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Le nouveau recueil de poèmes "Synthèses" vient de sortir.

Préface de Christian Godin.
« Les illusions perdues ne meurent jamais » . Dans un monde qui voue le langage à l'utilité et à la manipulation, un recueil de poésie apparaît comme un acte de résistance. Une résistance qui ne doit pas seulement être comprise comme un comportement de guerre mais comme un signe d'indétrônable vitalité. Les grands arbres que Hölderlin saluait à titre de héros sont des résistants.
Résistante, Esther Granek l'a été et l’est restée à travers l'histoire de sa famille et son existence personnelle. Écrire de la poésie, en 2008, lorsque aucune télévision du monde n'en donne des nouvelles, ni n'en rappelle même l'existence, c'est s'inscrire d'emblée dans une inactualité qui est de tous les temps.
La poétesse est une joueuse. La vie est un jeu, et la poésie qui est au plus près d'elle en est un aussi. Rien n'est plus sérieux qu'un jeu, à condition qu'il ne soit pas télévisé, c'est-à-dire vu de loin. Ce nouveau recueil, Synthèses, débute par un échiquier (« Le jeu ») et par un coup de dés (« La question »). La création et la vie n'en sont-elles pas, échiquier et coup de dés ?
Mais rien de grave dans cette écriture, ces poèmes sont à chanter, ils creusent profondément l'âme, comme des ritournelles toutes simples et pourtant très prenantes :
« Tous ces souvenirs sont en fête
ils tiennent le haut du pavé,
et toujours prêts à grimacer
ils font de vous ce que vous êtes,
on est seul avec son passé ».
Je ne connais pas beaucoup de philosophes qui se soient aussi bien ni aussi vraiment exprimé.
Parfois s'ouvre la demande : le poète, et peut-être plus encore la poétesse, et peut-être plus infiniment lorsqu'elle est âgée, a de bonnes raisons de se sentir seul au monde. Un comble pour un art qui a presque toujours cultivé les correspondances ! Qu’Esther Granek se rassure ! On n'est jamais si seul qu'on le croit, seulement, on n'ose pas toujours le dire à celui qui le croit.
On associe volontiers la poésie a une certaine mollesse ou bien, à l'inverse, lorsqu'il s'agit de poésie contemporaine, à une violence décidée. Esther Granek n'accorde aucune confiance au non-sens ni à l'arbitraire des mots mis en chaos, ses recueils antérieurs en témoignent. Elle s'inscrit dans une grande lignée, qui est celle des poètes romantiques, lesquels savaient passer du rêve à l'indignation en conservant une allure de sublime.
Qu'on lise « À nous les vastes horizons ! », d'un humour désopilant :
« À peine encaqués dans ce car,
(quarante à nous y laisser choir !)
on s’est r’gardés, mon mec et moi,
comme effarés, nous tenant cois.
D’se voir en trente-huit exemplaires,
disons, ça ne nous rend pas fiers,
vu qu'ils sont faits à notre image ».
Qu'on lise encore « D'un enseignement », où le vieux Gide, qui désirait la jeunesse, celui des Nourritures terrestres, se trouve étrillé de copieuse façon. « Je t'enseignerai la ferveur » disait ce faux Zarathoustra, comme si la ferveur n'avait pas toujours partie liée avec la vie ! Esther Granek a des mots durs - et combien justes ! - contre ces prétendus rebelles qui re-bêlent.
Pas de poésie sans tremblement, néanmoins, lorsqu'elle écrit, lorsque elle ose écrire :
« Dans le regard d'autrui (...) je ne cherche que moi »,
Que veut-elle dire ? Aux lecteurs d'en décider, selon leur caractère et leurs références. Un poète n'est ni un journaliste, ni un prophète. Il ne dit ni la réalité présente ni le monde à venir. Il vit dans ce temps paradoxal qui est celui de l'instant éternel, et que le philosophe Kierkegaard désignait comme la durée de Dieu.
