- Est-ce que Charles Edouard a téléphoné ? Où est Winnie ? demanda Marina, haletante, à sa mère.
Elle n'avait pas trouvé trace de Winnie mais son parcours s’inscrivait en lettres de feu dans les angoisses maternelles : désordre et serviettes sanguinolentes.
Marieke Gevers, dite « Bo », de « Bobonne », terme dont on désigne la grand-mère belge, ne répondit pas tout de suite, comme d'habitude. C'était une petite femme ronde, taciturne et sans fards, qui régnait sur sa cuisine de bois clair parfaitement ordonnée telle une vestale des ordres moraux et ménagers. Une nature sombre et renfermée que la vie n'avait pas choyée, issue du plus profond de la terre des Flandres. Elle était veuve depuis longtemps car elle avait épousé un homme plus âgé qu'elle et sa grande peine de l'avoir perdu serait certainement plus longue que son mariage. Elle avait rejoint sa fille lorsque cette dernière était venue habiter les Bordes.
Elle préparait une omelette accompagnée de purée pour les jumeaux et son attitude indiquait qu'elle comptait bien finir son geste sans être dérangée. La mère et la fille n'habitaient pas la même partie de la maison et les jumeaux dont l'instinct de conservation allaient au plus pratique, avaient élu domicile dans le royaume de leur grand-mère, certains qu'elle s'occuperait d'eux vingt-quatre heures sur vingt-quatre. La contre partie était qu'elle exerçait un contrôle absolu sur leur vie, ce qui, à leur âge, ne les dérangeait pas. De toute manière, ils se suffisaient à eux-mêmes pour les relations publiques et savaient opposer le même hermétisme qu'elle quand les circonstances l'exigeaient. Agés de six ans, c'était de vrais jumeaux qui se prénommaient Thibault et Gilles. Leurs cheveux étaient bruns et raides par une décision arbitraire de la nature se rapportant à un grand-père Poulizac. Quand ils vous regardaient en même temps sous leurs franges toutes droites taillées comme celles des quatre fils Aymon, "de Vier Heemskienderen," la légende épique du merveilleux cheval Bayard, on n'avait pas forcément envie de les embrasser en zozotant. Ce qui prouvait le caractère imparable de leur cuirasse.
En ce moment, ils discutaient très sérieusement de la manière d'entamer la purée en la contournant pour se rapprocher petit à petit du centre ou à l'inverse, en s'en éloignant en spirale. Thibault était pour la première solution et Gilles pour la seconde. Ou l'inverse. Le résultat était le même, ils restaient ensemble à l'intérieur de la forme parfaite du cercle.
- L'œuf sur le plat est rond aussi, dit l'un des deux d'un ton solennel.
L'autre acquiesça avec gravité.
Entre eux, ils parlaient flamand parce que Winnie ne le comprenait pas bien. Ils détestaient cordialement leur frère aîné et c'était réciproque.
Winnie, quant à lui, cohabitait avec sa mère pour garder le contrôle sur elle et ne pas être embêté par ses concurrents. Il appelait cette répartition, "les quartiers français et flamands." Il y avait le quartier Poulizac, lui-même et sa mère et le quartier Gevers, les jumeaux et sa grand-mère. Tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes. En tout cas jusqu'à aujourd'hui.
Marina les embrassa, essuya leur bouche pleine de chocolat, dit comme d'habitude en flamand et sans espérer être entendue : "Ces enfants mangent trop, tu les gâtes, ils vont devenir obèses. " Puis elle insista en français :
- Tu me dis ou non si tu as vu Winnie.
- Neen, dit Bo en flamand parce qu'elle connaissait très mal le français, je ne sais pas si Charles Edouard a appelé pour la bonne raison que c'est toi qui possède un téléphone portable - elle avait horreur de cet engin-là qu'elle jugeait espion et d'un luxe superflu - et c'est à ce numéro qu'il appelle. Ja, j'ai vu ton fils chéri foncer sur sa bicyclette comme un diable à l'instant, il semblait en très bonne santé. Celui-là ne sait même pas dire bonjour.
