
Marina avait fait ses courses tant bien que mal, avec un moral que l'ambiance du supermarché n'améliorait pas. Elle se sentait moche, con et mal coiffée. C'était toujours la même chose, elle arrivait à l'heure de fermeture des magasins. Et si elle ne rapportait pas de pizzas ou de frites congelées, les jumeaux lui faisaient la peau. La dernière fois qu'elle avait tenté l'aventure des véritables pommes de terre épluchées maison et ils en avaient fait de la pâte à modeler. Depuis, elle ne se cassait plus la tête et suivait à la lettre ce que décidait le clan Gevers. Après tout, sa mère lui facilitait assez la vie pour qu'elle ne cherche pas à y mettre son grain de sel. Ce qui était important, c'est qu'ils soient heureux, ne disent pas de gros mots et aient de bons résultats à l'école. Elle avait beau les adorer, elle adorait aussi leur indépendance qui garantissait la sienne.
Devant la pompe de la station service, elle chercha en vain sa carte bancaire. Elle l'avait sans aucun doute oubliée dans son autre sac. Et il n'y avait personne à la caisse, tout était fermé.
- Godferdomme ! jura-t-elle sans retenue.
- Moet-ik help u ? demanda quelqu'un derrière elle.
Elle se retourna, étonnée et vit un jeune homme blond à l'allure étrange qui se tenait devant une énorme Jeep rouge, à l'autre pompe. Il avait un air ironique et ses yeux étaient si clairs qu'on avait du mal à soutenir son regard. Elle lui fit un sourire timide car s'adresser à un inconnu la mettait mal à l'aise. Le fait qu'il parle néerlandais ne l'émouvait pas le moins du monde, il ne lui ferait pas le coup de la grande connivence des vacanciers.
- Je vous remercie, dit-elle en français. J'ai oublié ma carte bancaire et je serai bientôt à cours de gasoil.
Il la regardait avec intensité et perdait petit à petit son air ironique. Tout à coup, il sortit sa carte de sa poche et la lui tendit.
- Cinquante quatre, trente deux, fit-il en français également.
Surprise, elle n'osait pas la prendre.
- Mais vous ne me connaissez même pas !
- C'est l'occasion de faire connaissance, dit-il avec le plus grand sérieux.
Elle se mit à rire.
- Je pourrais être votre mère !
- Raison de plus. Je me présente : Peter Pan. Je vous en prie, maman, ne fermez pas encore la fenêtre.
Elle le trouva si impertinent qu'elle prit la carte.
- Vous l'aurez voulu. Pour vous punir, je remplirai mon réservoir et je partirai au Montana sans laisser d'adresse.
Pendant qu'elle tirait de l'essence, elle l'observa à travers ses cheveux. Il était habillé comme on l'est souvent dans ces campagnes, mi-paysan, mi-baroudeur. Son visage osseux, très jeune, était intéressant ; un mélange d'arrogance et de désarroi avec un pli d'amertume au coin de la bouche qui lui donnait un air ironique, agaçant, dès qu'il ébauchait un sourire. Et ces cheveux si blonds, presque blancs. De temps en temps, il lui jetait un curieux regard de côté, avec quelque chose de sombre et une maturité qui ne correspondait pas à son âge apparent.
"C'est un drôle de gosse." Elle lui rendit la carte en lui disant merci et à ce moment-là, réalisa que cette immense Jeep était celle de son voisin le Hollandais. Ce garçon devait être l'ennemi préféré de son fils, celui qui lisait "Le cœur hypothéqué." Intriguée, elle n'en dit rien et le remercia chaleureusement. Après tout, il lui avait évité une panne sèche avec une voiture pleine de courses. S'il l'avait reconnue, son geste devenait moins aventureux mais demeurait appréciable.
- Je vous fais un chèque tout de suite…
Il lui fit un signe de la main, sauta dans la Jeep et démarra sans la regarder.
"Il se donne un genre, c'est de son âge." Elle se promit de rendre visite à ces gens dès que possible.

