Adiu Sud-Gironde le "village global local"

Des japonais francophones nous invitent à les rencontrer sur le blog du Soleil Levant ; un lien que nous tissons depuis plus de 15 ans.

Adieu mounaque

Roman policier en ligne, feuilleton polar local, social, politique et burlesque.
Cette histoire a été écrite d'un siècle à l'autre, entre deux mondes et une récession, dans un village dont on ne sait pas si les habitants réalisent que leur monde est en perdition, que l'agriculture arrive dans le mur, que l'industrie achève sa course à la mort et que les actionnaires du CAC 40 jouent leurs vies au poker. Edith Gorren
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Dessin Edith Gorren - Adieu Mounaque. Polar en ligne.
  • Première partie :
  • Les gens de Saint-Pardon

Chapitre I : Pas de pitié pour la péraquette :

Chapitre II : Pas de printemps pour les Bazadaises :

Chapitre III : Murmures et bataclam :

Résumé
Personnages
Généalogie Poulizac

Les dessins de Adieu Mounaque

Dessins

La Galerie du peintre Edith Gorren, Bazas en Gironde.

Galerie Edith Gorren

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Pas de printemps pour les Bazadaises

Première partie - chapitre 2

1

Adieu Mounaque. Edith GorrenMarina avait passé sa matinée de dimanche à nettoyer l'auge des jumeaux, le labyrinthe de Winnie - comme elle disait - et les boxes.

