(extrait de La Supplication) de Svetlana Alexievitch
Martine Amanieu : voix
Alice Zimmermann : violon
28° Hestejada de las Artsvendredi 19 août, 22h30 à Villandraut : Témoignage de Valentina Passaievitch, femme de liquidateur à Tchernobyl. extrait vidéo : 2mn58s.
Svetlana ALEXIEWITCH, écrivain et journaliste Biélo Russe, dissidente du Régime Soviétique, écrit sur les souvenirs « portraits de l’âme ». Elle cherche à entendre l'homme dans son temps et l'homme éternel, à se rapprocher au plus juste de la parole, de la connaissance historique de chacun d'entre nous.
Son livre, « Les cercueils de Zing » ouvrage mémorial sur la guerre d'AFGHANISTAN, l'a rendue célèbre dans le monde entier ; C'est en lisant la Supplication, Chronique du monde après l'apocalypse que je l'ai rencontrée, voici ce qu'elle dit de son travail :
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Extrait de Ma Supplication (voix & violon)
« Aujourd'hui au tout début du XXI ème siècle, il est incontestable que l'art ne soupçonne pas, ne devine pas grand chose en l'homme. D'où l'excès de confiance dans les faits et la complaisance dans la véracité dont est contaminé depuis longtemps l'homme moderne. »
En se souvenant l'homme crée, il propose sa propre version des évènements auxquels il a participé et ainsi sa vision, sa version de ce monde, du sens de la vie ou de l'absence de sens si l'on veut. Lorsqu'on omet le détail pour « épurer » les grandes idées et les grands évènements, l'homme disparaît. Or il est le seul qui soit intéressant, et pourtant il y a très peu de cet homme éternel dans notre littérature documentaire. Il est très rare que l'homme tienne son propre discours ; Généralement, il prononce ceux des autres.
C'est un travers particulièrement répandu chez les gens cultivés, les intellectuels. Seuls des gens simples ont la capacité de ne raconter que leurs propres histoires.
Lorsque j'écrivais mon livre sur TCHERNOBYL, les récits des paysans étaient plus intéressants et neufs que ceux des scientifiques, des officiers et des médecins. J'ai été frappé par l'intégrité du monde de ces villageois. Ils se sentaient partie intégrante de l'univers et se concevaient à travers lui et non à travers une mission dangereuse, ou l'exécution d'un ordre au combat.
Mes livres parlent de ceux qui n'écrirons jamais eux mêmes, ces livres de voix se trouvent dans la rue par centaines, mais comment les entendre ? en secouant le chaos.
En travaillant sur la supplication, j'ai perçu clairement pour la première fois, la tradition de la littérature Russe, c'est la tirelire de souffrance des petits, nous sommes possédés par une culture de lutte et une culture de souffrances. Et pour la première fois, j'ai commencé à poser des questions à mes héros ; Au nom de quoi souffrons nous ? Cette souffrance ne serait elle pas notre refuge, la justification de notre vie ? Mes interlocuteurs se sentaient perdus. Pour eux l'histoire est l'histoire des souffrances pas des révoltes contre la souffrance. Là un conflit est possible, souffrir seulement, ou réfléchir sur le sens de sa souffrance.
D'un ouvrage à l'autre, j'essaye d'élargir les frontières du genre et les frontières du récit documentaire. Pour moi,il n'existe rien que l'on ne puisse, que l'on n'ait pas le droit d'exprimer. De mon expérience, je tire l'enseignement suivant : le Récit documentaire doit vivre selon les lois de l'art. Chacun ressent le droit de créer sa propre vie.
Les souffrances sont une chose intime, une propriété mystérieuse de chacun d'entre nous, il y a en nous, ce que nous aurions aimé cacher non seulement des autres, mais aussi de nous mêmes, et nous ne pouvons laisser y accéder, qu'un messager des dieux.
Présentation du Livre
Dix années ont passées... Tchernobyl est devenu une métaphore, un symbole, et même une histoire. Des dizaines de livres ont été écrits des milliers de mètres de bandes vidéo ont été tournés. Il nous semble tout connaître sur TCHERNOBYL : Les faits, les noms, les chiffres. Que peut on y ajouter ? De plus il est tellement naturel que les gens veuillent oublier en se persuadant que c'est déjà du passé …. De quoi parle ce livre ? pourquoi l'ais–je écrit ?
