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« Les risques » (nouvelle fiche sur la Sylviculture Naturelle et Continue)
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Jacques Hazera    le 07.01.2012 - 21:08

Une nouvelle fiche vient de paraître. Elle est intitulée "Les risques" et est accessible en ligne sur mon blog (http://www.Pijouls.com/blog/).

En voici le texte :

Les risques

''La présence de vieux arbres constitue un risque : ils peuvent être arrachés par le vent. Le forestier évite ce risque en les coupant, afin de les remplacer par des jeunes…
… mais réfléchissons quand même un peu.
''

Fable des petits pins, ou la quadrature du cercle
Chacun sait que le vieil arbre est sensible aux tempêtes. Le sylviculteur sage bannira de ses forêts les vieux arbres.

Pourtant, si le vieil arbre est sensible, ce n’est pas du fait de son âge, mais de sa stature. Rectifions : chacun sait que le grand arbre, offrant une importante prise au vent, court un risque de chablis. Le sylviculteur docile s’interdira de conserver des arbres devenus grands.

Si l’arbre est grand, c’est parce qu’on l’a laissé devenir adulte. Quelle faute ! Répétons : pour éviter les risques, il est impératif de couper les arbres quand ils sont encore petits, afin de les remplacer par de plus petits encore.

Basile, forestier naïf, croyant que ce sont les grands arbres qui fabriquent le meilleur bois, se passionna longtemps pour la sylviculture, faisant de son mieux pour laisser grossir ses pins. Heureusement, son nouveau conseiller lui expliqua qu’il est vain d’accumuler du bois sur pied dans des pins adultes, étant donné que la productivité de sa forêt est indépendante de la taille des arbres. La mathématique ayant parlé, Basile, docile, comprend donc par conséquent qu’il lui faut moderniser sa méthode : dorénavant, il va simplement raccourcir son cycle de production, et annonce en rigolant que c’est en coupant ses pins en herbe qu’il va se faire du blé ! Sitôt dit, sitôt fait : Basile vend ses bois. Quantité d’industriels se précipitent pour les acheter, et Basile n’a pas trop de tout ce blé pour installer de belles plantations de pins à peine sortis de l’œuf.

Or la bonne affaire se mit à dérailler : hylobes, champignons, insectes, campagnols, chevreuils, lapins, tornades, gel… et le beau mirage s’est éteint. Le sanglier a décanillé des jeunes, le lapin en a sectionné, le chevreuil en a abrouti, la mineuse en a tordu, le fomès et l’ips en ont tué… Pire : le vent en a renversé ! Le vent ! Ses petits pins, des bébés, ravagés par l’ennemi des grands arbres ! En quinze ans, l’affaire était pliée.

Alors Basile s’est dit que, donc par conséquent, pour mettre sa forêt à l’abri, il ne suffit pas de supprimer les grands arbres. Le Farfelu son voisin, l’indocile – un vrai fou un malade ! – avait quant à lui, stupidement, conservé ses grands pins… Or malheureusement, beaucoup de ses grands pins sont là, rescapés, toujours debout après le passage de l’ouragan. Cruelle injustice, mais pourtant ses vieux pins – 30 mètres ou pire ! – ont résisté à Martin, à Klaus, aux chenilles, et à vingt autres maux. Sauvés des cervidés, des lapins, des sangliers… La pire des injustices, se dit Basile, c’est que c’est des pins qu’il a eu gratos, le Farfelu, l’autre fou ce malade, ce pauvre illuminé. Pardi, cet imbécile, il se borne à faire pousser des semis naturels, alors tiens forcément ça lui coûte pas bien cher ! Triste Basile, c’est terrible !

Le risque et l’enjeu
Il n’est pas possible, contrairement au blé, de vendre le bois de l’année. L’arbre n’a de valeur que par l’accumulation des multiples années de production : un petit arbre mort n’a aucune valeur marchande, alors que si un gros meurt, il conserve encore ses qualités technologiques pendant une longue période et, sous réserve que le marché du bois soit sain, on peut toujours en tirer un sauvetage décent. Il est vrai que le marché local du pin maritime se complaît dans une affligeante et perpétuelle déconfiture, au point qu’il en est tout perverti. Néanmoins le principal danger, lorsque le gros arbre s’abat sous l’effet du vent, c’est qu’il détruise des biens ou des vies, mais son bois reste utilisable longtemps. J’admets que, dans le cas d’un sinistre massif tel que nos derniers ouragans, l’ampleur du désastre est capable, en elle-même, de perturber gravement le marché du bois, même sain, mais le véritable moteur de cet effondrement n’est autre que la spéculation financière : la cupidité des uns fait son miel de la panique des autres. Reste que, même dans ce cas, les gros bois se dégradent beaucoup moins vite que les petits. C’est ainsi après tout sinistre : incendie, tempête, attaque sanitaire…

