Marina engagea sa voiture dans le dédale des rues du vieux
Bazas. Elle était morose car elle avait attendu en vain un coup de fil de son mari et n'arrivait pas à le joindre. C'était l'heure du thé; elle avait toujours détesté cette étrange coutume qui consiste à tremper quelques feuilles séchées dans de l'eau bouillante avec un cérémonial aussi compliqué que la messe, des hosties en forme de cake au gingembre ou aux fruits confits gluants qui s'émiettent sur vos genoux tandis que la maîtresse de maison vous surveille soi-disant pour que vous ne manquiez de rien, mais surtout pour voir si vous respectez le rituel des petites cuillères ; il ne faut pas les jeter sur la table, les sucer, se les mettre dans l'œil en les laissant patauger dans le thé, il faut les laisser sur la soucoupe qu'on tient d'une main en prenant la tasse de l'autre, sans lever le petit doigt, contrairement à la croyance populaire. Quant à la conversation, il faut qu'elle se déroule sans heurts apparents alors que les sujets traités doivent partir des enfants et de la tenue de la maison pour glisser imperceptiblement sur le problème si excitant des relations communes et dévaler la pente des médisances les plus noires jusqu'au bord du gouffre des choses qui ne se disent pas et là, il est l'heure de partir car il se fait tard et le devoir vous appelle.
Marina avait mis un chemisier neuf, une veste gris-chiné et un pantalon assorti qu'elle ne portait jamais, qui n'était pas un jean et l'engonçait. Elle s'ennuyait à l'avance. L’entourage de la famille Poulizac l’intéressait fort peu. Quand Vanvan lui aurait raconté l'éducation des filles et montré la jolie nappe Laura Ashley toute neuve avec les serviettes assorties, elles resteraient là à se sourire bêtement sans plus savoir que dire. Il faudrait qu'elle s'arrange pour s'asseoir face à l'horloge dorée tarabiscotée qui trônait au centre de la cheminée entre deux angelots tout blancs pour voir s'il était correct de mettre les voiles car consulter un bracelet-montre dans ces salons était considéré comme une atteinte aux bonnes mœurs.
Elle gara son pick-up sur le côté de la cathédrale et partit à pieds dans les étroites ruelles aux demeures bourgeoises ancestrales, pressées autour du respectable édifice comme autant de poussins protégés par une mère poule, avec leurs façades ouvragées, leurs grandes fenêtres à petits carreaux, leurs portes secrètes, imposantes, auxquelles on accédait par quelques marches réservées aux initiés.
La maison de Vanessa était l'une d'entre elles, au haut de la rue Arnaud de Pontac. Marina souleva le heurtoir en forme de main et attendit. Vanvan vint lui ouvrir en personne et l'embrassa avec effusion.
Bien qu'elle prît une voix minaudante pour masquer son manque d'assurance vis à vis de cette cousine si déroutante, il apparut à Marina que sa joie était sincère.
- Comment vas-tu, cela fait si longtemps que nous ne nous sommes vues, le gris te va à la perfection…
- Tu as l'air en forme, cette robe est très jolie.
Et c'était vrai, Vanvan qu'on ne voyait jamais qu'en bleu marine, étrennait une robe beige achetée le jour même, une sorte de long fourreau souple qui mettait sa taille mince en valeur. Elle s'était même maquillé les yeux et avait délaissé son bandeau de velours, laissant ses cheveux tomber en crans naturels autour de son visage, ce qui accentuait son style d'élégant lévrier.
Elles seraient tranquilles, lui dit-elle, parce que les filles étaient à un anniversaire donné par son amie Bérengère Delalande, la femme du notaire.
Elle précéda Marina dans le couloir aux murs jaune de Naples, entre les gravures anglaises que cette dernière aimait parce qu'elles représentaient des chevaux de courses et des cavaliers qui montaient en chasse à courre à la gendarme, les pieds en avant. Puis elle l'introduisit au salon. C'était une grande pièce claire aux hauts plafonds à moulures qui donnait sur un jardin soutenu par les murailles de la ville. La vue était dégagée sur le quartier Saint-Antoine, jusqu'à l'autre versant de la petite vallée.