Comme toujours, elle faisait payer ses absences à Marina en lui parlant sur un ton revêche. Mais la jeune femme, rassurée par la nouvelle concernant la bonne santé de son fils, lui sourit avec affection.
- Maman, Winnie t'adore, tu le sais bien.
- Ja, dat weet ik, je sais cela, dit Bo, un peu consolée mais néanmoins sur son quant à soi.
Lorsque Winnie rejoignit son arrière-grand-mère par les jardins, il réalisa qu'on était au printemps et cela réjouit son coeur.
Dans le parc du château régnait un microclimat favorable à toutes sortes d'essences de plantes. Le long des murailles, côté sud, poussaient quelques rosiers nommés "Danse du feu" dont les fleurs rouges commençaient à embaumer l'air du soir dès qu'un rayon de soleil arrivait à percer les nuages. De la vaste charmille qui entourait les pelouses du parc, provenait une foule de parfums mêlés, les saveurs ineffables du chèvrefeuille et de l'acacia, l'amertume du sureau, de l'aubépine, l'ambre des genêts.
La vieille dame était assise sur la terrasse en surplomb, elle s'était couverte d'un manteau de laine gris et d'un châle de cachemire pour ne pas se laisser surprendre par la fraîcheur du soir. Elle s'appuyait sur une canne qui avait appartenu à sa mère et dont le pommeau en argent représentait une tête de beagle. Elle surveillait le nouveau jardinier qui arrachait toutes sortes de mauvaises herbes d'entre les massifs de pommiers d'amour, endroits inextricables où seule pénètre la main de l'homme.
- Bonjour monsieur, dit Winnie qui roulait tout doucement sur une allée de terre glissante.
- Bonjour garçon, répondit l'homme en levant la tête.
C'était un grand type d'une quarantaine d'années, au visage émacié, avec de longs cheveux bruns grisonnant ramenés en catogan, comme ceux ce Winnie. Ce dernier mit pied à terre et ils se sourirent.
- Pas marrant, ce truc-là, dit Winnie en désignant les herbes aux feuilles piquantes qui s'agrippaient sur les poignets de l'homme en y laissant une trace rouge en pointillé.
- Elles se défendent, c'est normal. Mais je suis sûr qu'à deux on arriverait mieux.
Il lui tendit une paire de gants, par jeu.
Winnie avait horreur du jardinage mais il lui sembla que la proposition de l'homme comportait un ordre de mission spéciale qu'on ne pouvait refuser impunément.
- OK, fit-il avant de désigner son arrière-grand-mère du regard, mais tout d'abord je suis convoqué au QG.
L'autre sourit d'un air entendu et continua son travail.
- Bonsoir William. Que vous voulait cet homme ? Lui demanda la comtesse.
- Bonsoir grand-mère, répondit l'enfant qui ajouta comme d'habitude en s'adressant à la canne, et bonsoir monsieur le chien Pommeau. Il voulait que je l'aide à enlever les mauvaises herbes.
- Il plaisantait, dit-elle en le regardant mieux. Mais tu t'es battu !
Elle en oubliait le vouvoiement. Winnie baissa la tête.
- Je ne supporte pas qu'on se moque de moi.
- Et vous avez perdu, dit la comtesse avec certitude.
- Comment le savez-vous ? s'exclama le gamin.
- Si vous aviez gagné, vous auriez pris l'allée centrale à un train d'enfer et freiné en expédiant un jet de pierre dans les rosiers. Comme vous alliez à la vitesse d'un escargot indécis, j'en conclus que c'est l'autre qui a eu le dessus.
Winnie était plein d'admiration pour la perspicacité de la vieille dame. Ce n'était pas la première fois qu'elle le bluffait.
