Adiu Sud-Gironde le "village global local"

Adieu mounaque

Roman policier en ligne, feuilleton polar local, social, politique et burlesque.
Cette histoire a été écrite d'un siècle à l'autre, entre deux mondes et une récession, dans un village dont on ne sait pas si les habitants réalisent que leur monde est en perdition, que l'agriculture arrive dans le mur, que l'industrie achève sa course à la mort et que les actionnaires du CAC 40 jouent leurs vies au poker. Edith Gorren
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Dessin Edith Gorren - Adieu Mounaque. Polar en ligne.
  • Première partie :
  • Les gens de Saint-Pardon

Chapitre I : Pas de pitié pour la péraquette :

Chapitre II : Pas de printemps pour les Bazadaises :

Chapitre III : Murmures et bataclam :

Résumé
Personnages
Généalogie Poulizac

Les dessins de Adieu Mounaque

Dessins

La Galerie du peintre Edith Gorren, Bazas en Gironde.

Galerie Edith Gorren

Les micro-sites édition Menu

 
 

Partie 1 Chapitre 2-6
Adieu Mounaque- Dessin Edith Gorren

Il était dix heures du soir. Marina réussit enfin à retrouver le chargeur de son portable qui servait de prototype aux jumeaux pour leur dernière expérience interplanétaire. Dès qu'elle l'eut branché, le téléphone sonna et elle entendit enfin la voix chaleureuse de Charles Edouard.
- Enfin ! Qu'est-ce qui t'es arrivé ? J'étais si inquiète !
- Et bien, dit Charles Edouard avec un à propos de joueur d'échecs, je suis étonné que tu n'aies pas reçu mes messages. Je te disais que finalement, je ne pouvais pas rentrer parce que je devais rester à Biarritz pour ce fameux bilan prévisionnel.
- Charles Edouard ! Quand est-ce que tu reviens ?
Il fut très surpris, flatté même de cette insistance inhabituelle. Ces derniers mois, elle ne semblait pas du tout se soucier de sa présence.
- Le week-end prochain. Tu sais que mes semaines sont surchargées. "Surbookées," comme ils disent.
Ils rirent. Elle lui donna quelques nouvelles des enfants sans rentrer dans les détails puis ils n'eurent plus rien à se dire et elle coupa la communication de sa manière abrupte.
D'habitude, le laconisme de sa femme le remplissait d'amertume mais cette fois ça l'arrangeait.
Marina, quant à elle, réalisa qu'elle ne lui avait parlé de rien ; ni de ses conflits avec chère tante Alice, ni du rôdeur qui l'avait observée. Elle maudit son incapacité à exprimer ses états d'âme ou à demander quelque chose. Mais tout cela n'avait peut-être aucune importance, elle s'était fait des idées et les cousines l'y avaient encouragée. Elle se dit que c'était de vraies purges et qu'elle ne les reverrait plus.
Winnie, couché sur son lit dans la chambre mitoyenne, avait entendu la conversation de sa mère. Il était à la foi soulagé par le fait qu'ils s'étaient parlés et plein de rancœur contre son père qui les traitait avec autant de désinvolture. Il s'efforça de ne plus y penser et se replongea dans la lecture passionnante du livre de Miel Bos. Il l'avait commencé par jeu, se disant que s'il arrivait à le lire, il connaîtrait mieux son nouvel ennemi et pourrait le ridiculiser en lui disant qu'il avait des