Marina eut l'agréable surprise d’y découvrir la femme de Bertram, elles ne seraient donc pas en tête-à-tête. Après tout, ce dimanche après-midi promettait d’être plus agréable que prévu car cette Quitterie la distrayait par son intelligence, sa finesse, son humour en demi-teinte.
C'était une personne dont les formes épanouies, frisant l'embonpoint, tranchaient avec un visage austère aux traits masculins. Elle était vêtue, comme à chaque fois, d'un tailleur souple de couleur marron, ses longs cheveux bruns coiffés en chignon et son cou entouré d'un fin collier de perle. Cela lui était aussi naturel qu'à Marina sa paire de jeans, on devinait qu'elle mettait le tout sans y penser, comme une seconde peau. Ce qu'elle avait de remarquable, c'était la manière dont ses longues mains fines et expressives de pianiste ponctuaient ses phrases de mouvements gracieux. Son regard marron avait une profondeur hors du commun.
Elles s'embrassèrent et la conversation s'engagea tout de suite sur les qualités exceptionnelle de William, si gentil, si intelligent, si bien élevé, si calme et sur les enfants en général. Il y avait matière puisqu'elles en avaient mis huit au monde. Quitterie, l'aînée, s'était arrêtée à deux grossesses, les autres à trois mais ce qui démarquait Marina du lot était sa qualité à produire des garçons. Elles se voyaient rarement ensemble mais cette chose-là était presque tangible entre elles lorsque c'était le cas. Marina représentait cet élément étrange venu d'ailleurs pour sauver le nom des Poulizac et malgré son indifférence à bon nombre de conventions les concernant, cela lui donnait une satisfaction intérieure considérable. C'était la revanche sociale des Gevers.
Elle ne comprenait pas très bien pourquoi Quitterie n'avait pas remis ça ; après tout elle avait déjà sacrifié une carrière de concertiste pour épouser cet insupportable Bertram, alors pourquoi ne pas aller jusqu'au bout de sa mission de génitrice ? Ainsi pensait Marina avec la parfaite et innocente mauvaise foi dont on fait preuve quand on ne connaît pas très bien les gens. Quitterie était une personne réservée et d'une façon générale, cette famille parlait de tout sauf de l'essentiel. Cela l'avait gênée au début mais elle s'y était habituée très rapidement car elle non plus ne tenait pas à approfondir les choses, l'introspection lui ayant toujours fait peur. Il fallait aller de l'avant, dresser les chevaux, élever les enfants ; il serait toujours assez tôt pour se demander ce qu'on avait fait de sa vie quand on ne pourrait plus lever la jambe pour mettre le pied à l'étrier. Et encore, il existait des bornes dressées à cet effet depuis la nuit des temps.
Quand elle avait du vague à l'âme, elle montait dans le pick-up, mettait "Come on over" de Shania Twain à fond, l'accompagnait en hurlant, prenait les routes des Landes en ligne droite jusqu'à buter sur les Pyrénées et s'en revenait apaisée, tranquillement, en s'arrêtant pour boire une bière ou deux dans restaurants des routiers où les hommes la regardaient avec une nostalgie dont elle n'avait cure et où le juke-box lui parlait d'amour.
- Encore un peu de thé, Marina ? répéta Vanvan pour la deuxième fois.
- Oui, merci, excuse-moi.
Elles avaient longtemps essayé de la vouvoyer mais en vain. Marina ne vouvoyait que ses aînés et les parfaits inconnus, cela n'allait pas au-delà.
Vanvan s'empressa auprès d'elle sous l'œil indulgent de Quitterie qui avait remarqué sa nouvelle robe originale et son maquillage "branché". Cette recherche vestimentaire inhabituelle avait été mise en oeuvre pour plaire à Marina. C'était la première fois que Quitterie découvrait à quel point cette cousine fascinait sa naïve belle-sœur. Cela lui rappela le soir où elles étaient allées ensemble voir un film américain appelé "Coup de foudre à Manhattan", dérive hollywoodienne des amours ancillaires. Vanvan était tellement en extase devant le personnage de la femme de ménage joué par Jennifer Lopez qu'elle en avait parlé pendant quinze jours ! Quitterie, amusée par le film sur le moment, ne comprenait pas l'esprit d'éternelle collégienne dont sa belle-sœur faisait preuve car, tout en étant sa cadette, elle avait tout de même trente-deux ans. Ce qu'était vraiment sa vie avec Charles Crécy, Quitterie tenait à l’ignorer. Consciente de ses propres renoncements et du caractère volage de son mari, elle vivait dans une austérité mystique qui nécessitait un certain isolement. C'était à ce prix là qu'elle gagnait un semblant de sérénité.