Assis côte à côte et malgré les deux tiers de siècle qui les séparaient, ils avaient une sorte de ressemblance indéfinissable, les mêmes yeux bleus perçants à la paupière dédaigneuse et le même mouvement volontaire du menton.
- Mais il était beaucoup plus vieux et plus fort que moi.
- Ah bon ? Et quel est cet olibrius qui se permet de frapper un Gondoval de Poulizac sur son fief, je vous prie ?
- C'est un nommé Miel, un Hollandais.
Il sortit le livre butin de sous sa veste.
- Prise de guerre ! fit-il avec fierté.
La comtesse leva les yeux au ciel et lui prit le livre.
- Voilà que mon seul et unique petit-fils devient un parfait soudard, que dis-je, un brigand de grand chemin qui détrousse le peuple. Enfin, comme il s'agit d'envahisseurs, vous avez des circonstances atténuantes. Voyons ce livre. Carson Mac Cullers, étonnante lecture pour un paysan des Polders…
Winnie fut encore surpris. La comtesse situait à la fois le personnage et ses lectures. A force d'entendre la petite chronique des habitants de Saint-Pardon de la bouche de sa fille, elle les connaissait par cœur bien malgré elle. Quant à l'ouvrage, il faisait partie du lot que lui portait une voisine bibliothécaire à Bazas, depuis que la vieille dame se déplaçait avec difficulté. Bien que détestant les archives du château et ses livres de jeunesse, elle avait toujours aimé la lecture et, en vieillissant, dévorait tous les ouvrages qu’elle avait interdit à ses enfants sous le fallacieux prétexte qu'il fallait connaître l'ennemi si on voulait le circonscrire. En fait, sa curiosité n'avait plus de borne. Le fruit de la connaissance ne lui semblait plus diabolique ; la chute des anges ne lui faisait plus peur et elle considérait Eve et Lilith avec une indulgence secrète.
- …c'est beau mais c'est bien triste pour un jeune homme. Et comment l'avez-vous rencontré?
- Il était dans notre repaire de la forêt.
- Voilà qui mérite une sévère punition, en effet. Je me demande ce qu'il faisait là-bas au lieu de courir les cafés avec des gens de son âge sur des motos pétaradantes.
Elle s'était retenue à temps de dire "courir la gueuse."
- Pas le genre, dit Winnie en faisant la moue. A mon avis, c'est plutôt le type sournois et secret qui aime être seul. Avec sa tête de félon, il ne doit pas avoir beaucoup d'amis.
"Félon," était une insulte de choix.
Elle prit un air beaucoup plus sérieux.
- William, prenez garde à vous, mon garçon. Ne laissez personne vous nuire, cet individu est peut-être malfaisant. Et n'oubliez jamais que vous avez une mission ici bas, dans cette famille.
Winnie prit un air boudeur.
- Je sais, il faut perpétuer le nom des Poulizac.
Une fois de plus, cet incorrigible garçon allait droit au but alors que la conversation aurait dû passer par l'obtention du bac, l'entrée à l'ENA ou à Polytechnique, ce genre de broutilles, avant d'en arriver au sujet le plus épineux. Mais elle aimait son esprit direct car elle estimait qu'elle n'avait plus beaucoup de temps à perdre en circonlocutions futiles et traits d'esprit.
- Cela ne semble pas vous enchanter.
- Je n'ai pas du tout envie de me marier et d'avoir des enfants.
- Et pourquoi cela ?
- Vous avez vu comme cela réussit à papa et maman. Il n'est jamais là et la nuit dernière elle a pleuré.
- Justement. Vous n'êtes pas comme votre père. Vous rencontrerez un jour une jeune fille magnifique que vous aimerez et servirez avec dévouement. Les chevaliers avaient tous leurs dames.
- Peut-être, mais qu'est-ce qu'elles en bavaient ! Prenez Lancelot et Guenièvre, un vrai parcours du combattant…
- C'est peut-être le cas de vos parents.
- Mes parents aiment trop de choses différentes.
- Vos parents sont très différents l'un de l'autre, trop différents, peut-être.