Après, elle monterait ses chevaux puis commencerait à tracer une nouvelle piste avec son tracteur poussif, un travail dur et dangereux par temps de pluie, qu'elle devait à chère tante Alice puisqu'elle lui interdisait la sienne. Depuis la fièvre aphteuse qui ne se transmettait même pas aux équidés, époque où on ne pouvait plus se promener à cheval sur la route, ni même la traverser, elle tenait à garder un terrain d'entraînement privé. On ne pouvait jamais savoir ce qu'ILS inventeraient encore, saloperie de gouvernement. Elle n'avait jamais oublié l'image des monceaux de bêtes en train de brûler, se demandait parfois s'ILS décideraient un jour de faire abattre tous les chevaux de France ou tous les oiseaux du ciel. Elle regarda gambader un groupe de chevreuils au bout du champ et se dit avec plaisir que ceux-là, on ne pouvait pas encore leur appliquer le règlement. Ils traversaient avec innocence toutes les vicinales, départementales et nationales qu'ils voulaient, transportant avec eux la fièvre aphteuse, la peste, le choléra, peu importe, elle s'en foutait, espérait même que l'espèce humaine disparaîtrait de la terre incessamment sous peu, plus cela irait vite, plus on limiterait les dégâts. Elle avait l'esprit en berne, c'était un mauvais jour. Pas de nouvelles de Charles Edouard qui devait la rappeler pour lui annoncer son arrivée et toutes ces pensées funestes qui l'envahissaient sans qu'elles puissent les repousser. "Salauds de pauvres, pensa-t-elle avec amertume. Vous pouvez vous pendre tranquillement, personne n'y verra d'inconvénient. Au contraire, ça fait du chômage en moins." Elle ne s'était jamais intéressée au monde extérieur ou à la politique mais depuis le suicide de Milène, un malaise s'était installé en elle avec cette question lancinante concernant le travail refusé. Elle n'aurait jamais de certitude, souhaitait toutefois savoir si d'autres gens ne mangeaient pas à leur faim si près de chez elle. Mais elle ne connaissait personne à qui le demander. A vrai dire, elle ne connaissait personne ici en dehors de ces Poulizac qu'elle fréquentait fort peu. Et comment pouvait-on espérer une réponse alors que le maire du village lui-même aurait dû s'en préoccuper ? Chère tante Alice, tout le monde la considérait comme une femme de bien, la bonté même, cette vieille purge qui lui jouait des tours pendables tout en la saluant hypocritement aux anniversaires et aux fêtes religieuses. Alors, des histoires de Milène, elle devait s'en tamponner le coquillart. Une expression qu'elle tenait de la bouche de sa cousine Vanessa, le jour où cette dernière avait avalé trois verres du meilleur et du plus fort Sauternes après s'être entendue traiter de pauvre nouille par sa mère au repas de famille. Elle avait dit texto à Marina en aparté : "Des filles, elle s'en tamponne le coquillart, il n'y a que les garçons qui comptent dans la famille." Chère tante Alice, agacée de ne pas entendre, avait ajouté : "Et voilà qu'elle se met à boire maintenant, c'est complet !"
Cette Vanvan qu'elle n'avait pas vue depuis si longtemps, que pouvait-on espérer d'elle, toujours absorbée par des problèmes concernant l'éducation de ses enfants et les bonnes manières ? Quelle était la meilleure école privée ? Cela se faisait-il ou non, pour une femme, d'aller au bistrot toute seule ou de mettre un collier de perle avec une paire de jeans ? Rien à en tirer.
Il y avait bien sa cousine Quitterie, qui avait abandonné une carrière prometteuse de pianiste virtuose pour devenir la femme de ce prétentieux Bertram, celle-là au moins avait quelque chose dans le carafon mais elle l'intimidait avec son sens de l'honneur et du devoir soutenu par une solide foi religieuse, incarnant à ses yeux la transmission des traditions, la garantie de longévité d'un milieu dont elle ne comprenait pas le caractère indispensable mais dont elle admirait confusément la ténacité.
Restaient grand-mère Armelle et oncle Sixte. Elle aimait bien la vieille dame qu'elle trouvait imposante et malicieuse mais on ne pouvait demander à une femme de cet âge de s'intéresser à la vie des habitants du village. Quant au second, l'œil toujours rivé à sa longue-vue, c'est à dire à la surface des choses, il devait en savoir plus sur les oiseaux, les chevreuils et sur chère tante Alice, sa sœur bien-aimée, que sur la vie des pauvres gens.
Après avoir tenté vainement de joindre son mari qui devait être en réunion, elle se rendit aux écuries pour seller, brosser et monter ses chevaux.
Elle attacha le hongre à un anneau scellé dans le mur extérieur de l'écurie et commença à passer l'étrille en caoutchouc sur sa croupe poussiéreuse pour en détacher le poil gras de la mue de printemps. Lorsqu'elle en fut au garrot, le cheval prit un air de chat satisfait, lèvre pendante et tête en bas. Tout juste s'il ne ronronnait pas. Il s'était roulé dans la terre, cela la fit tousser et elle se détourna pour respirer. A cet instant, elle crut voir quelque chose bouger entre les sapinettes. Comme si un observateur se tenait là, accroupi. Elle s'avança un peu pour regarder mais ne vit rien d'autre que broussailles et ronces; pourtant il lui avait bien semblé apercevoir une tête recouverte d'une casquette sombre. Cela pouvait être une illusion, la végétation exubérante de cette terre imbibée d'eau prenait toutes sortes de formes.
Mais s'il existait vraiment quelqu'un capable de ramper jusque là pour l'observer, quel genre de personnage était-ce ? Une onde de peur la traversa.
- Charles Edouard, qu'est-ce que tu fous, bordel de merde ?

