Adiu Sud-Gironde le "village global local"

Compagnie
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La compagnie de l'Âne Bleu

de Julio Llamazarés :

Ce texte a était présenté à la médiathèque de Pessac avec le musicien Michel Etchécopar et Martine Amanieu dans le cadre du festival Lettres du monde en octobre 2008, en présence de Julio Llamazarés, ainsi qu’au Molière Scène Aquitaine avec les musiciens Christian Vieussens, Michel Etchécopar et Martine Amanieu pour le festival Mira en novembre 2008.

« Ainielle existe. En 1970, le village fut complètement abandonné, mais ses maisons résistent encore pourrissant en silence, au milieu de l’oubli et de la neige, dans les massifs des Pyrénées de Huesca qu’on appelle Sobrepuerto ».

En 1970, j’avais 12 ans, j’habitais un village en Gironde, sur les coteaux, de l’autre côté de la Garonne. Ma famille, du coté de mon père comme de celui de ma mère est Paysanne, depuis plusieurs générations, des Paysans, qui ont travaillés le Paysage, avec la lune, celle de mars était la plus sûre pour tailler, avec le vent d’est qui séchait les terres, le vent du nord qui annonçait le beau temps, le vent du sud qui apportait la pluie, la migration des oiseaux, les grues, les oies, les grives, les vanneaux, ces derniers qui d’un jour à l’autre arrivaient dans les prés et précédaient la neige, j’ai eu la chance de vivre intensément ces rythmes de la nature, intimement liés aux saisons et au travail de la terre. Cet atavisme me rend sans doute sensible à cet auteur et à ce qui le préoccupe, la disparition d’un monde.

A qui raconter çà aujourd’hui ?

Dans le désir de travailler ce texte pour la scène, cette question prend tout son sens, et se fait brûlante, à part les personnes encore nombreuses qui peuvent se raccrocher à leur vécu, à leurs souvenirs, qui peut être intéressé par ce récit et de quelle manière ?
J’aimerais m’exprimer avec la précision de ces hommes qui en des temps plus reculés façonnaient eux-même leurs outils dans l’exigence et la connaissance de leur emploi.
Je crois qu’il s’agit dans l’écriture de Julio Llamazarés de parler de l’effacement d’une manière de vivre et d’être, exclusivement liée à la terre et au rythme solaire.
Il s’agit aussi de donner de la permanence à ce qui fuit, à l’existence.

Et de « s’en questionner ».

En 1970, j’avais 12 ans et, parfois, au début de l’hiver, nous pouvions apercevoir les Pyrénées, c’était alors une effervescence familiale totale, mon grand-père téléphonait à ma mère, ou bien arrivait en trombe avec sa 4L ( il habitait à 5km), déboulait dans la cuisine et criait à ma mère : « on voit les Pyrénées ! », ma mère à son tour lâchait ses casseroles, courrait prévenir mon père, appelait ses filles et nous nous retrouvions face à la vallée de la Garonne, scrutant l’horizon au dessus des Landes et de concert nous nous émerveillions. Je n’ai jamais compris ce que mes parents voyaient vraiment à travers leurs regards portés sur les pics enneigés, ni ce à quoi ils pensaient, moi la plupart du temps je ne les voyais même pas, trop petite ; seul le souvenir de cette joie soudaine qui semblait unir tout le monde me revient aujourd’hui.

Cette entreprise, donner à entendre ce texte, est un peu périlleuse. Au départ, c’est un roman de 150 pages, que j’ai « découpé » pour la scène. Il est maintenant « prêt » pour être travaillé comme un monologue d’une heure et quart environ. Ce texte ne me quitte plus, dans les pas de cet homme, à travers cette montagne aragonaise, j’ai mis mes propres pas. La bande son est dans ma tête, froissement de broussailles, souffle court, aboiement de chien, charpente qui s’effondre, les clarines des vaches, les bruits de l’eau si différents selon qu’ils représentent : le dégel, la pluie ou bien le murmure d’une rivière, le vent... qui provoque avec l’arrivée de l’automne, la pluie jaune.

Il faudrait le dire comme un poème, avec énormément de gravité, de conscience, d’acuité, comme si nous marchions sur un fil et que jusqu’au bout il nous fallait une grave vigilance.

Je crois que ce livre est une réflexion sur le sens d’une vie, sur la solitude extrême d’un homme, sur l’oubli (nécessaire sans doute, même si on ne sait jamais vraiment quand ni comment la mémoire le ramène à la surface), donc aussi sur la nécessité de la naissance de l’oubli. On peut aussi y trouver l’écho de ses propres désillusions, mais la beauté du texte est là, et l’expression poétique nous révèle notre propre sensibilité. J’ajouterai que c’est avec calme et détermination, pour donner de la permanence à l’oubli inévitable, que cet homme dresse l’inventaire de sa vie, et notre travail ne tendrait pas à rendre cette parole amère ou nostalgique d’un temps révolu.
Ici, tout semble perdu dés le départ, c’est de ce constat que jaillit l’écriture. Je crois que gosse, sans pouvoir y mettre de mots dessus, je sentais que le monde paysan que j’aimais disparaissait à mesure que je respirais avec bonheur ses dernières effluves.

Encore un mot, ces vers de Llamazares à travers lesquels je l’ai rencontré :

« je suis d’une race de bergers qui perdit sa liberté en perdant son bétail et ses pâturages.

Pendant longtemps, mes ancêtres s’occupèrent de leurs troupeaux dans la région où s’épaississent le silence et le genêt.

Et ils n’eurent pas d’autre dieu que leur existence ni d’autre mémoire que l’oubli.

Chaude est encore la pierre où ils buvaient le sang de leur vignes à la tombée du soir.

Qu’est loin de moi la région des sources du temps, l’endroit où l’homme naît et prend fin en lui-même comme fleur d’eau.

Les greniers de leur pauvreté étaient immenses. La lenteur se tenait à la racine du cœur. Et dans leur quiétude ils accumulèrent pour nous de vertes monnaies d’espoir... »

voilà pour moi, dans ces quelques vers le sens de faire entendre ce texte.

 modif | admin • màj : 08 février 2010 à 17h28