Winnie sentit le piège.
- Sûrement, mais maman est bien plus belle que toutes les femmes de la région et du monde. Rien à voir avec les vieilles casse-pieds à chichis. Maman, c'est une vraie championne, une vraie star.
La vieille dame sourit, émerveillée par la vivacité du garçon. Elle revint au tutoiement.
- Tu as raison, dit-elle. Alors prends bien soin d'elle, elle en aura besoin.
Winnie eut la gorge serrée par la prophétie. Etait-ce pour le mettre en garde contre un danger inconnu que son arrière-grand-mère l'avait fait venir ? Il glissa sa main dans la vieille main qui se resserra aussitôt et ils restèrent un grand moment ainsi à regarder le jardinier travailler. Puis, Armelle lui indiqua l'homme.
- Peut-être faut-il prendre sa demande au sérieux, après tout. Il a beaucoup peiné sur ces maudites herbes folles.
Heureux, Winnie s'élança vers le jardinier qui fut fort surpris mais parut content de cette aide imprévue. Ils travaillèrent de conserve à nettoyer un massif de rhododendrons dont les fleurs mauves viraient au pourpre dans la lumière du crépuscule, jusqu'à ce que la nuit tombe, en parlant des plantes du jardin et des animaux qui le fréquentaient sans demander la permission, merles et geais dévoreurs de fraises et de cerises, taupes, musaraignes, couleuvres, sauvagines et même des chevreuils qui se délectaient de boutons de roses d’une manière éhontée.
La comtesse était rentrée. Elle marchait doucement sur le carrelage en damier du couloir en s'aidant de sa canne. Quand elle pénétra au salon et vit son fils devant elle, elle devina instantanément qu'il mourait d'envie de lui raconter un potin concernant sa sœur Alice tout en se demandant comment il allait s'y prendre pour ne pas la contrarier. Pauvre et horripilant Sixte.
Comme elle était bien disposée envers la terre entière quand elle avait vu William, elle s'assit dans un fauteuil voltaire, bien droite et attendit en lui souriant pour être débarrassée de cette corvée le plus vite possible. Heureux de l'aubaine, il commença par une question qui lui plairait à coup sûr.
- Comment va votre pirate préféré ?
- A merveille. Figurez-vous qu'il s'est battu avec l'un des Hollandais, oui mon cher, le plus jeune fils de ces barbares nordiques, tu connais leur réputation. Il est couvert de bosses et d'égratignures mais se porte très bien.
Sixte hocha la tête avec attendrissement et admiration. Winnie était à peu près le seul sujet à propos duquel ils tombaient toujours d'accord. La comtesse attendait, il se décida.
- Mère, j'ai reçu un étrange coup de fil de l'un de mes anciens collègues de la magistrature. Figurez-vous qu'une demande de mise sous tutelle a été déposée par la mairie de Saint-Pardon…
"Nous y voilà," se dit la comtesse.
… à propos de… je vous le donne en mille…
- Décidez-vous, mon garçon, dit la comtesse, je suis trop fatiguée pour jouer aux devinettes.
- Des Fayan mère et fils.
Elle se figea, rentra comme en elle-même et se tut de si longues minutes qu'il craignit brusquement pour sa santé.
- Mère ? dit-il d'une voix mal assurée. Vous m'avez entendu ?
Elle se redressa et frappa violemment le sol avec sa canne.
- Bien-sûr que je vous ai entendu ! J'ai foutrement bien entendu !
Stupéfait de l'entendre jurer de la sorte, il resta bouche bée.
La comtesse se reprit.
- Et risque-t-elle d'arriver à ses fins ?
"Elle," n'étant plus la mairie mais sa fille qu'elle n'arrivait pas à nommer, en l'occurrence.
- Je ne sais pas, dit Sixte. Vous connaissez son entêtement lorsqu'il s'agit de terres.