Son père, Jean Vertuzan de Saint-Aspase, lui avait fait jurer avant de mourir qu'elle épouserait non seulement un homme de son milieu, ce qui allait de soi, mais un Poulizac, car il avait fait Saint-Cyr et la guerre d'Algérie avec Raymond, feu le mari de sa future belle-mère Alice. Elle avait promis parce qu'elle croyait en Dieu, à la France et à la transmission des valeurs d'une noblesse d'épée dont l'origine remontait à Saint-Louis. Et aussi, elle était secrètement amoureuse de Charles Edouard depuis toujours. Mais Marina était passé comme un météorite dans sa vie, enlevant Charles Edouard. A partir de cette immense déception, seules avaient compté pour elle la religion et les traditions. Se trouvant laide et grosse, elle avait été reconnaissante à Bertram de lui demander sa main. Ce dernier tenait à ce que la mère de ses enfants remontât au meilleur et au premier sang adoubé par le Seigneur dans les murailles de Jérusalem et les Saint-Aspase étaient dans le créneau, si l’on peut dire.
Quitterie était une excellente procréatrice et Bertram qui l'avait épousé dans ce but, aurait aimé avoir une dizaine d'enfant. Ce qu'il ne comprit pas, c'est pourquoi elle lui refusa son lit à partir du moment où elle découvrit qu'il vivait comme tout chevalier qui se respecte, c'est à dire en plantant son glaive un peu partout, au gré de ses voyages et de ses conquêtes. Entre eux s'installa le silence ainsi que la cohabitation courtoise car, dans leurs maisons, le divorce n'existait pas. Comme il avait en outre dilapidé l'argent de sa dot en mauvais placements, elle lui en parla chaque fois qu'il tenta de forcer sa porte. Heureusement, il leur restait le château des Saint-Aspase, bien de famille depuis le Moyen-Age. Bertram y tenait autant qu'à ses filles, aimant y accueillir des visiteurs bien ou mal nés pour les éblouir du haut du perron après une mise en condition par l'ancien pont-levis et les douves entourées d'une immense pelouse plantée de chênes centenaires.
Quitterie élevait ses filles avec ferveur, jouait du piano pour elle-même et priait beaucoup pour les morts ainsi que pour les vivants dont elle devinait les tourments et les désarrois au premier coup d'œil.
- Qu'est-ce qui ne va pas ? ne put-elle s'empêcher de demander à Marina qui n'écoutait pas la conversation.
La question posée de cette manière ne laissait place à aucun faux-fuyant.
- Je n'arrive pas à joindre Charles Edouard, répondit Marina en la regardant droit dans les yeux. Il devrait être rentré depuis hier et je ne l'ai pas vu depuis plus d'un mois.
Quitterie n'avait jamais su si Charles Edouard connaissait ses sentiments de naguère et espérait qu'il n'en était rien. Elle-même n'en voulait pas à Marina car elle était juste. Personne ne vous prend ce que vous n'avez jamais possédé.
- Veux-tu appeler d'ici ? demanda Vanvan.
- Non-merci, j'ai mon portable.
Elle se leva et sortit dans le jardin. Les deux belles-sœurs la regardaient en silence. Le ciel était gris mais il ne pleuvait pas. La jeune femme se tenait debout entre deux rosiers, l'un jaune et l'autre rouge, sa tête légèrement penchée donnait à sa chevelure blonde le mouvement qu'on voit aux martyrs des tableaux. Derrière elle, on apercevait le clocher de l'église Sainte-Cécile qui se découpait sur la colline aux nuances vert pâle de printemps.
Quitterie aurait pu dire "Bertram a vu Charles Edouard hier à Biarritz" mais elle garda le silence car sa cousine Vanvan en aurait fait un inutile psychodrame et, tout en sachant fort bien ce que signifiait les faux-fuyants des hommes, elle ne désirait en aucun cas participer à la prise de conscience des femmes. A chacune son histoire de pauvre gourde.