De même les chablis se conservent, eux aussi, plus longtemps que les arbres cassés, ces derniers perdant sur le coup toute qualité et toute valeur. Or les fragiles, ce sont les jeunes. Pour preuve : l’immense majorité des arbres cassés se comptait en 2009 parmi les plus jeunes (Petits Bois : 45,3% ; Moyens Bois : 37,4%), alors que les vieux, plutôt que de passer bêtement la nuit à s’éclater, préfèrent se coucher tranquillement (Gros et Très Gros Bois : 17,2% seulement).

Hormis les aspects subjectifs d’un désastre, tels que l’attachement affectif qu’on peut avoir pour sa forêt ou la nostalgie devant un paysage défiguré, la perte la plus réelle est économique : c’est la valeur perdue d’un patrimoine brusquement disparu, ainsi que son potentiel à générer des revenus. Préserver cette valeur et ce potentiel : voilà l’enjeu réel.

L’I.F.N. a dit
Dans L’I.F. n° 21 du 1er trimestre 2009, l’Inventaire Forestier National présente en page 9 les dégâts sous l’angle des volumes : « […] Ceci représente pour chacune de ces classes de dimension de 27 à 33% du volume initial sur pied. Cela signifie que toutes les classes de dimension des bois ont été affectées de façon similaire […] ».

Sous l’angle des effectifs, c’est bien différent : les Gros et Très Gros Bois (48% du volume total de dégâts) ne représentent que 18% du nombre d’arbres sinistrés, alors que les Petits Bois (12% du volume de dégâts) en représentent 53%.

Plus tard, sous l’angle des surfaces, l’I.F.N. a dit : « De façon surprenante, les pinèdes âgées de plus de 50 ans auraient été proportionnellement moins affectées », reconnaissant aussi que, désormais, c’est dans ces peuplements de vieux débiles que se trouvera le gisement de récolte pour les années à venir. Singulièrement, ce sont en effet les moins touchés. Ainsi :
- dégâts aux jeunes (au-dessous de 40 ans) : 72% (10 à 20 ans) – 76% (20 à 30 ans) – 78% (30 à 40 ans) ;
- dégâts aux vieux (au-dessus de 40 ans) : 69% (40 à 50 ans) – 65% (50 à 60 ans) – 49% (60 ans et plus).

Bilan : net avantage aux vieillards pourris !

L’échec
En forêt les risques sont multiples, leur analyse est complexe et, en essayant d’en réduire un, on en accroît un autre. C’est une erreur courante et grave de prétendre que seuls les grands arbres seraient en situation de danger. Le sylviculteur qui, cherchant à réduire le risque, choisirait de raccourcir ses cycles de production, serait par là-même contraint de limiter ses ambitions à ne produire qu’une médiocre matière de faible valeur. Ce faisant, le pauvre réduirait aussi l’état sanitaire de son écosystème et la fertilité de son sol. En cherchant à éviter un danger potentiel, il en provoquerait un réel : la dégradation de son outil de production. En outre, du simple fait de la coupe à blanc d’arbres jeunes et peu féconds, les révolutions courtes contraignent au reboisement artificiel : elles imposent donc un gros investissement supplémentaire après la coupe rase, alors que les pins âgés, eux, ne demandent qu’à se reproduire spontanément sans réclamer un sou.

Des sylviculteurs ont cédé au chant de sirène des pins à l’encens (Pinus taeda), notamment pour leur bonne résistance au vent… puis nombre de ces pins prodigieux ont péri du sténographe (Ips sexdentatus) et voilà comment on investit à perte ! Mille dangers futurs nous sont promis : fomès (Heterobasidion annosum), nématode du pin (Bursaphelenchus xylophilus), tempêtes, sécheresses, feux… D’autres sont déjà là : politique forestière écervelée et fluctuante, marché du bois déboussolé, absence de garantie, dispositions administratives incohérentes… Autant d’épées de Damoclès au-dessus de nos houppiers ! Faut-il jeter nos économies pour la sauvegarde d’une activité si coûteuse et secouée de tant d’accidents ?