lectures de fille. Un titre comme "le cœur truc machin" ne pouvait qu'être un livre de fille. Mais à présent, il était entièrement captivé par les états d'âme de Pete, le personnage principal de la nouvelle intitulée "Sucker." La cruauté avec laquelle Pete se défoulait sur son frère dès que la fille de ses rêves l'humiliait, lui rappelait sa propre attitude vis à vis de Benoît dans certaines circonstances. Lui qui se sentait très supérieur à son camarade, découvrait que le mépris pouvait engendrer des monstres et se retourner contre la personne qui le pratiquait. Son intelligence, vouée jusqu'alors à l'esprit du jeu et de l'aventure, s'engageait sur la voie de l'introspection. C'était un véritable et trouble délice de réaliser que tout ne "roulait" pas, qu'on pouvait parcourir les domaines sombres de la pensée comme les couloirs humides d'une palombière envahie de ronces et d'humus. Cette Carson était drôlement fortiche. Il ne rendrait jamais ce livre à son propriétaire. Les autres nouvelles lui parurent plus difficiles, il les visita dans le désordre. "Histoire sans titre" l'amusa énormément, surtout à cause de ces gamins vraiment nases qui tentaient de faire partir un planeur d'une balançoire. Avec celle-là, il pourrait peut-être se payer la tête de Miel… Mais quelque chose lui dit que s'il attaquait son ennemi avec le contenu du livre, la riposte méritée serait : " tu ne comprends rien, gamin". Ce qui lui plaisait aussi, c'est que tout cela se passait en Amérique, le pays où sa mère avait toujours voulu aller.
D'un bond, il se leva et se glissa dans la chambre de Marina. Cette dernière était allongée sur son lit tout habillée, les yeux fixés au plafond.
- Tu ne dors pas encore, sais-tu qu'il est bientôt minuit ?
- Ben et toi, maman ? Regarde ce livre qu'on m'a prêté, ça se passe en Amérique.
Marina prit l'ouvrage entre ses mains et soupira.
- Je n'y connais rien, tu sais que je ne lis pas beaucoup. Quel drôle de titre !
- Si tu veux, je te lis une histoire.
- D'accord, dit-elle, heureuse d'être distraite de ses préoccupations.
Il s'allongea à ses côtés et lui lut "un souffle qui vient du ciel," où il était question d'une petite fille sur sa chaise longue à rayure ; elle va se faire opérer et sa maman a très peur mais fait tout pour paraître décontractée, enjouée. Exactement comme sa mère l'aurait fait en pareilles circonstances. A la fin, il avait les larmes aux yeux parce qu'il s'y croyait, si bien qu'elle le serra contre elle en riant.
- Je t'assure que tu vas très bien, mon vilain ourson ! Tes lectures sont un peu tristes, tu ne trouves pas ? Qui t'a prêté ce livre ? Tiens, regarde, il y a un cachet de la bibliothèque de Bazas.
S'il lui disait qu'il l'avait fauché, il en aurait pour toute la nuit…
- C'est grand-mère Armelle, dit-il.
- Tiens, dit Marina étonnée. Tu as une arrière-grand-mère très moderne, je crois.
- Ça c'est vrai ! s'exclama le garçon.
Après tout, ce n'était qu'un demi mensonge puisque grand-mère Armelle connaissait cet auteur.
Ils s'endormirent ainsi tous les deux main dans la main ; Winnie tenait encore son livre, cœur contre cœur.