Elles devinèrent à la brièveté de la conversation que Marina parlait à un répondeur. Quand elle rentra, Vanvan apporta du thé chaud et de nouveaux biscuits délicieux aux pépites de chocolat.
- Vous me direz ce que vous en pensez, je les ai achetés au "café d'Oc," j'adore cet endroit, cela sent si bon et c'est aussi bien qu'un salon de thé bordelais…
Elle s'arrêta, découragée par l'expression déçue de Marina.
- Je ne l'ai pas eu, dit cette dernière, je téléphonerais bien à l'aéroport mais je ne sais pas lequel c'est. Il ne m'a même pas dit s'il était à Berlin ou à Bruxelles et s'il allait à Biarritz ou à Barcelone. Ont-ils parlé d'un accident à la radio ?
Là, un vrai problème de conscience se présenta à Quitterie. Si elle continuait à se taire, l'inquiétude de Marina irait en s'accentuant, peut-être jusqu'à l'affolement et Dieu sait quand cette grande andouille de Charles Edouard - la peste soit de la gent masculine Poulizac, excepté William et les jumeaux - daignerait l'appeler pour lui servir un pieu mensonge. Si elle parlait, cela risquait de passer pour une vacherie du genre : "Tu n'as pas de nouvelles de ton mari, moi oui, il va très bien et n'a rien à te dire." Le dilemme était affreux, il fallait trouver une formule suffisamment neutre pour apaiser les angoisses légitimes de Marina et ne pas déchaîner les gaffes de Vanvan qui en ferait trop, comme d'habitude.
"Tant pis, je me jette à l'eau."
- Il m'a semblé qu'il était avec Bertram, hier, au conseil d'administration de la société et qu'ils avaient beaucoup de travail à rattraper.
Ouf. Elle l'avait dit.
Marina la dévisagea sans un mot de ce regard neutre qu'elle avait quand elle réfléchissait à quelque chose d'important. Souvent, elle donnait l'impression qu'elle ne comprenait pas et la suite fusait en prenant l’assistance au dépourvu.
- Donc, Bertram est rentré, dit-elle calmement. Quand, Bertram est-il rentré ?
- Hier soir, dit Quitterie qui ne mentait pas.
- Alors Charles Edouard peut avoir eu un accident de voiture en revenant par la route.
- Mon Dieu ! s'exclama Vanvan d'une voix suraiguë. Que faut-il faire, il faut prévenir les…
On y était. Quitterie donna un violent coup de pied sous la table à sa belle-sœur qui poussa un petit cri et se tut, mortifiée.
- Marina, dit Quitterie tranquillement, moi, à votre place, je ne m'inquiéterais pas. Il doit y avoir une explication.
Elle espérait alléger l'atmosphère en traitant ainsi le problème mais Marina la ressentait assez pour savoir qu'elle ne parlait jamais pour ne rien dire.
- Laquelle ? demanda-t-elle d'une voix lourde de soupçons.
Cette interpellation directe et froide qui lui était caractéristique déconcertait toujours les Français habitués à de complexes circonvolutions langagières. A l'ordinaire, Quitterie appréciait cela mais aujourd'hui, elle se voyait acculée dans une impasse. Après tout, cette certitude que Charles Edouard s'envoyait en l'air quelque part sur la côte ouest avec une quelconque morue n'était que pure spéculation. Peut-être le produit de ses expériences malheureuses, ou le souhait que cette jolie créature qui lui avait brisé le cœur vive la même chose qu'elle. Tout à coup, elle fut la proie d'un remords horrible. "Pardonnez-moi, mon Dieu." Pourquoi cette merveilleuse fille si séduisante vivrait-elle la même humiliation qu'elle, vilain canard de fin de race ? Pour se racheter aux yeux du Seigneur, elle dirait la vérité.
Marina attendait.
Quitterie qui avait baissé les yeux les releva et répondit :
- Je n’ai pas de certitudes, j’ai seulement supposé qu'il t'arrivait la même chose qu'à moi.
- Et quoi donc ? Qu'est-ce qui t'est arrivé ?
- Bertram a commencé à disparaître quand il a commencé à me tromper, dit-elle dans un souffle.
