Première partie - chapitre 2
2

Par la fenêtre de la cuisine, François Castaing contemplait pensivement ses bazadaises, des génisses qu'il avait enfin sorties de l'étable dans le pré du haut. Les autres années, il les laissait dans celui du bas, qui longeait le ruisseau de Babel, mais l'humidité était telle que les bêtes l'avaient transformé directement en bourbier et qu'il avait été obligé de les retirer très vite. Ce n'était bon ni pour la terre ni pour elles. Foutue saison. Il avait aperçu deux hirondelles exténuées qui se reposaient sur le câble du téléphone et s'était senti comme elles, épuisé par un long parcours difficile, les ailes et l'esprit mouillés. Il avait cru voir un promeneur sur le chemin qui longeait le ruisseau et menait à la Gatouneyre qu'on appellerait certainement bientôt la maison du suicidi, mais ce devait être le produit de son imagination car la silhouette avait disparu aussitôt.
Jusqu'ici, contempler son troupeau avait toujours suffi à lui réchauffer le cœur mais son humeur était telle que les choses lui apparaissaient sous un jour négatif. Pourtant, les bêtes aux robes fumées et châtaigne sur fond d'or étaient magnifiques. Certaines avaient des pétales lumineux sur le mufle et autour des yeux, si bien qu'elles semblaient fardées de paillettes. François se disait simplement que s'il y avait autant de boutons d'or cette année c'était à cause de toute cette eau tombée du ciel. Il n'était pas dupe, sous cette parure somptueuse, les prés n'étaient encore garnis que d'une petite herbe maigre. Il faudrait attendre que le soleil se montre vraiment, et cela pousserait moins vite que chez Jacquot car il n'avait mis ni désherbant ni engrais chimique. Son but était de se reconvertir, d'obtenir un jour le label de l'agriculture biologique car il ne voulait pas attendre d'autres catastrophes et perdre sa ferme. Les autres se foutaient déjà moins de lui qu'à une époque antérieure au durable développement. Dans son schéma historique, le temps s'inscrivait en terme "d'avant et après la vache folle" aussi sûrement que "notre ère" dans l'acquis de nos ancêtres.

Bien sûr, ses bonnes résolutions ne serviraient pas à grand chose si le gouvernement décidait de brûler son troupeau à la moindre fièvre aphteuse ou autre pandémie "au cas où peut-être le mouton d'un voisin aurait mis la patte dans la bouse d'une vache dont la cousine aurait été contaminée à Tartifume." Si cela devait arriver, il ferait comme la Milène, parole de Castaing, il l'avait envisagé dès les premières images télévisées concernant l'épidémie. Il prendrait son fusil à sanglier de marque américaine Marlin, celui qui atteignait sa cible à mille mètres et faisait des trous aussi gros que ceux de la couche d'ozone, se le mettrait dans la bouche et "paou !" plus de problèmes. Pas très gentil pour la Sylvie mais à quoi bon lui imposer un homme qui ne serait plus bon qu'à pleurer sur une étable vide. Autant qu'elle se remarie avec quelqu'un qui lui assurerait la vie, elle était plutôt bien roulée, avait toujours son petit succès à la foire du bœuf de Bazas. Sans compter qu'avec un autre, elle risquait d'avoir des enfants…
A mesure que ces sombres pensées lui venaient, François affichait une figure de plus en plus triste sans en avoir conscience. Sylvie, qui lisait avec intérêt le supplément réservé aux dames de Sud-Ouest Dimanche, leva les yeux de son journal et s'exclama :
- Qu'est-ce qui t'arrive à la fin ? Tu es comme qui dirait tout embousiqué depuis la mort de cette malheureuse. Je vais vraiment finir par croire qu'elle t'avait jeté un sort. De toute manière, ce n'est pas en gardant une tête d'enterrement qu'on fait revenir les morts. Ou alors c'est pour qu'ils nous tirent par les pieds la nuit.
- Sabi bièn, répondit-il en hochant la tête, sabi bièn, bichounette. Vois-tu, ce n'est pas parce qu'on ne connaît pas quelqu'un qu'il doit manquer de tout. Non, cela Il ne le veut pas, le bon Dieu.
Elle leva les yeux au ciel. A ce train-là, il finirait curé. Quand il avait terminé son travail, il restait ainsi à regarder ces pauvres vaches sans dire un mot, n'allait plus contrôler sa palombière et même, s'intéressait moins à ce qu'il y avait dans son assiette ! C'était dire à quel point la situation était catastrophique !
Car le remords tenaillait François. Il avait tenté de chercher lui-même les petites Jacquet en appelant diverses administrations mais en vain, c'était comme si elles s'étaient volatilisées. "Si j'avais su, je les aurais ramenées à la maison. Je les aurais adoptées toutes les trois, elles n'auraient manqué de rien, elles auraient été heureuses avec Sylvie qui ronchonne tout le temps mais qui est une bonne personne."