Non contents de nos échecs, nous amplifions encore les risques par des pratiques contre-nature, parfaitement absurdes, coûteuses de surcroît : perturbations du sol, tranchage des racines, destruction de la flore, raccourcissement des cycles, abaissement des objectifs… Sous prétexte d’accélérer la production ligneuse, nous réduisons significativement la stabilité du pin qui, à la fleur de l’âge, ne voit plus d’autre issue que d’offrir son dernier souffle au premier coup de vent.

Le mat
Quels que soient leur âge et leur taille, tous les arbres sont en danger. C’est leur présence, leur simple présence, qui les expose au risque. Leur âge et leur taille ne sont que des caractéristiques les prédisposant de façon différente aux différents dangers : hylobe ou échauffure, frottis ou chablis, fonte des semis ou droits de succession…

N’empêchons pas les arbres de devenir grands. Les grands arbres sont les seuls à nous offrir mille bienfaits indispensables : équilibre des écosystèmes, production de semence, structuration du peuplement, fourniture de bois mûr, stockage optimal du carbone, pérennité de la production, etc.. Évitons aussi de confondre grand arbre, arbre adulte, arbre mûr, vieil arbre, arbre suranné, arbre sénescent, arbre dépérissant… Faut-il croire qu’adulte signifie moribond, et jeune homme, grabataire ?

Le bon forestier est un joueur d’échecs : il a plusieurs coups d’avance, voit loin, et sait lâcher des pièces pour aller au mat. Sachons sacrifier du volume au profit de la qualité, structurer nos peuplements au profit de leur stabilité, favoriser les semis au profit de la résilience, garder le sol couvert au profit de la fertilité, mélanger les essences au profit de l’état sanitaire, diversifier nos milieux… Voilà les stratégies qui réduisent les risques et permettent, sans surcoût, d’élargir nos débouchés.

Jacques Hazera

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Jacques Hazera    le 12.01.2012 - 15:28

Voici un complément intéressant à la fiche ci-dessus ("Les risques").

Revue de presse parue dans Forêt-Mail n° 82 (en pièce jointe) du 12 décembre dernier :

Une bonne gestion du risque implique une sylviculture proche de la nature [1040]

Ces dernières années, un intérêt grandissant pour la sylviculture proche de la nature se fait sentir dans le monde forestier scientifique. Cependant, les bases économiques de cette sylviculture n’ont pas encore été bien développées. Certains scientifiques et praticiens ne voient pas l’intérêt de justifier cette sylviculture du point de vue économique car elle surpasse le système classique en ce qui concerne les services écosystémiques qu’elle procure. En effet, la plus grande qualité de cette sylviculture réside dans sa capacité à remplir les exigences de multifonctionnalité.

Une étude a été réalisée en Autriche pour déterminer si le système de forêts équiennes et de coupes à blanc constitue la stratégie sylvicole optimale en présence de risque. L’étude s’est basée sur une revue de littérature et une approche par modélisation. Une vingtaine de stratégies sylvicoles alternatives ont été testées. Le modèle utilisé est un modèle économique basé sur l’évitement du risque et la « théorie moderne du portefeuille » (théorie financière décrivant comment des investisseurs utilisent la diversification afin d'optimiser leur portefeuille). La notion de VaR (valeur sous risque) est utilisée comme outil de gestion des risques : une valeur de VaR est calculée pour chaque stratégie sylvicole testée.

Les résultats montrent que la plus grande valeur de VaR (et donc correspondant à la stratégie impliquant le moins de risque) est attribuée à une stratégie caractérisée par un traitement diversifié, en présence de plusieurs espèces et d’une période de régénération supérieure à 70 ans. La conclusion de l’étude stipule que le système classique de forêts équiennes et de coupes à blanc ne constitue pas le choix optimal lorsque sont considérés les aspects économiques liés à l’évitement du risque. Dans l’optique des incertitudes liées au climat, la sylviculture proche de la nature est donc conseillée surtout aux petites propriétés forestières. [C.S.]

Roessiger J., Griess V. C., Knoke T. [2011]. May risk aversion lead to near-natural forestry ? A simulation study. Forestry 84(5) : 527-537 (11 p., 3 fig., 2 tab., 65 réf.).

Jacques Hazera

 

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 modif | admin • màj : 12 janvier 2012 à 15h28