Marina se leva d'un coup, toute blanche. Pas un instant ne lui vint à l'esprit le désir de bluffer, d'afficher une ironie ou toute autre défense du genre.
- Tu crois ? demanda-t-elle humblement. Tu crois que c'est le cas pour moi ?
- C'est impossible, dit Quitterie, il t'aime trop.
Vanvan en était coite, jamais elle n'avait assisté à une telle épreuve de vérité dans sa famille. Tout le monde connaissait le penchant de son frère Bertram pour les galipettes extra conjugales mais personne n'en soufflait mot. Du moment qu'on ne le voyait pas et qu'on n'en parlait pas, cela ne comptait pas.
- Je n'en suis plus si sûre depuis quelques temps, dit Marina. Ton mari l'a bien fait, pourquoi le mien ne le ferait-il pas ?
- Tu m'as vue ? dit Quitterie, allant jusqu'au bout de la mortification expiatoire.
- Oui, je t'ai vue. Tu es une grande dame et une véritable artiste, dit Marina, sincère. Ce que je me suis toujours demandé, c'est pourquoi tu avais épousé un type aussi nul.
- Oh ! s'exclama Vanvan.
Il était tout de même question de son frère bien-aimé.
Marina éclata de rire.
- Excuse-moi Vanessa et dis-nous ce que tu en penses.
Vanvan bredouilla qu'elle n'en pensait rien.
- Neen, dit Marina, t'is niet waar, ce n'est pas vrai, tu n'en penses pas rien.
- Et bien, dit Vanvan dans un souffle, je pense que mon Charles ne l'a jamais fait mais que je serais la dernière avertie si c’était le cas. Je pense aussi que pour tromper quelqu'un comme toi il faut avoir perdu tout sens commun.
- Ça c'est gentil, dit Marina.
Elle se tourna vers le fond de la pièce et dit, désignant un piano droit qui y dormait entre un bahut Louis XIII et une cheminée de marbre rose :
- Maintenant Quitterie va nous jouer quelque chose de gai sinon tout le monde va pleurer.
Quitterie ne jouait plus en public depuis qu'elle avait interrompu sa carrière, mais elle estima qu'il s'agissait ici d'une situation exceptionnelle et se dirigea solennellement vers la banquette de velours grenat.
- Ceci est l'arrangement pour piano d'une œuvre que le chevalier de Saint-Georges composa à la fin du dix-neuvième siècle après qu'il se fût battu en duel avec la chevalière d'Eon. Et puisque vous me posez la question, oui, il la laissa gagner parce que c'était une dame d'âge respectable.
Ses doigts magiques coururent sur le clavier avec force, justesse et sensibilité, suggérant une telle émotion que Marina écouta chaque note, fascinée, malgré l'angoisse montante qui lui serrait la poitrine.
- Et je ne vous parlerai pas des Mamelles de Tirésias, où il est question d'une femme se transformant en homme. Apollinaire mis en musique par Poulenc.
Chanter n'était pas sa spécialité mais elle ne s'en tira pas trop mal.
Vanvan trouva cela terriblement osé, elle eut un tel fou rire qu'il fallu lui taper sur les mains et lui faire boire de l'eau pour qu'elle ne s'étouffe pas. Il y avait longtemps qu'elle ne s'était pas autant amusée.
Winnie se regarda dans la glace de la salle de bain. Il était hideux à faire peur. De la boue séchée agglutinait ses cheveux en un paquet informe, des griffures de ronces balafraient sa peau trop tendre, métamorphosant son visage d'ange en un masque gore. Ouaouh. Super look de dur, enfin ! Il aurait voulu le faire exprès qu'il n'y serait pas arrivé. Il décida de ne plus jamais se laver. Fini l'attendrissement des bonnes femmes de la famille qui ne pouvaient pas s'empêcher de l'embrasser à tout bout de champ. I am a real poor longsom sereal killer, yes.
Il s'était arrangé pour ne pas se faire entendre de Bobonne, la grand-mère Gevers qui gardait les jumeaux dans son petit appartement de derrière. Ce n'était pas difficile car elle enlevait la plupart du temps son appareil auditif. Quant aux jumeaux, ils étaient tellement dans leur monde à eux que la vie des autres ne les intéressaient pas.