« Les illusions perdues ne meurent jamais », dit le poème de la fin.
Mais pourquoi Synthèses ? Parce que la poésie conjoint là où toutes les forces du monde disjoignent. Conjointure des mots et des choses d'abord, conjointure des mots et conjointure des choses ensuite - dans la perspective de la représentation qui est la plus improbable et qui pour cette raison est la plus belle. Le monde est une perle - rare comme toutes les perles vraies. Que cette perle n'aille pas à sa perte, tel est la chanson murmurée par cette voix que désormais nous entendrons jusqu'au dernier de nos jours.
Christian Godin.
Le défilé (Extrait de "Synthèses")
Ils vont et viennent à n'en finir.
Le revoilà le défilé
de souvenirs, bons et mauvais,
ou mornes ou tristes, ou qui font rire.
On est seul avec son passé.
Tous ces souvenirs sont en fête.
Ils tiennent le haut du pavé.
Et toujours prêts à grimacer,
ils font de vous ce que vous êtes.
On est seul avec son passé.
Il en est qu'on enfouirait
dans la pénombre des années.
Il en est qu'on ne sortirait
que pour leur faire un pied de nez.
On est seul avec son passé.
Il en est qui se chanteraient.
Ils sont écrins pleins de lumière.
Ils sont bouées, ils sont repères.
Qu'il est doux de s'y accrocher !
On est seul avec son passé.
L'inspiration (Extrait de "Synthèses")
Qu'il lui soit fait ou non honneur,
l'enthousiasme créateur
se fera ange ou bien démon.
En bref, telle est l'inspiration.
Car, sachez-le, cette infidèle
par trop souvent se fait la belle
en vous laissant sur le pavé.
Dès lors, qui voudrait la chanter ?
L'inspiration est une garce
qui vous embobine à son gré.
On ne sait sur quel pied danser
quand l'émotion tourne à la farce !...
L'inspiration fait l'imbécile
lorsqu'elle arrive à contretemps.
L'effet en est fort déroutant
et l'on vous juge un peu débile !...
L'inspiration parfois sorcière,
vous fait goûter au nirvana
en vous piégeant dans l'éphémère.
Vous en sortez en piètre état !...
L'inspiration tant vous régale
qu'il vous en vient bonheur extrême…
quand la voilà prise de flemme…
Et vous en perdez les pédales !...
L'inspiration est une ordure
qui, par ses accents les plus purs
vous soufflera maintes bêtises…
Déjà vos ennemis s'en grisent !...
L'inspiration souvent rigole
et vous dit : "Ailleurs on m'attend",
et puis aussitôt fout le camp.
Et voilà qu'en vous tout s'affole !...
Ombres
Extrait de "Je cours apres mon ombre" préface de Jean-louis Curtis.
Quand mes pensées s'arrêtent
Et figent les instants
Quand en moi se répètent
D'autres lieux d'autres temps
Quand d'un mot d'une phrase
S'estompe le décor
Et quand un ange passe
D'ennui ou de remords…
Je cours après mon ombre
Et nul ne sait
Quand la folle nature
Me fait de grands cadeaux
Quand d'une fleur d'un murmure
Me vient comme un écho
Quand soudain souvenances
Vont s'accrochant aux heures
Et quand réminiscences
M'emplissent de langueur
Je cours après mon ombre
Et nul ne sait
Quand mes pensées s'arrêtent
Et figent mes pensées
Quand en moi se projettent
Appréhensions rentrées
Quand le temps et ses traces
Me gavent de frayeurs
Et quand je les ressasse
Ricanant de mes peurs…
Je cours après mon ombre
Et nul ne sait
Quand les jours en dérive
Se taisent infiniment
Quand l'image s'esquive
Et se couvre d'un blanc
Quand les anges s'éloignent
Et n'en ai chaud ni froid
Et quand regrets me gagnent
D'en être sans émoi…
Je cours après mon ombre
Et nul ne sait
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