Après avoir raccroché, Charles Edouard prit une résolution : il ne reverrait plus jamais cette nymphomane de Justine Duprat - vu l'expérience sexuelle qu'elle avait à son âge c'était certainement une nymphomane - et il rentrerait à la maison voir sa femme et ses merveilleux enfants ; il les avait assez négligés, il fallait que ça change.
Il partit à Lille, rencontra une flopée d'abrutis vulgaires qu'il n'écouta qu'à moitié et mercredi, n'y tenant plus, téléphona à Justine à Londres pour lui demander de le rejoindre au plus vite. "Une affaire qui ne souffrait aucun délai." "C'est à ce point ?" fit-elle d'une voix suggestive. "Oui," répondit-il sans chercher à finasser.
Ils se retrouvèrent à Calais devant la statue de Jean Bart et il l'entraîna aussitôt dans un hôtel glauque où il la prit sur la moquette usée dans les soubresauts d'une mauvaise conscience discontinue. Après quoi, il considéra froidement le couple qu'ils formaient : deux personnes appartenant à une civilisation avancée, dite "occidentale," en train de se rajuster tant bien que mal sur une vieille pelure d'hôtel de bas étage. La différence entre eux était que la jeune femme se redressa d'un bond souple avec le soupir de bien-être de l'athlète qui vient d'exécuter quelques exercices réparateurs, tandis que lui-même se hissait péniblement jusqu'à la station debout de grand singe vieillissant. Il était tout meurtri, avait mal aux coudes, aux genoux, à l'âme et se sentait impuissant à combattre cette addiction grandissante.
Tandis qu'elle se recoiffait devant le miroir en pied de l'armoire à glace, il lui parla pour la première fois de ce qui se passait entre eux ; c'est à dire qu'il l'empoigna par le coude en lui criant :
- Mais pourquoi obéis-tu ainsi sans rien demander ?
Elle rit, parfaitement décontractée.
- C'est toi le patron et j'adore le sexe. Les montées d'adrénaline super-rapides stimulent mon énergie.
Sidéré, il la regarda se rhabiller. Elle portait l'un de ses petits ensembles habituels, cette fois-ci c'était un rose, sur des sous-vêtements blancs d'une innocence bouleversante. De la soie toute lisse, sans aucunes fioritures. Charles Edouard imagina une file de jeunes cadres dynamiques en costume et cravate, soulevant la jupe d'une Justine parfaitement soumise et pratiquant les uns à la suite des autres de violentes pénétrations sous cette parure enfantine. Surtout, il imagina son visage renversé, ses yeux révulsés et sa bouche entrouverte qui laissait échapper un léger filet de salive. Cela lui fit monter une vague de sang au cerveau, le flot d'une jalousie irrépressible. Justine s'avérait aussi insaisissable que Marina. Quelle importance puisqu'il se servait d'elle pour assouvir les fantasmes que sa vie conjugale lui interdisait ? La question suivante fusa malgré lui.
- Ça veut dire que tu es prête à coucher avec tous les patrons ? Bertram y compris ?
Elle tourna vers lui de grands yeux innocents :
- Tu es dingue ! Je plaisantais, bien sûr.
Elle l'enlaça tendrement.
- J'ai beaucoup trop de travail pour avoir une vie privée, tu le sais. Mais toi, ce n'est pas pareil, tu m'as plu au premier coup d'œil. Tu ne vas tout de même pas me reprocher de craquer pour toi ! Tu es tellement séduisant : homme du monde et super- canon. Chic et sexe. Bertram ne t'arrive pas à la cheville.
C'était dit avec une voix si gentille qu'il se trouva l'homme le plus distingué et le plus beau de tous, un vrai Georges Clooney. Il oublia aussitôt ses tourments passagers. "Chic et sexe." On ne lui avait jamais dit un truc pareil.
- Tu sens la vanille et les coquillages, ma jolie, dit-il en lui mettant aux fesses une main d'hidalgo prêt à dégainer sa rapière, enfin presque, car le voyage en train, suivi de cet héroïque parcours du combattant, avait eu raison de ses moulins à vents.
"La semaine prochaine, j'arrête cette histoire absurde et je rentre chez moi."
Ils partirent manger des huîtres sur le port, parlèrent marge brute et bilan prévisionnel. Ensuite ils se séparèrent sans la moindre marque de tendresse et prirent chacun un Eurostar différent.
Charles Edouard était en première classe, compartiment fumeur. Il venait d'acheter son premier paquet de cigarette blonde après dix ans d'abstinence.