Brusquement, ô horreur, enfer et damnation, il se souvint que sa grand-mère Armelle l'attendait au château dans… environ un quart d'heure. Et ça avait l'air important.
Il fila sous la douche comme une fusée, se lava, attacha ses cheveux en catogan, se précipita dans sa chambre pour mettre son short anglais et un sweat propre, si bien que lorsqu'il enfourcha son vélo quelques minutes plus tard, il était parfait pour Rolland Garros si on n'y regardait pas de trop près. Car l'œil au beurre noir commençait sournoisement son œuvre d'arc-en-ciel et les griffures de ronces n'étaient pas parties au lavage.
Sixte Gondoval de Poulizac
était moelleusement installé dans un vieux fauteuil de cuir qui n'évoquait aucun souvenir de famille car il l'avait acheté à la brocante de Bordeaux, celui qu'il préférait entre tous et qui lui était réservé dans la grande bibliothèque. La pièce était assez sombre, avec des rayonnages de livres qui montaient jusqu'au haut plafond, si bien qu'on ne pouvait accéder aux derniers qu'à l'aide d'un lourd escabeau de chêne qui servait depuis de nombreuses générations. Certains ouvrages précieux, comme les archives des Poulizac, étaient enfermés derrière des portes vitrées aux élégantes arcades. Sixte aimait cette pièce autant que son observatoire; il partageait son temps entre ces lieux exceptionnels depuis sa retraite, y trouvait un recueillement, une tranquillité sans égal, en bref, le refuge idéal contre une mère omnipotente qui avait pratiquement tout lu sans jamais en parler, ne pouvait ni monter à la tour à cause de son grand âge, ni supporter les vieux papiers auxquels elle était allergique, au sens propre comme au sens figuré, détestant surtout l'idée de soulever les lièvres maudits du passé de la famille dont elle préférait conserver les légendes idéalistes et glorieuses dans les jardins fleuris de son esprit imaginatif. Elle cherchait une distraction dans la lectures d'idioties modernes, allait jusqu'à dévorer des romans policiers américains qui, disait-elle, ne lui rappelaient rien du tout.
Il fumait un petit cigare très puant et profitait du dimanche en compulsant des livres qui n'intéressaient plus personne à part lui, qui sentaient la poussière et cette odeur étrange, épaisse, piquante, de papier d'un autre âge qu'il aimait tant. Il ne pouvait se livrer à cette activité tous les jours car il souffrait de la même sensibilité physique que sa mère, les vieux livres enfermés le faisaient pleurer et tousser s'ils n'avaient pas été ouverts depuis des années et cela le navrait. Alors, il sortait quelques ouvrages en fin de journée et les aérait jusqu'à la fois suivante au bord d'une fenêtre entrouverte. C'était devenu un rituel. Le dimanche, il y restait plus longtemps que les autres jours. Jamais il n'avait autant aimé les dimanches que depuis qu'il était à la retraite. C'était le jour du Seigneur, celui où l'on ne ressentait pas cette impression étrange d'être une vieille baderne mise au placard.
Il se leva pour prendre un autre livre de la pile qu'il avait posée sur la cheminée dont le grand miroir piqueté lui renvoya son image. Un visage rond, des cheveux poivre et sel clairsemés, une très discrète moustache et de petites lunettes cerclées d'or. Il planta son cigare au coin de sa bouche, grimaça, prit un air sérieux, se trouva très intellectuel. Ainsi, il évoquait un éminent historien ou le vieil administrateur d'une colonie mauritanienne. Non, pas de nostalgie. Il opta pour historien et décida de mettre de l'ordre dans ses archives dès lundi pour y puiser matière à écrire un livre. Voilà un but excellent pour un magistrat à la retraite, il se demanda pourquoi il n'y avait pas pensé plus tôt. En fait, c'était tout simplement parce que l'observation des animaux et des humains à la lunette lui avait été d'un grand bienfait pour se reposer de la magistrature. Mais toute bonne chose a une fin, il ne deviendrait pas un vieillard oisif et pusillanime, à lui les horaires préétablis, les veillées tardives, le travail harassant.