Voyant que la sainte colère de sa mère avait outrepassé ses espérances, il n'avait pas résisté à la diabolique tentation de taire sa réponse à Dartois qui, il en était certain, apporterait à cette demande une fin de non recevoir.
- Je témoignerai de sa bonne santé mentale ! dit la comtesse.
Son fils la regarda et elle comprit le sens de ce regard.
- Vous me jugez trop vieille pour qu'on m'entende ? fit-elle d'une voix émue. Vous pensez que je suis gâteuse !
- Pas moi, mère, dit Sixte avec gêne.
- Mais cette foutue société, n'est-ce pas ?
C'était la deuxième fois qu'elle jurait en quelques minutes. Il découvrit avec stupéfaction qu'elle avait les larmes aux yeux, eut des remords de conscience.
- J'arrangerai cette affaire, ne craignez rien.
Elle le regarda avec reconnaissance et se laissa aller sur le fauteuil, comme amenuisée par l'émotion.
- Laissez-moi, à présent, dit-elle dans un souffle.
Il quitta doucement la pièce comme un gamin fautif, se retourna et vit par l'entrebâillement de la porte au mouvement de ses lèvres qu'elle priait en silence, mains jointes.
La palombière avait besoin d'une sérieuse restauration, saloperies de sangliers ! François Castaing et Jacquot Bordessoules considéraient les dégâts avec un certain découragement. Malgré le fait qu'ils étaient entourés de quelques chênes et châtaigniers, la protection de plastic noir était percée en maints endroits et ils ne pourraient réparer le camouflage que lorsque les fougères auraient atteint la hauteur d'un homme. Ils avaient l'intention, de retendre du galvanisé sur tous les couloirs mais il y en avait des centaines et des centaines de mètres, ils avaient vu grand et il leur faudrait un long temps libre pour y arriver. En attendant, ils décidèrent de boire un coup. Ils s'installèrent à l'étage, là où une ouverture horizontale pratiquée dans la haie artificielle donnait une vue d'ensemble de leur installation de poulies et de filins métalliques à appeaux qui ressemblait à la mâture d'un grand voilier. Cela leur permettait aussi de surveiller le chemin et la forêt avoisinante pour ne pas risquer de tirer au moment où passeraient d'éventuels promeneurs. C'était une véritable pièce avec une table et des bancs de bois où ils étaient chez eux autant que dans leur propre maison. Un chez eux commun avec toutes sortes de souvenirs de chaude camaraderie, patience et passion partagées, bons et mauvais coups de feu, succulents confits de sanglier et grande paix des forêts.
Jacquot avait amené un petit blanc qui se laissait boire, il voulait effacer la pénible scène du bistrot. Le Bertram avait prévenu qu'il ne viendrait pas et c'était tant mieux car il voulait être en tête-à-tête avec son vieux compagnon. Après tout, le François était son plus ancien et plus cher ami ; ils se disputaient déjà sur les bancs d'école. Il aurait aimé que l'autre lui fasse des excuses mais il n'y semblait pas disposé, c'était tan pire.
François ne disait rien, il buvait son verre, tête basse. Une question, toujours la même, le tenaillait. Il savait que si son vieux pote lui répondait mal, il se fâcherait à nouveau. Obligé. L'air du soir était si agréable depuis qu'il avait cessé de pleuvoir qu'on répugnait à tout litige. La pignada sentait la résine si puissamment qu'elle vous dégageait l'intérieur jusqu'aux pensées les plus confuses. Il se lança.

- Jacquot, toi qui mailles à la mairie…
"Aïe," se dit Jacquot.
… peux-tu me dire où se trouvent les petites Jacquet, j'aimerais faire quelque chose pour elles.
C'était dit.
- Tu sais, commença Jacquot avec précaution, je ne suis pas dans tous les secrets de madame de Poulizac…
- Arrête, dit François doucement. Tu peux y arriver. Qu'y a-t-il de si exceptionnel à vouloir faire le bien à deux orphelines, je te prie ? Depuis quand garde-t-on le malheur secret comme s'il était honteux ou pire, criminel ?