3

Adieu Mounaque- Dessin Edith Gorren

Ce lundi matin, le temps était à la pluie et tout le monde se demandait quand cela finirait une bonne fois pour toutes, "encore qu'on peut s'estimer heureux quand on a vu tous ces pauvres gens qui ont subi les inondations," aussi vrai que le bien-être est toujours inclus dans une théorie d'étude comparative.
Grégoire Fayan, lui, ne regarda même pas comment il faisait dehors, il mit son habit du dimanche avec son blouson imperméable neuf par dessus et dit à sa mère avec un sérieux sans précédent :
- Maman, tu n'ouvres à personne, entends-moi bien, réponds que tout va bien mais que tu n'ouvres à personne en mon absence.
- Qu'est-ce qui t'arrive mon gars ? On dirait l'histoire de la chèvre et du chevreau. Faut-y que je montre patte blanche, aussi ?
- Maman ! C'est sérieux !
- Tu me fais peur, dit la vieille dame, oh que tu me fais peur !
Il regretta de l'avoir effrayée. Elle était si menue dans son grand fauteuil, au coin de l'insert qu'il avait chargé de bûches à brûler lentement pour qu'elle n'ait ni trop chaud ni trop froid, comme il faut pour quelqu'un de cet âge. Elle avait mis sa robe de chambre d'intérieur en laine avec de jolies fleurs bleues et il lui avait coiffé ses boucles blanches après lui avoir servi son petit déjeuner. Jamais il ne les laisserait la lui prendre. Plutôt mourir. Mais pas sans se défendre. Il avait toujours ses armes de guerre et aussi son fusil de chasse. Il n'aimait pas la violence mais n'était pas du genre à céder à l'ennemi sans lutter jusqu'au bout. L'âge aidant, les souvenirs de la résistance lui revenaient comme si c'était hier. Il lui montrerait, à la comtesse, que Grégoire Fayan était toujours un être libre ! Elle serait fière de lui.
En attendant, il fallait faire marcher sa tête, ruser comme au bon vieux temps.
- Ne t'inquiète pas, maman, si tu fais comme je te dis, il n'arrivera rien, je vais tout arranger.
Il l'embrassa, sortit après avoir bien fermé et monta dans sa 2 CV grise dont le toit tenait avec un ruban de plastic noir autocollant. Il prit la route de Bazas à bonne allure : au moins soixante-dix à l'heure.

A la gendarmerie, l'adjudant avait convoqué à nouveau les témoins de l'affaire Bordessoules-Bos, "tous ces branques de Saint-Pardon," car les dépositions étaient contradictoires. Il voulait transmettre au procureur un dossier simple avec examen du contexte, afin qu'il conclue à un non-lieu ou au pire à une contravention. Le plaignant n'avait même pas eu droit à une "ITT", interruption temporaire de travail de plus de huit jours, ce qui limitait de beaucoup les suites.
"Heureusement qu'il n'y a pas de toubib au conseil municipal de Saint-Pardon", se dit Quentin avec un cynisme tranquille. Il se demandait comment il réagirait en civil si ce Bordessoules l'injuriait en face comme il ne devait pas s'en priver dans son dos. Depuis quelque temps, il se demandait comment faire ce métier sans devenir haineux avec l'âge, à force de ressentir en permanence l'hostilité du monde environnant. "Servir, faire son devoir" se disait-il. Ce n'était pas toujours suffisant.
Il avait pitié de ce grand couillon de Hollandais qui s'était fait manipuler par sa terreur de fils et il estimait de son devoir d'essayer d'éviter les emmerdements de la justice à un agriculteur qui avait charge de famille. Bien sûr, il y aurait sans doute une convocation au tribunal de police dans un futur lointain mais avec son absence d'antécédents, Bos ne subirait sans doute qu'une peine légère. Ce serait assez cher payé pour un type qui travaillait comme un cinglé et que sa condition d'étranger rendait paranoïaque. Ceci risquait encore d'attiser la flamme de la discorde au village et avec cette bande de mariolles, ça pourrait très bien se terminer par un coup de fusil au moment de la chasse.
Il soupira, regrettant après coup de les avoir convoqués en même temps, mais cela s'était trouvé comme ça.
Ils entrèrent petit à petit dans le couloir, sans se regarder. Jacquot, François, Erasmus Bos accompagné de sa femme Julia et de son fils Miel. Julia étant la seule femme, ils l'entourèrent de mille politesses, la faisant asseoir dans le seul fauteuil à accoudoirs. Quentin se demanda ce qu'elle fichait là car ce n'était pas un témoin. Il aurait pu lui demander de sortir mais il était fatigué à l'avance des problèmes psychologiques et sémantiques que cela susciterait.
Le gendarme Magne était assis près de la porte et le reste de la troupe au dehors, prête à intervenir si ça tournait mal. "S'ils se foutent sur la gueule, je les mets tous au gnouf," se dit Quentin tout en se demandant s'il y aurait assez de place pour ceux qui viendraient à la rescousse ensuite. Surtout cette espèce d'Obélix, l'autre fils qui attendait dans la voiture. "Emeute paysanne à Bazas," titreraient les canards locaux. S'il prenait un mauvais coup de ces mastodontes, il aurait l'air fin. Il regrettait l'époque des affrontements avec la confédération paysanne, avant les nouvelles consignes de rendement. A côté des agriculteurs classiques si sûrs de leur bon droit, les écolos, c'était des faciles qui suivaient au moins une certaine logique et faisaient leur théâtre en écrasant quelques mètres carrés de maïs transgénique, ce qui ne faisait de mal à personne même si ça ridiculisait un peu les représentants de l'ordre. Le ridicule ne tue pas, les balles, oui.
- Monsieur Jacques Bordessoules, dit-il.
Jacquot entra et s'assit. Il ne conservait de l'incident qu'une vague trace jaune sur le front et semblait moins faraud, plutôt le type responsable, contrarié de perdre son temps.
- Oui monsieur Bordessoules, voilà, il semble que vous ayez fait omission des termes dans lesquels vous avez interpellé monsieur Bos. Vous auriez dit, je cite : "votre usine à merde". Sont-ce bien les termes utilisés ou dois-je faire mention d'autre chose ?