Ce soir-là, Claudette ferma l'agence plus tôt que prévu et fonça au quartier de Babel. Quand elle prit l'allée terreuse de Château-Poulizac, sa résolution vacilla quelque peu mais il était trop tard pour reculer.
Sylvie Castaing était chez sa sœur. François avait laissé ses esclops à côté de la porte et traînait en chaussettes dans la cuisine en se préparant un encas, terrine de cochon et petit vin de pays, l'œil vissé à la télévision où se déroulait une émission sur les problèmes des cultivateurs de bananes en Afrique. Il s'était levé aux aurores pour réparer quelques clôtures, avait turbiné toute la journée et à présent qu'il avait fini le plus gros et qu'il s'était remis à tomber une petite bruine rasante et tenace, il prenait son temps. Le dîner que lui avait laissé Sylvie, ce serait pour quand il aurait rentré les vaches. Sur l'écran, la sécheresse était terrible, il en but rasade sur rasade jusqu'au moment où il vit son chien Pifre se lever pour aboyer à la porte. Quelqu'un arrivait : une femme peinturlurée jusqu'aux oreilles et couverte d'un tas de pendrilles étincelantes, avec la tignasse toute jaune et une jupe si serrante qu'elle lui dévoila ses fondations en descendant de son Toyota bleu pétard. Il l'avait déjà vue quelque part… mais oui, macaréou ! c'était celle de l'agence de la grand-place, qui ne passait pas inaperçue au Cercle, les hommes la suivaient du regard et faisaient toutes sortes de plaisanteries cochonnes, lui y compris, quand elle marchait dans la rue en se tortillant sur ses hauts tallons.
Mal à l'aise, il ouvrit la porte et elle lui fit "you you" de loin tandis que les chiens hurlaient autour de la voiture en la plaquant contre la portière. Il était si étonné de la voir là qu'il ne pensait pas à les rappeler.
- Ils sont mé-é-chants ? demanda-t-elle d'une voix tremblotante.
Il les rappela en hurlant toutes sortes d'imprécations "hilh de pute de cagne !" et "bién aqui carogne du diable !" et resta ainsi, planté sous la grande muraille grise tel un mégalithe en chaussettes, tandis qu'elle approchait en trébuchant sur les graviers.
Comprenant qu'il ne la ferait pas entrer si elle ne trouvait pas tout de suite quelque chose, elle s'écria :
- Il paraît que vous vendez des poulets fermiers dé-li-cieux ! En tout cas c'est ce qu'on m'a dit.
L'effet fut inverse.
- Qui vous l'a dit ? demanda François, méfiant.
A notre époque, quand il vous arrive de vendre des poulets au noir, une telle interpellation vous met au rang des empoisonneurs publics.
- Madame de Poulizac, dit Claudette comme on se jette à l'eau.
- Elle se trompe, dit François.
Son esprit matois tournait très vite ces informations. Elle le prenait pour un con ou quoi? Comme si madame de Poulizac s'occupait de ses trois poulets fermiers… mais non, qu'il était bête ! Il venait de comprendre pourquoi Claudette était là et elle qui désespérait de trouver un biais pour entamer ces négociations, vit son large visage de paysan s'éclairer comme la pleine lune.
- Mais entrer donc cinq minutes, madame. Je m'en vais vous trouver des adresses, un renseignement, ce n'est pas ce qui coûte, millédiou !
Il l'installa à la grande table de bois et lui offrit un verre de vin blanc liquoreux, celui qu'il réservait aux dames, tout en jetant de temps en temps un coup d'oeil à l'écran sur lequel les terres immenses et sèches étendaient leur misère grandiose. Claudette reprit l'assurance, la tchatche ravageuse et le coup d'oeil exhaustif de sa profession. "Quel boulot dans cette baraque, elle n'a pas fini de douiller, la star. Il lui en faudra le double pour rénover."
- Figurez-vous, cher monsieur Castaing, que j'ai un client qui a vu votre château…
"Nous y voilà, se dit François, c'est bien la Poulizac qui me l'expédie." Il avait décidé de la laisser aller jusqu'au bout.