Trois années durant j'ai voyagé et questionné des travailleurs de la centrale, des anciens fonctionnaires du parti, des médecins, des soldats, des personnes qui se sont installées dans la Zone interdite... des hommes et des femmes de professions, destins, générations, et tempéraments différents, des croyants et des athées. Des paysans et des intellectuels. TCHERNOBYL est le contenu principal de leur monde autour d'eux et dans leur for intérieur, il empoisonne tout. Pas seulement la terre et l'eau. Tout leur temps.
Au début on espérait le vaincre, mais comprenant la vanité de ces tentatives, on se tut. Il est difficile de se protéger de quelque chose que nous ne connaissons pas. Que l'humanité ne connaît pas. Tchernobyl nous a transposés d'une époque dans une autre.
Notre histoire est faite de souffrance,la souffrance est notre abri, notre culte, elle nous hypnotise. Mais j'avais envie de poser d'autres questions sur le sens de la vie humaine, de notre existence sur terre. Après Tchernobyl nous vivons dans un monde différent, l'ancien monde n'existe plus. Mais l'homme n'a pas envie de penser à cela, il a été pris de court.
J'ai cherché un homme bouleversé, un homme qui aurait été confronté à cela, face à face, et se serait mis à réfléchir.
Svetlana ALEXIEVITCH.
Comment s'emparer de l'innommable témoigné, avec le simple prétexte de la force de cette parole qui parce qu'elle est universelle, doit être transmise ?
Après une première présentation de ce témoignage dans l'urgence de l'approcher, de le comprendre, de le partager avec d'autres lors du festival d'Uzeste Musical en 1999, je ne pouvais me résoudre à « lâcher » ce texte parce que trop présent dans mon corps, dans ma tête.
J'allais voir des films sur Tchernobyl, je lisais d'autres récits, de scientifiques, de journalistes, et je ressentais une reconnaissance infinie pour cette femme sveltana Alexievitch qui avait su à travers son travail de collecte, transcrire la beauté et le respect de la vie a travers l'innommable.
Les mots étaient là il n'y avait plus qu'à leur donner la respiration, la tenue poétique, sans s'identifier, sans pathos, se laisser traverser sans souffrance, pour transmettre au plus juste.
Parallèlement, j'ai fais un rêve de violon, d'accordéon enterrés avec des maisons, enterrés dans la terre irradiée elle même enterrée dans sa propre matrice.
L'art, la création, l 'expression de l'artiste enterrés vivant, plus de mémoire. Alors, j'ai voulu faire revivre ce violon, lui faire raconter sa propre version de cette histoire. J'ai su plus tard que je renouais avec la tradition, l'imagerie populaire Biélo Russe, qui dans chaque conte faisait apparaître un violoniste porteur d'espoir.
Deux ans plus tard je rencontre Alice ZIMMERMANN, jeune violoniste virtuose avec qui je réalise ce travail.
Elle raconte cette histoire avec une sonate pour violon seul d'Eugéne ISAYE, dédiée à Georges ENESCU.
Duo Duel ou chacune à tour de rôle se nourrit dans l'autre.
Ce travail nous l'avons réalisé sous le regard confiant et amical de Laurent GUYOT et Jean Pierre PACHECO dans leur petit théâtre de Résistance au 50 Rue Lombard, à Bordeaux, du 20 mars au 6 Avril 2002. Qu'ils en soient ici remerciés.
Il faut faire entendre ce texte. Au delà des genres et des modes, de la focalisation sur le public ou le non public, le public puisqu'il s'agit de lui nous demandera d'autres comptes, de ceux par exemple qui saisissent l'homme dans son rapport avec l'histoire. Je voudrais en toute humilité citer Vacklav HAVEL « Les hommes de théâtre qui dialoguent avec leurs spectateurs sur les drames du monde d'aujourd'hui et sur les drames des âmes, montrent l'avenir. Ces hommes de Théâtre, servent la paix et nous rappellent que le Théâtre a un sens. »
Il faut faire entendre ce texte. Théodore MONOD dit « La préparation d'un Crime est un crime » nous ajoutons la non information ou l'amnésie entretenue autour d'un crime est la possible préparation à un autre Crime.