Mais au fond de lui, la voix de la raison lui susurrait : "Tu parles que ta Sylvie qui est jalouse comme une jument aurait accepté une autre femme à domicile même pour une bonne action, faut pas rêver mon vieux. Qui plus est, ces fillettes ont un père quelque part."
Ça l'aurait tellement apaisé d'apprendre que quelque chose de précis avait provoqué l'acte désespéré de la jeune femme. Quelque chose ou quelqu'un.
"Tu cherches des responsables pour oublier que tu es un type con et égoïste qui a laissé crever la voisine, c'est tout."
Mais tout de même, l'ambiance de cette commune devenait étrange. Il se promit de continuer à tarabuster le Jacquot pour savoir où étaient ces petites filles. "Pas plus tard que ce soir à la palombière, tiens."
- Sylvie, fit-il tout à coup. Qu'est-ce que tu penses de l'insémination ?
Surprise par cette question abrupte, elle le regarda. Voilà que le moral avait l'air de lui revenir, c'était une chance. On aurait peut-être un vrai dimanche ce tantôt.
- Pardine, j'en pense du bien. Les baques ne s'en sont jamais plaintes, que je sache.
- Ma Sylvie, ce que j'en dis, ce n'est pas à propos des vaches, mais à propos des femmes.
Elle resta d'abord bouche bée à le contempler, puis elle lui sourit, les larmes aux yeux.
Le couloir était long et nu avec des murs bleu pastel sur où des
dessins d'enfants semblaient égarés, anachroniques, comme si on les avait accrochés là par inadvertance, sans intention décorative mais à titre indicatif, pour signifier à quel genre de population était destiné ce lieu ancien, écrasant, refait à neuf dans les normes institutionnelles et qui n'avait plus de château que le nom, château Bara.
Une petite fille habillée d'un gros pull-over marron et de blue-jeans trop courts attendait à côté d'une porte sur laquelle était inscrite la mention de "secrétariat", assise sur une chaise en tube, mains croisées sur les cuisses. Ses longs cheveux raides étaient attachés maladroitement avec un chou-chou rouge, des mèches entortillées émergeaient par endroits en dessinant des arceaux enchevêtrés. Elle se tenait toute droite, la nuque roide, le menton levé, avec l'attitude de celle qui a décidé de ne céder en rien. Pourtant, son visage était si pâle et ses yeux si cernés qu'on devinait qu'elle avait dû pleurer beaucoup et longtemps.
Par la porte entrouverte, une jeune femme brune qui tapait à la machine l'observait de temps à autre, comme la consigne lui en avait été donnée, en attendant l'éducatrice qui devait venir la chercher. Elle travaillait justement sur le dossier de la gamine en marmonnant pour déchiffrer l'écriture absconse "…étant donné que le mécanisme de deuil n'est pas encore enclenché et que l'enfant se raccroche au seul lien familial que représente pour elle, en l'absence du père, sa sœur purée, non, puînée… putain de jargon de psy… il serait de toute première importance que les deux fillettes puissent être placées dans la même famille d'accueil ultérieurement… t'as raison, Gaston."
Comme en échos au tapotement du clavier, se fit entendre, venu du fond des couloirs, un claquement rythmé en crescendo, véritable montée de percussions guerrières annonçant l'arrivée à la rescousse d'un membre agissant de l'équipe de jour dont elle devina l'identité sans avoir besoin de relever la tête. Une femme d'une quarantaine d'année, vêtue d'une veste de simili mouton couleur patate douce, d'un jean constellé de perles scintillantes, chaussée d'une paire de bottes garance à talons aiguilles, arpentait le couloir avec l'énergie de celle que le devoir appelle et qui compte bien le remplir. L'expression décidée de son visage pointu parfaitement maquillé illustrait cet état d'âme, elle jetait des regards discrets mais réguliers vers les vitres des fenêtres donnant sur le parc qui reflétaient sa silhouette, afin de vérifier la bonne tenue de ses cheveux châtains frisottés par une permanente. Absorbée par cette tâche, elle eut à peine un coup d'œil pour la petite chose rangée sur la chaise à barreaux, entra dans le secrétariat avec un joyeux "coucou c'est moi", espérant s'attirer un compliment immédiat sur son élégance en général et sa nouvelle coiffure en particulier. La secrétaire dit "salut" tout en continuant son travail, si bien que l’arrivante dut se résigner à enlever sa veste, espérant tout de même que l'autre remarquerait son joli pull-over corail au col asymétrique, son jean ultra moulant et, bien sûr, cette coiffure qui, pensait-elle, la rajeunissait d'au moins dix ans. Elle resta de profil pour éviter de mettre en avant la largeur de ses hanches en forme de guitare, élément qu'elle détestait chez elle, et fut enfin récompensée de ses efforts quand la secrétaire releva la tête et dit : "Mimi ! Ouaouh, tu as un look super !" Ouf.