- … et il me disait, pour un tel bijou, j'irais bien jusqu'à cinq cent mille euros. Incroyable, non ?
- On m'en a déjà proposé plus, dit François qui laissa sa voix en suspend.
Le plus dur était fait et l'homme ne la jetait pas dehors. Claudette eut un fol espoir. Une commission énorme miroita dans son cerveau enflammé.
- Et vous avez accepté ? demanda-t-elle avec un sourire enjôleur en croisant très hauts les jambes.
"Les salauds, se disait-il, ils se liguent tous contre moi pour me faire vendre en m'expédiant cette saute aux prunes, ils vont voir ce qu'ils vont voir !" Une rage froide lui montait au cerveau, métamorphosant son caractère doux et gentil en un surprenant mélange de ruse et d'audacieuse vindicte auxquelles ses ruminations des jours précédents avaient servi de ferment. Fini la dépression, le jour du combat était advenu.
- Ils n'avaient pas les mêmes arguments que vous, ma belle, dit-il d'un air gaillard.
Ça marchait, elle l'avait accroché. Elle se fit encore plus chatte, tandis que les régimes de bananes défilaient toujours à l'écran. Il continua, plus sérieux :
- J'attendais seulement que les prix montent.
Coquette, elle le morigéna du doigt.
- Oh, vous, vous êtes un malin ! Ça se sent tout de suite.
François fit le fier mais il n'était pas dupe. "Cause toujours, créature du diable, la flatterie, ça ne prend pas."
- Vous voulez visiter ?
Elle se leva d'une traite puis vacilla un peu sur ses jambes. Le vin était trompeur.
- Allons-y !
Il la promena tout d'abord à travers les appartements dont il était très fier. Salle à manger sombre et impeccable aux meubles façon Louis XIII dont ils ne se servaient qu'en de très rares occasions, chambre à coucher dont le lit en bois recouvert d'un jeté en dentelle fait à la main devait avoir un bon siècle, arrières cuisines, chais et greniers, tout y passa. Elle imaginait déjà les cloisons par terre et la bastide relookée à l'ancienne, avec ses pierres mises à nu, comme au Moyen-Age. Si elle en avait les moyens, l'actrice pourrait même faire reconstruire les tours manquantes et alors là ! Elle aurait le plus prestigieux château fort de la région. De quoi tourner toutes les histoires de barbares sanguinaires et violeurs qu'exigeaient les téléspectateurs.
Au moment où elle se dit cela, Claudette réalisa qu'ils se trouvaient dans un endroit plutôt sinistre au soir tombant. Ils descendaient un petit escalier intérieur en colimaçon, dans l'emplacement d'une tour manquante, jusqu'au pré en contrebas où paissaient les Bazadaises sous la pluie. L'homme, devant elle, avait une nuque de taureau sous ses cheveux châtain taillés en brosse. Elle se tenait tant bien que mal au mur humide car il n'y avait pas de rampe et lorsque les marches glissantes lui firent défaut, elle tomba sur lui qui la sentit venir et se retourna d'une traite, tel un énorme chat, pour la recevoir contre son ventre. Elle eut un fou rire nerveux, car il ne la lâchait plus.
- Vous êtes très fort, lui dit-elle pour montrer qu'elle n'avait pas peur. Merci beaucoup, sans vous j'étais par terre.
Il la souleva sans rien dire pour la déposer au pied de l'escalier. Ils étaient dans une sorte de cave dont il ouvrit la porte et elle découvrit la vue sur le pré, avec les bêtes magnifiques et le ruisseau au fond. Il y avait une légère accalmie et la lumière donnait à la scène une atmosphère mordorée, changeante, avec des gris et des verts au milieu desquels les buissons de genêts en fleurs éclataient comme des flammes immobiles.