Charles Edouard se réveilla dans la chambre d'hôtel avec une gueule de bois intéressante. "Marina !" fut le premier mot qui lui vint à l'esprit. Avec une honte qui le porta au bord de la nausée.
Il entendait la douche couler, la créature maudite allait revenir toute nue, quelle horreur, comment arriverait-il à la regarder en face, à travailler avec elle ? Il faudrait qu'il trouve un prétexte pour la foutre à la porte le plus vite possible. D'abord, c'était une grue, une salope. On voyait qu'elle avait l'habitude, elle avait exécuté ses quatre volontés sans broncher, même les plus dégueulasses. Des trucs qu'il n'aurait jamais osé demander à sa femme, c'était pour dire, surtout à la fin, avant qu'il s'endorme… au souvenir de sa jolie croupe tendue telle un réceptacle, il sentit qu'un début d'érection lui revenait. Ce n'était pas le moment ! Mieux valait filer d'ici en douce.
Il avait à peine mis un pied au sol que Justine sortit de la douche en se frottant vigoureusement les cheveux. Quelques perles d'eau roulaient le long de ses seins et de son ventre pour s'abîmer dans la toison claire de son pubis. C'était la première fois qu'il était à jeun face à sa nudité et quand elle lui dit bonjour en souriant, avec un regard en biais sous la mèche mouillée, il fut tout chamboulé. C'était sa bouche dont les lèvres se retroussaient avec un pli particulièrement ambigu. " Je te suce maintenant ou plus tard ?" semblait-t-elle dire.
Bras levés, elle se dirigea vers la fenêtre où elle parut s'absorber dans la contemplation de la mer. C'était le moment de lui dire qu'il fallait qu'il s'en aille, il se racla la gorge.
- As-tu bien dormi ? lui demanda-t-elle en tournant lentement sur elle-même.
Elle semblait parfaitement à l'aise dans cette situation, se mouvait comme si elle était habillée, moins provocante qu'avec son armure de guerre.
- Très bien, merci, répondit-il en détaillant son corps.
Elle était si jeune, si parfaite, cela lui fit mal parce que cette vision était le témoignage de son propre vieillissement.
- J'ai commandé le déjeuner, dit-elle en s'avançant vers lui, comme je ne savais pas ce que tu prenais, j'ai demandé du thé et du café.
"En plus, elle me tutoie, comme si nous avions élevé les cochons ensemble." Malgré lui, son moi intérieur ajouta : "Mais si, vous avez élevé ton cochon ensemble !"
- Merci mon petit, dit-il avec désinvolture, je prends du café, ce sera parfait.
- Ça roule, ma poule, gouailla-t-elle.
Elle avait un accent parisien avec de légères intonations canailles qu'elle masquait la plupart du temps mais qui ressortaient quand elle devenait enjôleuse. Il se souvenait très bien qu'elle lui avait dit, au plus fort de leurs ébats : "Ouais, vas-y mec, mets-là-moi à fond !" Cela lui avait procuré une sensation où dégoût et plaisir se mêlaient en stimulant sa virilité. Il avait beau avoir été fin saoul, il se souvenait qu'elle lui avait rendu son énergie juvénile et il ne pouvait que lui en être reconnaissant.
- Il faut que je téléphone à ma femme, ajouta-t-il avec un sérieux destiné à la tenir à distance. Je vais foncer car j'ai encore beaucoup de travail avec ce bilan.
- Moi aussi, dit-elle. Je dois partir à Bruxelles pour le salon de l'ameublement.
Elle avait l'air de comprendre la situation, tout allait pour le mieux.
Il la vit farfouiller dans son sac à main d'un air affairé, puis elle s'approcha de lui avec un petit sachet plat et replia le drap en le dénudant comme si elle faisait le ménage.
Quand elle vint sur lui en l'enveloppant de sa chair brûlante, il était trop tard pour protester. Les miasmes de l'alcool se dissipèrent instantanément, il sombra corps et biens dans l'abîme des soupirs intemporels, aveuglé par une paire de seins aux effluves de savonnette bon marché.

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Adieu Mounaque- Dessin Edith Gorren