Quand elle eut son compte de compliments, elle lui demanda des nouvelles de ses vacances, ce à quoi la secrétaire lui répondit "je suis allée à Paris". "A Paris !" s'exclama Mimi, un peu jaune, en se demandant où cette petite gagneuse trouvait le fric alors qu'elle, infirmière psychiatrique, avait à peine de quoi payer les consoles de jeux de ses enfants et ses habits branchés. "Mais oui, tu sais bien, je suis allée au salon des loisirs créatifs pour trouver des modèles de broderie, tu sais que j'adore la broderie." Mimi, que l'autre avait bassinée des jours entiers avec les problèmes de modèles qu'on ne peut pas photocopier à cause de la puce qu'ils mettent au milieu, fit un sourire enthousiaste. "Et alors, qu'as-tu acheté ?" "Un superbe moule à kouglof en résine synthétique, il y avait si longtemps que je voulais un moule à kouglof, ma cousine m'a dit mais pourquoi tu ne l'achètes pas ? Je l'ai pris, j'en suis très contente." "Au moins, tu n'as pas perdu ton temps", conclut Mimi en se servant un jus de chaussette à la cafetière électrique poussive. Puis elle passa aux choses sérieuses, donna un coup de pied dans la porte pour la fermer afin que la petite fille du couloir n'entende pas ses propos et demanda "alors, est-ce que cette peste de Delphine y est arrivée ?" La secrétaire, à la fois mal à l'aise et tentée par le sujet excitant répondit qu'elle pensait que oui, ils étaient bien sortis dîner ensemble, elle les avait vus entrer au relais des Chartreux, un restaurant trois étoiles qui faisait l'angle de sa rue et du Cours de la Libération mais que ça ne disait pas pour autant que, "tu vois ce que je veux dire…" Mimi s'exclama, tira sa paupière inférieure de son index jusqu'au milieu de sa joue en y laissant une traînée de rimmel et jeta "tu parles qu'elle se l'est pas fait" d'une voix que la jalousie rendait fausse, aiguë. Car y avait-il au monde une célibataire qui ne rêvait pas de "se faire" le beau docteur Gaston Blake, divorcé et psychiatre en chef ? En ce qui concernait Mimi, ce n'était pas faute d'avoir minaudé et torché les coins de bureau de son fessier avantageux, mais en vain, c'était ce sac d'os de Delphine qui avait emporté le morceau, avec ses yeux globuleux qui lui sortaient de la tête et son air de sainte-nitouche intellectuelle, son blouson de cuir pourri et son papa chirurgien au CHU de Pellegrin. Pourtant, elle-même n'était qu'éducatrice et encore, remplaçante, alors que Mimi, issue également d'une lignée de chefs, mais de rayons, s'était crevé le cul à obtenir le diplôme d'infirmière psy à la sueur de son front. La vie était injuste. "Et maintenant, qu'est-ce qu'elle fout ? Elle est en retard, fit-elle avec une hargne grandissante. La pauvre petite qui l'attend dans le couloir ne mérite pas ça. Si j'ai bien suivi le feuilleton, c'est la gamine dont la mère s'est pendue, non ? C'est scandaleux de la laisser là, abandonnée avec ses antécédents, j'en parlerai mercredi, tu peux me croire !" La secrétaire n'avait aucun doute sur la question, le mercredi était le jour de l'analyste institutionnel, le moment où chacun pouvait déverser sa bile devant lui sans que la moindre éclaboussure ne salisse ses chaussures vernies. Par contre, le personnel ressortait la plupart du temps de la réunion avec son lot de haine à ajouter à la malle déjà pleine à ras bord de rancunes éternelles. La secrétaire était obligée d'y assister car elle "échangeait" également avec les pensionnaires en les interpellant au niveau du quelque part de la règle. Elle servait souvent d'exutoire de par sa position subalterne et souffrait en silence, rêvant de travailler dans un garage ou un cabinet comptable. Au moment où elle hésitait entre se taire ou rappeler à l'infirmière – sa supérieure hiérarchique – que le médecin avait recommandé de ne pas perdre de vue la petite fille du couloir, un long hurlement retentit derrière la porte fermée.
- Et merde ! s'exclama Mimi qui en avait renversé le reste du café sur son nouveau pull-over, qu'est-ce qu'elle va nous inventer, celle-là ? La journée commence très mal, je le sens.
La secrétaire s'était précipitée dans le couloir et quand l'infirmière se décida aussi à regarder, ce fut pour découvrir la fillette avec son pantalon trop large maculé de sang et aussi ses mains qu'elle tenait en avant, dans une supplication effarée.
- Et voilà, dit Mimi, ce qui était à craindre avec les antécédents. Appelle le SAMU.
La secrétaire, qui s'était approchée de la petite, la prit doucement par la main et l'emmena en direction des toilettes.
- T'inquiète pas ma petite chérie, dit-elle c'est pas les antécédents, c'est les argagnas que c'est certainement la première fois.