En attendant et puisque c'était dimanche pour tout le monde, il se versa un doigt du meilleur Armagnac et se réinstalla dans son fauteuil en étendant ses jambes sur un très ancien tapis d'orient dont on voyait la trame. Le livre qu'il tenait à la main s'intitulait "Henry de Bournazel, l'épopée marocaine." C'était l'histoire de "L'homme rouge," un combattant incomparable, héros entre tous, mort naguère à la bataille du Riff à la tête de ses spahis. Un personnage charismatique de leurs maisons auquel Sixte s'était identifié dans sa jeunesse. L'auteur du livre s'appelait Henri Bordeaux, condamné après la guerre pour collaboration, sa mère ne l'aimait pas et il l'avait lu jadis en cachette pour ne pas lui déplaire.
Il parcourut quelques pages et trouva le style ampoulé, les images excessives, déplacées, presque délirantes. Il s'efforça de continuer à lire, bien décidé à respecter un auteur qui parlait de ses propres valeurs, de ne pas abonder dans le sens de la tendance gauche de la magistrature qui avait condamné l’une de ses vieilles relations, le ministre Papon, un bouc émissaire du crypto-communisme. De son temps, ce ne serait jamais arrivé. Seuls les gens respectables avaient accès à la magistrature. Aujourd'hui, les avocats étaient tous des voyous. Ils avaient fouillé le passé glorieux de la France pour la souiller et la diviser. Non qu'il se souciât spécialement du ministre, un commis de l'Etat, comme on dit. Un homme à tout faire, oui. Ce genre d'individu qui sert tous les gouvernements avec le même zèle. Pas même bien né. Un idiot qui avait été plus loin que les boches dans ces histoires de raffles. Ça avait permis aux Juifs de culpabiliser tout le monde et de reprendre du poil de la bête. Depuis, on ne pouvait plus être tranquillement antisémite sous peine d'enfreindre la loi. Un comble.
Sixte n'avait jamais su ce que sa mère en pensait parce qu'elle avait interdit qu'on aborde la question. Elle-même avait été résistante, gaulliste et détestait l'idée qu'on amalgame son milieu à Pétain mais ne pouvait entériner la décision d'ennemis politiques. Donc, le sujet était devenu tabou. Un tabou de plus ou de moins, cela ne changeait pas grand chose au paysage. "Le silence sacré pose sur les cendres du passé son voile de beauté." Une phrase dont il était l'auteur et qu'il avait recueillie parmi d'autres dans un carnet broché car il se piquait de quelques aphorismes à temps perdu. Il l'inscrirait en exergue de son livre, ce serait du tonnerre de Dieu.
Une page de plus et Sixte tomba dans un sommeil profond. Il ronfla même mezzo forte, la main posée sur un guéridon où son cigare s'éteignait doucement dans un cendrier d'opaline.
Ce fut la sonnerie du téléphone qui le réveilla. L'appel provenait de son ami et jeune collègue, le juge des tutelles Lucien Dartois, un magistrat qu'il avait aimé conseiller et soutenir en son temps; un type droit qui pensait juste.
- Quelle bonne surprise ! Que devenez-vous, cher Lucien ?
- Un travail fou, monsieur, vous savez ce que c'est. J'espère venir vous rendre visite quand j'aurai un peu plus de temps.
"C'est-à-dire jamais, pensa Sixte. Ambitieux comme il est…"
- Dites, je vous appelle parce que j'ai ici un dossier qui m'embarrasse et qui vous intéressera peut-être. Une demande de mise sous tutelle de la part de la famille et du maire de Saint-Pardon de Croc pour les deux personnes suivantes : monsieur Grégoire Fayan et madame Ernestine Fayan, sa mère. Il y a un témoin, c'est l'infirmière, mais pas de médecin. Deux d'un coup, ce n'est pas banal. J'ai pris l'initiative de m'adresser à vous avant de désigner un expert car le maire semble être un membre de votre famille, si je puis me permettre. Au nom de notre amitié, je souhaite de tout coeur éviter un impair qui nuirait à vos proches. Qu'en pensez-vous ? Connaissez-vous ces Fayan ?