- Escalibur ! hurla Winnie de toutes ses forces en courant comme un fou sur la passe dite "la Longanèra". C'était une de ces larges pistes landaises, un pare-feu qui portait bien son nom tant il n'en finissait plus de dévider sa monotonie entre les pins francs dressés au garde à vous, avec un sable lourd qui vous plombait les pieds, si bien qu'un kilomètre comptait triple.
- Perceval ! hurla son copain Benoît Giraud.
Le premier arrivé à la palombière était le duc du luc, c'est-à-dire du bois. Faire la course sur les pistes de la Lande était un jeu auquel ils jouaient depuis qu'ils se connaissaient et, bien qu'ils aient grandi, ça demeurait la tradition quand ils ne s'étaient pas vus depuis un moment. Depuis un an, ils avaient investi un lieu secret, une palombière ravagée par la tempête et abandonnée par Grégoire Fayan qui n'avait pas encore eu la force et le courage de déblayer les arbres obstruant ses voies d'accès. Un lieu dont les méandres complexes leur semblaient propices aux sortilèges et jeux de rôles. Certaines parties inaccessibles leur permettaient d'imaginer un autre monde, ignoré du profane, où se mêleraient les personnages de légende : les chevaliers de la table ronde, le roi Lion, le gentil Frodon du "Seigneur des Anneaux" et même Jésus avec sa mère et son père, menant une vie simple de charpentier sans se faire embêter pour porter une croix. Les garçons détenaient la clé dite "d'Aleph zéro" capable de vous emmener au pays où l'on n'arrive jamais nommé Mystère de Babel. Le concept "Aleph-zéro" était un cadeau de son père lors d'un passage au cours duquel ils avaient effectué l'unique promenade à pied de cette dernière décennie. Winnie savait que cela avait un rapport avec l'ensemble infini des nombres et même si cette notion lui échappait un peu, il trouvait cela étourdissant et détenteur de super-pouvoirs.
A un endroit du chemin que rien ne distinguait des autres aux yeux du commun, ils bifurquèrent au travers des ronciers, sautant les ruisseaux comme des chevreuils, zigzaguant au gré des trouées jusqu'à un bois d'arbres caducs dit le luc de Babel.
Ils arrivèrent ex aequo et s'effondrèrent en riant sous un dôme bâti de vieilles fougères effondrées, rampèrent coudes et genoux comme de vrais paras jusqu'à leur QG, une rotonde restée indemne par miracle, avec ses bancs de bois, sa cuisinière avec cheminée, des sacs de pignes de pin, du petit bois rangé et un garde-manger prêt à recevoir les provisions. Les paloumayres faisaient bien les choses. Aventuriers des forêts landaises, peut-être, mais aussi pères tranquilles de l'affût en charentaises. Ils t'avaient gueuletonné entre copains là-dedans, de quoi faire pâlir d'envie Gargantua… M'as compres. Les meilleurs cassayrès ne sont pas ceux qui tirent le plus de coups de fusil. Sabes que la qualité, ce n'est pas la quantité.
Nos lycéens, eux, se contentaient des quelques sucreries collantes dont la télévision vantait les mérites et de bouteilles de soda bien agitées par le voyage, qu'ils ouvraient en chahutant comme s'il s'agissait de champagne. Une fois, ils avaient même tenté la Gauloise légère, plutôt par goût de la transgression que par plaisir.
Le père de Benoît était entrepreneur à Saint-Pardon, les deux garçons avaient le même âge et se connaissaient depuis l'école primaire. Ils s'étaient retrouvés au collège de Bazas, unissant leurs forces afin de tirer le meilleur parti de cette période étrange qu'est le passage de l'enfance à l'âge adulte pour les jeunes mâles de l'espèce humaine en ce début de siècle. Obligés de prouver quelque chose sans savoir très bien quoi.
