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Des souris et des hommes - J. Steinbeck

Notes d'intentions

En 1937, Steinbeck écrit un court roman appelé Des souris et des hommes dont il fait lui-même l’adaptation théâtrale. En France, la pièce sera traduite par Marcel Duhamel en 1946, éditée chez Robert Laffont, et jouée la même année au théâtre Hébertot à Paris dans une mise en scène de Paul Oettly.

Je découvre l’écriture de J. Steinbeck au lycée, en étudiant en anglais des extraits de son roman les raisins de la colère, écrit en 1939, grand souffle épique de la révolte des fermiers endettés de l’oklahoma, chassés par les grandes banques.

Est-ce de par mes origines rurales, mon appartenance au milieu paysan, ce paysan qui avant l’industrialisation, la mécanisation intensive de l’agriculture oeuvrait pour le paysage, que cette écriture me rentre dans la peau ? Je ne sais, mais je découvre alors en même temps que le bonheur de lire, la révélation de mes propres sentiments pour la nature physique et humaine face à une écriture qui me lit, qui me dévoile à moi-même, qui met des mots sur des sentiments jusque là muets. L’adolescente que j’étais rejoint le géant Steinbeck ; il disait paraît-il que ce qui avait le plus marqué son enfance c'étaient des événements aussi insignifiants que la naissance d’un poulain ou la manière dont les moineaux au printemps sautillaient sur les chemins de terre, (à qui raconter cela aujourd’hui ?) j’ai eu la chance d’être sensible, enfant, à ces images. Petite, j’enduisais mon visage de terre pour « rejoindre les autres » à quoi rattacher ce désir, aujourd’hui, sinon à travailler la scène comme une terre labourable ?

Le théâtre étant la maison des humains, le désir est trop grand aujourd’hui de continuer mon cheminement avec les personnages qui ont peuplés l’imaginaire de Steinbeck.

Dans des souris et des hommes, il décrit le monde des journaliers agricoles, Lennie et George, travailleurs saisonniers, trouvent de l’embauche dans un ranch de Californie, ils espèrent réunir assez d’argent pour s’acheter une ferme, élever une vache, des cochons et des lapins. La répétition lancinante de cette espérance, annonce l’utopie de ces incantations naïves et peut-être l’inévitable drame à venir. Même si on sent déjà un propos sur la lutte des classes, et un vent de révolte qui pourrait souffler, c’est surtout de l’innocence, des rêves impossibles dont il s’agit. Dans le portrait de Lennie, le retardé mental, qui ne peut aimer sans détruire, c’est l’innocence de la nature elle-même qui est mise en cause et condamnée à disparaître sans autre forme de procès. Le rêve de Georges s’évanouit avec la mort de Lennie alors même qu’il ne cessait de répéter combien il serait tranquille sans lui. La femme de Curley qui n’a pas de nom propre dans le texte, rêve d’un bout d’essai à Hollywood, comme ses compagnons rêvent d’un lopin de terre.

Steinbeck parle de l’impossibilité d’accéder au bonheur, à la tranquillité.
Il peint une masse sourde en décomposition, définitivement en retard sur la marche d’une société fermement décidée à piétiner les marginaux, les anormaux, les individus à la limite de la normalité.
A travers le personnage de Lennie, il évoque l’incarnation des désirs informulés et puissants de tous les hommes.
Il y a aussi dans ce texte cette vision de l’humain et de l’inhumain en ce qu’ils ont d’indivisible, avec les réactions de groupe que cela entraîne : incompréhension et ostracisme.

Je vois ces dix personnages comme des albatros ne sachant que faire de leurs corps, de leurs vies, chacun avec sa blessure. Seul peut-être, Slim le muletier, échappe à cette désespérance, il est décrit par Steinbeck comme un personnage à l’allure majestueuse, exerçant un métier noble en relation avec l’animal, se réclamant d’une connaissance et d’un savoir-faire perdu aujourd’hui.

J’ai le sentiment que Steinbeck à travers ses descriptions de la nature physique et humaine nous donne l’image d’un monde jonché de rêves oubliés.

Steinbeck était assez visionnaire de son temps dans une Amérique des années trente, livrée sans état d’âme à la loi du profit, il a dénoncé les inégalités de cette société dominée par la notion de rendement et de profit financier. Son analyse est toujours d’actualité et on peut la rapprocher des problèmes économiques d’aujourd’hui pour la dédier aux sans abris des grandes métropoles, ou aux populations déplacées pour des travaux saisonniers entrepris dans la plus grande précarité.

Pour une petite compagnie, se lancer dans un travail avec une équipe de 15 personnes est un peu périlleux, mais après avoir maintes fois pris et reposé ce texte, après l’avoir rêvé des nuits et des jours, il est désormais devenu un impérieux désir d’aller au bout de ce défi, avec une équipe soudée qui fera l’enchantement de cette aventure théâtrale et humaine. Que dire encore de cet ouvrage en construction, sinon que je ne suis pas du tout sûre de moi, de ma capacité à passer par dessus les problèmes de cette entreprise ? Je suis pourtant sûre de mon désir : désir de m’affronter à ces personnages, à cette humanité, à une équipe de 10 comédiens, parce que je veux compter sur chaque comédien, chaque corps, chaque cœur pour peindre ce que Ma Joad nomme à la fin du film de John Ford dans les raisins de la colère : « we’re the people ».

 modif | admin • màj : 20 novembre 2007 à 00h20