- Ce n'est pas de ça qu'il s'agit, tu dramatises…
- Moi, je dramatise ? Mais on ne peut pas dramatiser un suicide plus fort que la mort, mon pauvre !
- Je veux dire, bredouilla Jacquot, c'est cette bordille de réglementation ! Pour les mineurs, il n'y a que la famille qui compte et la famille, c'est le père.
- Et on l'a retrouvé, ce trou du cul de père ?
- Pas que je sache. Mais on s'y occupe.
- Toi, tu t'y occupes ?
- Non, c'est elle qui s'y occupe en personne. Alors je pense que c'est un dossier qui est en de bonnes mains.
François se leva, avala une grande rasade et dit avec solennité :
- Jacquot, si tu veux que les mains soient bonnes, il faut que la personne à qui elles appartiennent le soit aussi.
- Ne me dis pas que tu doutes des capacités de madame le maire, toi qui as voté pour elle !
- Ce n'est pas des capacités que je doute, c'est du cœur. Et tu ferais bien d'en faire autant avant que le diable ne s'en mêle.
- Qu'est-ce que tu me parles du diable maintenant ? Ce sont des conneries…
- Des conneries ! hurla tout à coup François qui n'en pouvait plus de contenir les ruminations sinistres de ces derniers jours. Ceux qui les font, les conneries, ce sont les abrutis qui laissent suicider les autres !
A ce moment, ils entendirent un grattement de gorge, comme un appel discret au bas de l'échelle qui menait à leur poste d'observation.
- Il y a quelqu'un ? fit une voix basse.
- On a de la visite, dit Jacquot, soulagé.
Il avait reconnu la voix de Téchoueyres, le lieutenant de police et c'était bien la première fois qu'il était content de le voir.
- Montez, c'est par ici, dit-il avec empressement.
- Ne crois pas que tu vas y échapper si facilement, grogna François.
Le visiteur qui apparut, avait un air lugubre et une taille démesurée, si bien qu'il se tenait tout tordu sous le toit de fougères. Il portait une veste de chasse élégante qu'il semblait avoir acheté le jour même à Bordeaux, au marché des Grands Hommes et ses cheveux bruns étaient impeccablement lisses. Ils ne l'avaient jamais vu avec une arme, comme si la chasse était pour lui une sorte de représentation sylvestre qu'on se jouait solo, pour un public de faunes inoffensifs. Le contraste entre cet homme à la longue figure osseuse et nos deux compères aux visages rubiconds et à la tenue vestimentaire patinée par la forêt, était remarquable. Le seul trait qu'il avait en commun avec les cassayrès était sa ressemblance avec la triste figure du beagle.
- Bonsoir tout le monde, fit-il sans sourire.
François se demanda depuis combien de temps cet individu déconcertant les écoutait. Bien qu'habitué à son voisinage discret et sans histoire, il n'oubliait pas que c'était un policier de métier. L'idée saugrenue de le prendre à témoin lui vint. Non qu'il ait envie de voir un flic se mêler de leurs histoires mais il pensait que cette brelle de Jacquot qui baissait tant pavillon devant les autorités de la mairie, serait pris à son propre piège en présence d'un représentant de cet ordre dont il se réclamait.
Il fit asseoir Téchoueyres et lui versa un verre. L'autre, étonné et reconnaissant de tant de sollicitude, grimaça un genre de sourire qui rendit son long visage encore plus inquiétant.
- Appelez-moi Albert, dit-il, mais surtout pas Norbert.
Les deux autres se jetèrent un coup d'œil rapide et se retinrent de rire, malgré le différent qui les séparait.
- Allez, dit François, moi c'est François et lui c'est Jacquot. On pourrait même se tutoyer, entre chasseurs.
Téchoueyres acquiesça, flatté. Ils trinquèrent.