- Dis donc, espèce de pou de Winnie, je suis sûr que j'étais là avant toi !
Winnie voulait bien être appelé The Pooh, ou Pouli, mais dans ce sens-là, ça sonnait tout autrement. Il empoigna son ami et lui fit une prise de judo digne de la ceinture marron qu'il était.
- Aïe, aïe, aïe ! cria Benoît. Tu exagères, putain, le grand maître d'Aleph n'aimerait certainement pas tes manières de barbare occidental ! Et en plus il y a des orties ! Lâche-moi, bordel !
Ils étaient tous deux vêtus de jeans et de blousons à inscriptions chamarrées, uniformes de leur génération. Winnie avait attaché ses boucles trop longues avec un élastique sur la nuque et il ressemblait à un jeune corsaire ou à Huckleberry Finn. Il tentait toujours d'écarter les mèches folles de son visage mais elles lui échappaient et dansaient devant ses yeux comme des papillons.
Lorsqu'il eut lâché prise, ils s'assirent sur les banquettes et reprirent leur souffle.
Benoît raconta ses sorties avec les copains et aussi "Le pacte des loups," un DVD qu'il avait vu avec son père. Winnie n'écouta qu'à moitié les massacres opérés par la bête de Gévaudan mais envia le garçon d'avoir son père à ses côtés. Ces états d'âme ne lui étaient pas habituels car il aimait à être l'unique chevalier Lancelot veillant sur sa mère mais quand il voyait que cela ne suffisait pas à Marina, cela le ramenait à son vrai rôle, celui d'un enfant.
- Quelque chose te fait flipper ou quoi ? lui demanda son ami, comprenant qu'il ne l'écoutait plus.
- C'est mon paternel, dit Winnie. Toujours absent, jamais là. L'homme invisible.
- Peut-être, dit l'autre pour trouver une parole réconfortante, mais au moins il ne te casse pas les couilles, tu es vachement libre.
- Crois pas ça, ma mère me laisse aller où je veux mais question études et manières, elle ne me lâche pas d'un poil. Tu serais étonné de son côté intraitable quand elle a décidé qu'il fallait que je me tienne droit, que je ne dise pas d'injures ou d'autres trucs de ce genre. Elle a des arguments que tu n'oublies jamais. Tu ne sais pas ce qu'elle m'a dit à l'époque où j'avais commencé à utiliser une expression de l'école pire que "con" et "putain" ?
Il se leva, les mains sur les hanches, et mima sa mère en imitant son accent.
- Elle m'a planté sur une chaise et elle m'a regardé droit dans les yeux : "Mon garçon, explique-moi pourquoi vous évoquez toujours les orifices cachés des dames dont c'est le petit fond de commerce. Vous ne pourriez pas en changer de temps à autre ? Parler, par exemple, du nez de la cuisinière ou du genou du plombier ? " Depuis, je surveille mon langage.
- Tout de même, dit l'autre, ce sont des mots.
- Ma mère dit que les mots tuent.
- "Ma mère, ma mère, chantonna l'autre, que nos mères soit sanctifiées et qu'elles nous pardonnent nos péchés…"
Winnie allait se jeter sur lui à nouveau lorsque retentit un air de fifre qui les pétrifia.
- Purée ! s'exclama Benoît qui n'osait plus prononcer le terme originel. Je rêve ou quoi ?
Winnie prit son air le plus farouche.
- Non, mon vieux, tu ne rêves pas. Un intrus a pénétré notre territoire, la sanction sera terrible, par le sang bleu !
Ils ramassèrent chacun un morceau de bois pour se donner l'illusion d'être armés d'épées et cherchèrent l'origine du son dont l'extravagance en ces lieux pouvait stimuler un esprit moins imaginatif que celui de Winnie.
Manifestement, cela provenait des tréfonds de la palombière. Ils parcoururent les couloirs en bataillant avec les ronces qui les avaient envahies mais la musique semblait s'éloigner à mesure qu'ils avançaient. Guillerette, elle les narguait de ses stries de rossignol.