C'était le chai où François avait installé ses bouteilles préférées et quelques trophées de chasse empaillés jadis, du temps de son père. Cela sentait la moisissure et le vieux marc. Il y avait une table en bois et des bancs, il lui fit signe de s'asseoir et ouvrit une bouteille sans étiquette pleine de poussière dont il sortit un vin épais à la robe si sombre qu'on l'eut dit noir, dans cette ambiance de pierres et de bois où seule pénétrait la lumière rasante du dehors. Elle faillit dire "bon, c'est pas que je m'ennuie avec vous mais il faut que je file à la maison où mon mari m'attend pour dîner," sauf que si elle s'en allait à présent, la vente lui échapperait à tout jamais. Elle était liée au bon vouloir de cette brute. Cette idée la fit brusquement frissonner d'une manière inattendue. Elle goûta au vin, le trouva extraordinairement bon et capiteux. Elle le lui dit, demanda d'où il venait.
- De par ici, comme vous et moi, dit François d'une voix altérée.
Il avait fait le mariolle en se racontant qu'il allait se la faire, "qu'elle ne demandait que ça, toutes des salopes," dès qu'ils seraient en bas dans son repaire et à présent qu'il était au pied du mur et de l'absence de tour, il devait se retenir pour ne pas la planter là et remonter à toutes pompes car sa timidité bon enfant avait repris le dessus. Cette femme avec ses cheveux décoiffés par la chute, assise sur le vieux banc de bois dans son ensemble rose maculé de salpêtre, lui semblait tout à coup moins garce.
- A qui ai-je l'honneur ? demanda-t-il avec solennité. Je ne connais même pas votre nom.
- Claudette Goudenèche.
- L'assureur ?
- Oui. Mais mon nom de jeune fille est Pibale.
- Tiens ! dit François. Mon père a bien connu un Coco Pibale avec lequel il avait été à la communale. Il l'emmenait pêcher l'alose sur la Garonne, à Béguey.
- C'était mon père, bredouilla Claudette.
- Macaréou ! s'exclama-t-il. Que le monde est petit !
Patatrac. Voilà que la créature imaginaire, de salope diabolique devenait humaine. Plus question de lui manquer de respect.
Elle, que cette situation inattendue aurait dû pétrifier de peur, commençait à ressentir quelque chose d'étrange au niveau de cette intimité que son Bébert n'arrivait à faire exulter qu'en lui parlant pognon. Bien sûr, il y avait le fric mais en cet instant, dans ces murs nus, devant cet homme si rond, si costaud, qui sentait les sous-bois et les étables, il lui venait une langueur d'un autre ordre, une moiteur comme qui dirait originelle, avec toutes sortes de frémissements, comme si une source se préparait à jaillir en elle dans un espace qu'elle ne pouvait pas monnayer. A ce moment précis, une force inconnue lui dictait de se coucher sur la table en écartant les cuisses, pas moins, de capituler devant l'ennemi jusqu'à ce que mort s'ensuive. Elle se leva, retira sa culotte d'un seul coup et attendit. Il fit la seule chose qui lui restait à faire, il se leva à son tour, balayant les verres, l'assit sur la table, mit bas les braies, la planta avec un han ! de satisfaction, ses deux grosses mains la soutenant par-dessous, exactement où il y avait matière et fit son travail comme il le faisait toujours. Bien à fond et jusqu'au bout. Pas une fois il ne pensa à la Sylvie parce que dans son esprit d'homme, ça n'avait rien à voir.
Claudette Goudenèche, dont le lucre avait été jusqu'ici la seule source de jouissance contrairement à ce que laissait croire son apparence de bombe sexuelle, s'accrochait au cou de François de toutes ses forces, histoire d'amortir les coups de boutoirs, tandis que ses pendants d'oreilles marquaient la mesure tels de brillants métronomes en forme de perroquets. Elle atteignit le sommet du volcan à l'instant où la lave en fusion irradie les méninges les plus insensibles, son cri fit lever la tête à toutes les vaches du pré qui regardèrent le château de leurs grands yeux étonnés, comptant qu'il était l'heure du baquet et que la soirée déviait dangereusement de son cours normal.