Le mot "maire" eut un effet stimulateur radical sur Sixte. Les zones amorphes de son cerveau ankylosé par le manque d'activité s'illuminèrent d'un seul coup. Il s'agissait de sa sœur bien-aimée. Que mijotait donc cette punaise ? Peut-être avait-elle jeté son dévolu sur la triste boutique des Fayan pour en faire un centre culturel… Puis il se rappela que Matoujalou, la dernière grande propriété de la commune leur appartenait. Trente hectares d'un seul tenant avec une maison au milieu, de nos jours, c'était une perle rare. Sa sœur avait toujours essayé de restituer au patrimoine de famille son envergure d'avant la spoliation révolutionnaire. Cela méritait réflexion. Il fallait trouver une réponse rapide qui n'engageait personne.
- Que dit cette lettre du maire ?
- Cela restera entre nous, n'est-ce pas ?
- Bien sûr, dit Sixte sèchement.
Dartois lut la lettre. "Ahurissant," pensa-t-il. Sa sœur avait une imagination intéressante. La mention du fait que Fayan parlait tout seul devant le château lui évoqua cependant la chose suivante : sa propre mère et cet homme avaient appartenu au même réseau de résistance. Entre eux existait un respect mutuel et même plus, aussi étrange que cela puisse paraître. Cette idiote d'Alice ne s'en était jamais aperçue !
Il oscilla entre deux solutions jubilatoires; soit il laissait faire Alice et glissait à l'oreille de sa mère qu'elle était responsable du malheur du père Grégoire qui s'était battu pour la France, soit il tuait cette affaire dans l'œuf et lui révélait tout de suite quelle bêtise sa fille avait failli accomplir. Quel pouvoir retrouvé ! C'était une sensation merveilleuse pour un homme à la retraite. Dans les deux cas, il pouvait torturer Alice. Il faut dire que cette fois-ci, elle avait choisi elle-même les verges pour se faire battre.
Et Fayan ? Ce matin même, Sixte lui avait acheté un paquet de ces petits cigares qu'il aimait tant. Cela lui évitait de prendre la voiture pour aller jusqu'à Bazas. Il n'avait constaté aucun changement chez le vieil homme, son visage maigre et hautain était toujours aussi impénétrable. Avec cette froide ironie qu'il avait pour dire : "Et pour môssieur le comte, ce sera ?" Un communiste de la résistance, un vrai. De la trempe de ceux que le général avait empêchés de prendre le pouvoir en quarante-cinq. Un ennemi qui inspirait tant de respect à sa mère ne pouvait finir malgré lui à l'hospice ! De plus, si l'épicerie bureau de tabac marchant de journaux fermait, lui-même n'aurait plus aucun prétexte pour sortir à pieds de ce cher mausolée. Il choisit la seconde formule. En fait, si la première l'avait tenté un instant, c'était plus un jeu de l’esprit qu’une réelle envie de nuire à ce vieux Fayan.
- Laissez tomber, Lucien, je vous en conjure; ma sœur - car c'est elle qui est maire de notre commune - croit bien faire…
Il prit une voix compatissante, tout en demi-teinte et sous-entendu.
… depuis qu’elle a perdu son mari, elle s'inquiète de tout et de rien. Que voulez-vous, elle prend de l’âge, elle aussi. Et je vais vous confier un secret : elle parle toute seule chez elle, parfaitement mon cher. Même, pour vous en dire plus, elle a un jour oublié d'éteindre un feu de feuilles mortes avant de partir en week-end, ce qui a fait brûler le plus beau cyprès de son jardin. Nous avons eu la gendarmerie, les pompiers et tout le village sur place pendant qu'elle ramassait des cèpes dans le Périgord avec une ancienne camarade de pensionnat. Cela ne l'empêche pas de gérer la commune avec la conscience d'une vraie Poulizac et qui sait ce qui viendra après elle !
Ils rirent tous les deux avec un attendrissement de mise, se racontèrent quelques nouvelles, puis raccrochèrent en se promettant encore de se revoir incessamment sous peu.
Sixte était satisfait de son histoire d'incendie entièrement véridique mais arrivée à une autre personne. Jamais cette chère Alice n'aurait commis cette bourde ! En général, il était difficile de la prendre en défaut mais cette fois, elle avait été un peu loin.
- Tu va voir, ma vieille ! dit-il à haute voix. Madame "je vous fais la leçon…"
Puis il se rendit compte qu'il parlait tout seul et serra les lèvres, mortifié.