Dans le luc de Babel, il s'était mis à pleuvoir, les terres gorgées d'eau n'en finissaient plus de retrouver leur état de marécage originel. L'humus que rendait les sous-bois envahis de genets, de buissons caducs et de ronciers exhalaient des senteurs lourdes de résine et de pourriture. C'était une atmosphère délétère, sauvage, qui donnait à la poursuite un caractère mystérieux et exaltant. Le ciel s'était assombri jusqu'à plonger les couloirs végétaux de la palombière dans une pénombre inquiétante.
- Escalibur ! hurla le chevalier Winnie.
Le jeu de rôle, qu'il avait abandonné ces derniers temps, dépassait ses plus folles espérances. L'ennemi à pourfendre était enfin là, homme ou elfe, spectre ou extra-terrestre, il les attirait dans une aventure qui devrait se solder par un combat final.
- Perceval, lui répondit Benoît d'un ton plus bas parce qu'il commençait à avoir les chocottes sans vouloir le montrer. Son imagination avait pris une voie différente. Avec toutes ces histoires d'assassins et de pédophiles, sûr qu'ils couraient droit au désastre. Tu parles que le gonze, avec son piffre dans un tel endroit, était animé d'intentions louables et répétait pour la fête de Gans ! "Marie, mère de Dieu, pardonnez-moi mes péchés, ma moquerie de tout à l'heure et protégez-moi du mal. Je vous promets de ne plus jamais dire macaréou-putain-con-et-le-reste si on s'en sort. Et de ne plus m'asticoter la zigounette en pensant à la prof de math qui porte des minijupes." Ça c'était cher payé, mais dans les moments extrêmes, on ne mégote pas.
La pluie, dégoulinant le long des parois de fougères, leur rentrait dans le cou mais Winnie n'en avait cure, il continuait à arracher la végétation comme un sauvage, se blessant les mains et le visage aux ronces qui lui barraient le passage conduisant au Mystère de Babel.
"En plus, on va attraper une bonne crève et si je lâche ce fou furieux, je resterai seul dans cet univers hostile. Qui sait si le psychopathe n'est pas déjà derrière nous !"
Car à présent la musique s'était tue, seul retentissait le crépitement de la pluie qui allait en s'adoucissant.
- Montre-toi, vil manant ! hurla Winnie.
La musique retentit tout près, il se jeta dans sa direction. Elle se tut, reprit en l'entraînant où elle voulait. Au bout d'un moment qui sembla terriblement long à Benoît, ils se trouvèrent pris dans un roncier quasiment inextricable, celui-là même où devait apparaître la spirale de lumière qui menait au pays imaginaire.
- Recule, lui dit Winnie.
- Je ne peux pas, je suis complètement coincé, c'est le moment de brandir ta clé d'Aleph zéro et de nous sortir de là.
- Je ne joue plus, imbécile ! Tu dois reculer ! Tu ne comprends donc pas qu'il nous a piégés ?
Quelques notes moqueuses répondirent par l'affirmative. Ils tentèrent de se dégager mais à cet endroit, les pointes d'aubépine étaient énormes, coupantes comme des lames. S'ils insistaient, leurs vestes n'y survivraient pas. Winnie se rappela qu'il portait un jean griffé, cadeau de son père, et l'ironie du sort lui apparut. "Griffés comme griffés, branchés comme branchés, man." Son orgueil était atteint mais sa curiosité fut la plus forte. Il décida de ruser et feignit la reddition car il craignait que l'autre ne s'échappât sans dévoiler son identité.
- C'est bien, mec, t'as gagné ! Montre-toi et dis-nous tes conditions !
Une marche funèbre répondit, qui se termina par un rire d'outre-tombe.