- Té, reprit François, au grand dam de Jacquot Bordessoules, vous nous avez sûrement entendu discuter…
Téchoueyres hocha vaguement du chef.
- … et bien, vous qui êtes du métier, voici la question : quand quelqu'un se suicide, qui donc est responsable aux yeux de la loi ?
Le lieutenant, conscient de l'importance du moment car c'était la première fois qu'on le prenait ici en considération, s'efforça de bien réfléchir à la réponse qu'il ferait.
- Tout d'abord, dit-il lentement, un suicide ne peut qu'être établi et …
- Ah ! dit Jacquot.
- … si personne dans l'entourage de la victime ne l'a poussé à cet acte, cela ne concerne pas la police au-delà de ce constat.
Jacquot regarda François d'un air triomphant tandis que ce dernier, qui ne s'attendait pas à une autre réponse, demanda d'un air matois :
- Et que pensez-vous de la non-assistance à personne en danger ?
Jacquot enrageait.
- Tu nous emmerdes ! s'exclama-t-il. Vous les Gavaches, vous êtes tous les mêmes, vous vous racontez des craques tant et plus. Buvons plutôt encore un petit canon au lieu de nous créer des problèmes qui n'existent pas.
Les "Gavaches," c'était ceux qui habitaient de l'autre côté de la Garonne et dont les ancêtres étaient venus du Poitou, de Vendée et d'ailleurs quand les Anglais étaient partis. La mère de François était de Sauveterre de Guyenne, c'était tout dire !
- Inspecteur, dit François d'un air solennel, il se passe de drôles de choses ici.

- Je suis au courant, dit Téchoueyres.
Jacquot fit un bond.
- Quoi, vous êtes au courant de quoi ?
- Du suicide et de… ça, fit-il en montrant l'œil encore passablement tuméfié de l'adjoint. Mais rassurez-vous, tout cela ne me semble pas très grave.
- Quoi ? s'exclama François. Vous trouvez qu'un suicide ce n'est pas grave ? Quel genre de type êtes-vous ?
- Ne vous emballez pas, dit l'homme de sa voix la plus lugubre, je voulais dire "aux yeux de la loi." Tant qu'il n'y a pas matière à présenter quelque chose de propre aux Assises, je ne m'emballe jamais, voyez-vous. En Gironde comme partout, il ne se passe pas un jour sans viol, inceste, meurtre ou autre horreur, sans compter un passé des plus funestes alors vous savez, pour ce que j'en dis…
Il envoya sa longue main maigre derrière son épaule dans un geste fataliste.
- Un jour, ça ira beaucoup plus loin, dit François d'un ton funèbre. Je le sais, je le sens.
- Voilà que ça le reprend, dit Jacquot, il a ses Impressions. Vous ne le savez pas, vous qui n'êtes pas d'ici, nous avons un gonze qui a des Impressions. Presque un sorcier, un qui devine l'avenir. Ce n'est pas banal, macareou.
- On avait dit qu'on se tutoyait, dit Téchoueyres qui ne perdait pas le nord. D'abord, je suis un peu d'ici puisque mon arrière-grand-mère était de Savignac. Mon cher François, tes impressions se réalisent-elles ?
- Souvent, dit François, souvent. Mais je ne vous en dirai pas plus parce que je me comprends et que ça me suffit à moi tout seul.
S'il avait regardé le lieutenant à ce moment-là, il aurait vu une lueur d'intense curiosité briller au fond de ses yeux. Toutefois, l'homme n'insista point et se contenta de lever son verre avec un sourire lugubre à l'abondance du gibier, la chasse miraculeuse pour l'automne à venir. "Si Dieu et le gouvernement le veulent", précisa Jacquot qui leur dévoila ensuite comment il avait été recommandé à la mairie par la voie officielle d'agrandir le cimetière et de se procurer des cercueils au cas où la grippe aviaire reviendrait ce printemps, ce qui fit une fois de plus hocher la tête à François. "Le millénarisme à retardement, que je vous dis."