Adieu Mounaque- Dessin Edith Gorren

Jacquot devint tout rouge. Il s'était préparé à faire le numéro "entre responsables, on se comprend" et voilà qu'un salopard de vendu avait rapporté ces idioties qu'on raconte quand on est en colère. Le problème était que si François avait cafté, cela faisait deux témoins et pas moyen de savoir ce qu'il en était. Il resta évasif.
- Vous savez, mon commandant…
- Adjudant, dit Quentin d'un ton sec.
- Mon adjudant, vous savez ce que c'est, on parle, on parle et parfois la parole dépasse la pensée.
- Non, dit Quentin, je ne sais pas ce que c'est. Mon métier exige un self-contrôle permanent. De plus, je ne suis pas ici pour vous juger. Vous avez déposé une plainte, nous entendons les parties en présence, le dossier suit son cours, point. Le reste est du ressort du procureur. Avez-vous oui ou non traité l'entreprise de monsieur Bos "d'usine à merde" ?
Le gendarme Odile Dupont, qui travaillait dans son coin, eut une sorte de gémissement qui n'était autre qu'un fou rire contenu. Personne ne fut dupe.
Jacquot eut une bouffée de haine qu'il réfréna du mieux qu'il put. Il était tout de même adjoint au maire, putain de merde ! Un élu et pas n'importe lequel ! Prêt à collaborer avec les représentants de l'ordre dont il aurait espéré une attitude compréhensive, si ce n'est fraternelle. Mais ce type, ce Quentin, un enfoiré de première, une vraie mule. "Un self-contrôle permanent ! Je t'en foutrais, moi, du selve-contrôle permanent ! Comme s'il ne lui était jamais arrivé de traiter ses subordonnés de cons !" Il s'efforça de prendre un ton conciliant.
- A vrai dire, je ne sais plus…
Quentin tapait sur son clavier d'ordinateur, les touches faisaient un "shot-shot-shot" discret et irréversible.
- Avant ou après vous être enquis de l'état de son véhicule ?
- Pardon ?
- Oui, vous avez déclaré être descendu de votre voiture pour vous enquérir de l'état du véhicule de monsieur Bos.
Le teint de Jacquot vira du rubicond à l'aubergine.
- A-a-après, avant, je ne sais plus, est-ce que je sais seulement ce que j'ai dit, je sais que ce gonze m'a foutu son poing dans la gueule, oui, putain.
"Shot-shot…"
Jacquot se demanda si l'adjudant avait écrit "putain".
- …que je ne me se souviens plus, continuait Quentin sans une once d'humour, si "usine à merde" sont ou non les vocables que j'ai utilisés à cette occasion. Point à la ligne.
Un bruit de trompette parvint du coin de Odile qui avait tenté en vain d'étouffer sa joie dans son mouchoir. N'y parvenant pas, elle sortit précipitamment.
François se fit attraper au col par un Jacquot fou de rage alors qu'il se préparait à pénétrer dans la pièce où l'attendait Quentin, pour faire une déposition identique à la précédente.
- Tu leur as dit que j'avais dit des injures ? Tu es barjot ou quoi ?
- Ça ne va pas la tête ! C'est toi qui es barjot ! dit François pris au dépourvu.
Quentin se garda bien d'intervenir.
- Tu leur as pas dit ?
François était mortifié.
- Non, je leur ai pas dit ! Et toi, est-ce que tu m'as dit où étaient les petites Jacquet ? Figure-toi que je ne m'en souviens plus.
Il y eut un silence. Quentin se demanda ce que l'affaire Jacquet venait faire là-dedans et attendit.