Benoît poussa un grand cri de peur.
- Ta gueule chuchota Winnie, c'est un jeu, sinon il ne nous ferait pas ce sketch. J'en mets ma main à couper.
- Ne dis pas ce genre de truc, ça porte malheur !
Winnie, qui commençait à se dégager subrepticement, ne lui dit pas qu'il avait aperçu un coin de visière bleue derrière un rang de petits châtaigniers. La palombière, entièrement détruite à cet endroit-là, permettait un champ de vision plus large.
C'est alors qu'une voix retentit, monocorde, avec un accent qui ressemblait un peu à celui de Marina.
- Voici mes conditions : vos deux blousons, vos deux jeans, vos godasses et je vous délivre.
- C'est un pédophile, j'en étais sûr, chuchota Benoît d'une voix mourante.
Winnie avait réussi à dégager ses bras. Restaient les maîtresses ronces enroulées autour de ses jambes.
- Je plaisantais, dit la voix d'un ton lugubre. Vous me chantez la Marseillaise en entier comme de bons petits Français que vous êtes et on n'en parle plus.
Benoît commença à s'exécuter "allonzenf…" mais reçut dans l'estomac un coup de coude de Winnie qui entonna "buvons un coup, buvons-en deux et merde pour le roi d'Angleterre qui nous a déclaré la guerre !" Fallait pas pousser le bouchon. Les gentilshommes qui rendent les armes sont traités avec les honneurs dus à leur rang. En tout cas, c'est ce que grand-mère Armelle racontait dans ses histoires et on pouvait lui faire confiance.
- Ça ne ressemble pas à la Marseillaise, dit la voix, joyeuse, mais c'est joli tout de même. Encore un petit effort et la bête ne mangera pas les petites palombes aujourd'hui.
Winnie se dégagea dans un grand mouvement de rage mais ne dévoila pas qu'il était libre.
- Vous, vous avez l'accent flamand, dit-il.
- Presque tu y es, mon pigeon, s'exclama l'inconnu avec surprise. Gelukwens !
- Arrête, délivre-moi et foutons le camp d'ici, chuchota Benoît, ce gonze est branque, tu vas l'énerver.
- Tes félicitations, tu peux te les carrer où je pense, dit Winnie à l'ennemi en commençant à ramper sous un entrelacs de branches mortes couvertes de champignons noirs et gluants qui lui collaient à la figure, je sais qui tu es, tu es le Hollandais qui ressemble à un albinos.
- Ça, c'est un coup bas. Mon gars, je crois que je vais te laisser croupir ici toute la nuit.
- Et voilà, pleurnicha Benoît qui tremblait encore plus depuis qu'il connaissait l'identité de l'ennemi, tu as gagné !
Mais son camarade n'en tint cure et contourna silencieusement son objectif.
- Tu te tais, petit coq ? Peut-être que tu pleures…
C'est ce moment que choisit le chevalier de Poulizac pour bondir tel un fauve sur sa proie.
"Diou et Gondoval !"cria-t-il en lui tombant sur le dos. C'était la devise de sa famille, le cri qu'avait poussé son ancêtre Archimbauld à la bataille d'Yvry aux côtés de Henri IV.
Le mystérieux joueur, le piffaïre qui se tenait derrière l'écran de petits châtaigniers était en effet le jeune Miel Bos. Il portait une casquette de toile verte à courte visière de laquelle s'échappaient ces cheveux si pâles et si raides qu'on trouve généralement plus près du Cap Nord que du détroit de Gibraltar. Il n'était pas très grand mais suffisamment râblé pour soutenir l'assaut d'un gamin de quatorze ans, même costaud, même animé d'une juste colère et pourvu d'un certificat de judo.
Il s'ensuivit donc une mêlée muette plus proche d'une lutte de foire que d'un pugilat car aucun des garçons ne donnait de véritables coups. Pourtant, une hargne commune les stimulait, telle qu'on devait en trouver entre les Aquitains et les Germains aux premiers siècles de notre ère. Ils se roulaient dans l'humus, écrasant autour d'eux la bruyère et les fougères naissantes aux longues tiges tendres, aux crosses rouilles, laissant une place ravagée comme en font les sangliers qui fouillent. Le plus jeune gagnait en agilité ce qui lui manquait en force. "Espèce de petit singe !" grogna Miel.
- Qu'est ce qui se passe ? criait Benoît. Au secours ! Je ne vois rien ! Winnie, dis-moi ce qui se passe !
Il finit par se dégager et se diriger vers les lutteurs, guidé par leurs ahanements.
Devant cette scène bien réelle, il retrouva ses esprits et cria toutes sortes d'encouragements à Winnie sans pour autant intervenir car l'issue du combat lui semblait claire.
Le plus vieux des deux eut le dessus et s'assit sur son adversaire en lui maintenant le visage en terre.
