Deux ouragans ont ravagé le Massif des Landes de Gascogne en moins de dix ans. Face à un risque de tempête susceptible de s’aggraver au cours des prochaines décennies, quelles sont les solutions que propose la « sylviculture naturelle et continue » ?
La monoculture standard
La « sylviculture naturelle et continue » s’oppose sur de nombreux points à la « monoculture standard » (ou « agro-sylviculture intensive », ou encore « sylviculture agro-industrielle », ou « ligniculture standard », etc.). Cette dernière estime qu’il est trop risqué de maintenir sur pied ce capital important que représentent les gros bois. La première solution qu’elle recommande consiste donc à raccourcir la révolution des peuplements afin de les soustraire au risque de chablis.
Il est certain que des bois qui auront été coupés jeunes ne seront plus jamais emportés par le vent. Toutefois, cette solution présente un certain nombre d’inconvénients graves :
- elle supprime des arbres adultes alors qu’ils sont en pleine production ;
- elle les remplace par de jeunes sujets soumis aux aléas de leur installation ;
- ces jeunes sujets sont alors exposés à des dangers d’origine biotique dont les adultes étaient plutôt à l’abri (tels que la dent du gibier, les attaques d’hylobe, de tordeuse des rameaux, de défoliateurs, ou la rouille courbeuse, la fonte des semis et bien d’autres), ainsi que des risques abiotiques (le feu, le gel, la neige, les sécheresses, les inondations, les canicules…).
La deuxième solution recommandée par la monoculture n’en est encore qu’au stade de piste à explorer : c’est la fameuse « diversification » des essences. Les chercheurs de l’I.N.R.A. tentent de repérer des essences capables de résister à des vents violents. S’ils n’en trouvent pas, il vont en créer de nouvelles. Or il n’est pas encore tout à fait acquis que la lande se couvrira un jour du produit de leurs recherches, noyers, baobabs, cocotiers, cyprès-châtaigniers, croisement de pins, pins à l’encens dont personne ne sait que faire du bois, pins à feuillage caduc… qui sait ce que nous pondront leurs gènes !
Cette « diversification » s’oriente surtout vers des pins, ou vers des croisements à base de pins d’origines variées, tels les « Landes-Corse ». Pourtant, il existe déjà sur le terrain une diversité véritable, tout à fait spontanée, à condition de laisser faire la nature : chênes pédonculés, chênes tauzins, châtaigniers, acacias, sorbiers, trembles, ormes, saules… trop heureux d’accompagner le pin maritime.
Il semble très illusoire d’espérer qu’une forêt résistera un jour aux ouragans, ouragans qui ne sont pas de simples tempêtes mais, selon le Larousse, des « tempêtes très violentes ».
Critique
Ainsi, sous prétexte d’éviter un risque unique (le vent), la monoculture standard lui substitue des risques multiples. Or cette substitution ne supprime pas pour autant le danger lié au vent, l’ouragan Klaus ayant bien montré que même de très jeunes peuplements y sont vulnérables. La tempête guette en réalité les peuplements de tous âges, et il est quelque peu absurde de vouloir remplacer de grands arbres en danger par des petits arbres en danger ! Dans cette substitution le propriétaire troque en réalité une usine en pleine production contre une pauvre friche labourée à peine garnie de jeunes plants et, après avoir coupé son blé en herbe, il lui reste encore à consacrer beaucoup d’efforts pour l’éducation de ses protégés.
Devant des pins adultes en train de fabriquer à plein régime du bois sans nœuds, beaucoup se laissent ainsi convaincre de les remplacer sans délai par un nouvel investissement… sans garantie de résultat. Chaque plantation sur labour revient en quelque sorte à installer artificiellement quelques centaines de pionniers qui auront en charge de reconstituer à leurs dépens une ambiance forestière et de préparer le terrain pour les futures régénérations spontanées susceptibles de leur succéder.
Les jeunes peuplements sont sensibles à la dent du gibier pendant plusieurs années, voire beaucoup plus en cas de présence du cerf. Pendant tout ce temps ils ne produisent que des branches – qu’il faut élaguer – et du petit bois sans valeur. Tant que le couvert n’est pas fermé, la production totale reste faible, et leur éducation est à la charge du propriétaire. Outre les frais que cela engendre, l’élagage et le dépressage créent de nombreuses portes d’entrée pour le fomès.
AlternativeGrand texte
Ce que propose la « sylviculture naturelle et continue » est tout autre. C’est un projet bien plus ambitieux dont les objectifs sont multiples :
- produire du bois à sa pleine maturité en menant les arbres jusqu’à leur terme optimal ;
- raccourcir la durée de production tout en allongeant la révolution (on peut faire en 45 ans des arbres de 60 ans !) ;
- optimiser l’utilisation du sol et de l’atmosphère ;
- utiliser toutes les ressources naturelles, notamment la diversité spontanée ;
- minimiser les risques à la fois sur les arbres adultes et sur les jeunes ;
- minimiser les investissements et tous les frais inutiles ;
- augmenter les recettes et fournir ainsi au propriétaire une rémunération optimale.
Minimiser le risque
Le danger lié au vent est pris en compte de manière différente pour les adultes et pour les jeunes.
· Les adultes :
Lorsque les arbres sont adultes, il convient de réduire la charge en capital sur pied afin que les plus beaux soient mis en croissance libre et que la production se concentre ainsi sur le bois de haute valeur, et afin de provoquer également le démarrage d’une régénération naturelle en sous-étage. Cela offre plusieurs avantages :
- le capital mis en jeu reste modéré ;
- il demeure commercialisable à tout moment ;
- en cas de sinistre, les chablis conservent une valeur marchande du fait de leur taille et de leur qualité ;
- le peuplement chablis est d’emblée reconstitué grâce à la régénération déjà présente.
· Les jeunes :
L’adoption de la régénération naturelle est la meilleure garantie de stabilité et de résilience. Un ouragan qui passe sur un jeune semis naturel dense ne fait pratiquement pas de dégâts et, s’il en fait, ils sont généralement réparés très vite.
Conclusion
Le risque d’ouragan ne justifie pas que le sylviculteur démissionne, ni même qu’il coupe son blé en herbe. Au lieu de maîtriser les processus naturels, il doit les accompagner ; au lieu de combattre les plantes concurrentes, il doit profiter des symbioses ; au lieu d’enrichir des parasites externes, il doit réduire ses propres frais ; au lieu de produire des petits bois, il doit en produire des beaux ; au lieu d’une activité agro-industrielle, il doit revenir à une véritable sylviculture.
Pourtant, même en réduisant drastiquement ses frais, le sylviculteur ne pourra pas vivre si aucun système d’assurance ne vient garantir son activité lorsque le marché s’effondre brutalement. La solidarité nationale a le devoir de s’y engager.
Jacques Hazera