- Mais François, bredouilla Jacquot en patois, je n'y peux rien, moi. C'est madame de Poulizac qui s'en occupe.
Alors François, solennel, dit à la ronde :
- Messieurs-dames, je vous salue bien. Adichats. Je n'ai plus rien à foutre ici pour la bonne raison que je suis arrivé après la bagarre. Adjudant, si vous voulez m'inculper pour faux témoignage, je suis à votre disposition.
Et il sortit sans se retourner, droit comme la justice outragée.
Les autres restèrent médusés. Miel expliqua en néerlandais à ses parents ce qui se passait. Jacquot Bordessoules se mit à gesticuler en leur direction :
- C'est dégueulasse ! Ce gonze me casse une dent et va s'en sortir comme ça ? C'est injuste, moi je vous le dis !
- Eh, Bordessoules, dit Quentin, arrêtez votre cirque, vous avez dû le traiter plus bas que terre pour qu'il perde la boule. Je commence à vous connaître et monsieur Bos est un honnête citoyen, tout comme vous.
Jacquot regarda Miel qui lui sourit, goguenard. Son poing partit en direction du visage du jeune homme mais celui-ci fut si rapide qu'il esquiva et Jacquot se fit un mal de chien en cognant un coin d'armoire en fer. Tout le monde s'était levé mais le bruit avait alerté les autres gendarmes qui furent dans le couloir en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire. Bousquet, le plus hargneux, se retrouva nez à nez avec Erasmus Bos qui faisait une tête de plus que lui. Il ne fit pas le bravache car il n'avait que ses poings pour se défendre. Miel parla encore à ses parents et plus personne ne bougea.
- Bordessoules, dit Quentin, tout adjoint que vous êtes, je pourrais très bien vous foutre en taule pour avoir tenté d'agresser le témoin d'une affaire vous concernant. Maintenant faites-moi le plaisir de vous retirer et je ne donne pas suite.
Jacquot était au bord de l'apoplexie, de rouge qu'il était, son teint avait viré au vinassous. Il marmonna quelques paroles entre ses dents où Quentin crut comprendre qu'il le traitait de sale bordille d'estrangey mais sans en être sûr. Puis il sortit sans les regarder.
Bos se confondit en remerciements.
- Monsieur Bos, dit Quentin, vous êtes un desperado. Si vous frappez encore quelqu'un, je vous arrêterai dans la minute qui suit. Maintenant sortez tous, le dossier est clos.
Erasmus Bos, vexé, sortit à son tour sans rien dire.
Lorsqu'ils furent tous partis, la gendarme Odile Dupont lui dit en souriant :
- Vous vous êtes encore fait des amis, aujourd'hui, mon adjudant.
- Que voulez-vous, Dupont, je ne suis qu'un sale Chtimi. La prochaine fois essayez de contenir vos fous rires intempestifs s'il vous plaît.
Elle se remit à travailler en silence, se demandant ce qui rendait son chef si grave.
Quentin pensait au regard de Miel qui avait déclenché le deuxième coup de poing. "Redoutable, vraiment redoutable".
Enfin, cela le changeait des appels multiples concernant les piafs crevés de mort naturelle sur les pas de portes de l'année où on leur avait fait croire au péril jaune venu du ciel. Entre eux et les pompiers, plus ça allait, plus on les prenait pour des guignols.

Adieu Mounaque- Dessin Edith Gorren
 modif | admin • màj : 22 août 2008 à 17h21