- Aide-moi, Benoît, implora Winnie d'une voix rageuse et étouffée.
- Si tu l'aides, vermine, dit l'autre d'un air pas commode, je te jette dans la fosse à purin de ma ferme !
Cette menace, pour irréalisable qu'elle fût, pétrifia Benoît.
- Gekke jongens, dit Miel, qu'est-ce qu'il vous prend de m'attaquer comme ça ? Moi, un tranquille musicien joueur de fifre.
- C'est toi qui es fou, réussit à dire Winnie avant de se mettre à tousser.
- Tu promets de ne plus me sauter dessus et je te libère.
- Je le jure sur la stèle de mes ancêtres !
L'autre le lâcha et il firent tous deux un bond en arrière pour éviter cette proximité malencontreuse.
Ils étaient jolis à voir, couverts de terre, les habits déchirés, Winnie surtout, avec en plus des égratignures sanguinolentes sur le visage et les mains. Ses cheveux s'étaient défaits et à présent il ressemblait plus à un enfant loup qu'à n'importe quel corsaire, même après l'abordage. Son blouson et son jean étaient méconnaissables, ceux de Benoît n'avaient pas grand chose à leur envier. Quant à Miel qui gardait un certain style de baroudeur dans ses habits de toile verte, il se tenait devant eux, jambes écartées et mains aux hanches, prêt à toute éventualité.
- Tu n'as plus rien à craindre de nous, dit Winnie, grand seigneur, un Gondoval de Poulizac tient toujours parole.
- Alors c'est toi le seigneur du château, dit Miel en ricanant.
Puis, sur le même ton solennel que Winnie :
- Sache que les Bos ne craignent personne. Comment se fait-il que tu comprennes ma langue ?
- J'ai un pouvoir divinatoire, dit Winnie, bien décidé à ne pas pactiser avec l'ennemi.
Il connaissait l'expression "Tout est perdu for l'honneur."
Il faut dire que Miel, avec son physique si particulier et sa perpétuelle expression de mépris ironique, n'inspirait pas la sympathie et l'on pouvait estimer qu'il avait des jeux étranges pour un garçon de cet âge.
- Très bien, chevalier Gondoval, dit-il en se redressant comme un militaire au garde-à-vous, à votre disposition pour d'autres ratatouilles. Goede zondag !
Il ramassa fifre et casquette et s'esbigna par une trouée de ronces.
Winnie, sous son masque terreux, était blanc de rage mais s'efforçait de n'en rien laisser paraître devant son camarade dont il déplorait une fois de plus la lâcheté. Il ne comptait pas le lui reprocher, habitué à se retrouver seul dans ce genre de situation et à en assumer la responsabilité. Après tout, cet étrange garçon avec son nom d'abeille avait peut-être raison, il démarrait au quart de tour, même quand il n'y avait pas lieu. Mais ce type avait la haine, il en était sûr, il le sentait au plus profond de son être.
- Tu as remarqué la facilité avec laquelle il se déplace dans le bois ? dit Benoît pour attirer l'attention de son camarade.
Il se sentait tout honteux de n'avoir pas eu le courage d'intervenir. Winnie lui répondit d'une voix normale.
- C'est tout à fait surprenant. Lui aussi a l'habitude de venir ici et en plus il a trouvé des pistes que nous ne connaissons pas.
- Tu veux qu'on les cherche ? demanda Benoît pour se racheter.
- Pas maintenant, j'avoue que ce combat m'a crevé, mais une chose est certaine : nous n'en avons pas fini avec lui ! Nous ne lui céderons pas la clé d'Aleph zéro !
Ce disant, il leva un poing vengeur, aussitôt imité par son comparse grandement soulagé de ce repli. Ce dernier n'avait qu'une envie : celle de rentrer chez lui avant sa mère, de se changer et de se réfugier dans les coussins du divan avec un énorme paquet de chips pour regarder un match de foot. Il en avait brusquement ras-le-bol de ces histoires de pays imaginaire qui dégénéraient en close-combat. Ce Winnie ne grandirait jamais, il prenait tout beaucoup trop au sérieux !
C'est alors qu'ils virent un objet coloré à moitié dissimulé par les broussailles, il s'agissait d'un livre que Winnie ramassa.
- "Le cœur hypothéqué," lut-il, par Carson Mac Cullers, - il prononçait le "on" à la Française - quel drôle de nom.
- Qu'est ce que ça veut dire "hypothéqué" ? demanda Benoît.
- Ça veut dire que tu donnes ton cœur à la banque des organes, dit Winnie d'une voix ferme. Et ça veut surtout dire qu'on a un butin gagné sur l'ennemi !
Ils poussèrent des hululements de triomphe.

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 modif | admin • màj : 04 novembre 2008 à 17h56