Adiu Sud-Gironde le "village global local"

Des japonais francophones nous invitent à les rencontrer sur le blog du Soleil Levant ; un lien que nous tissons depuis plus de 15 ans.

Adieu mounaque

Roman policier en ligne, feuilleton polar local, social, politique et burlesque.
Cette histoire a été écrite d'un siècle à l'autre, entre deux mondes et une récession, dans un village dont on ne sait pas si les habitants réalisent que leur monde est en perdition, que l'agriculture arrive dans le mur, que l'industrie achève sa course à la mort et que les actionnaires du CAC 40 jouent leurs vies au poker. Edith Gorren
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Dessin Edith Gorren - Adieu Mounaque. Polar en ligne.
  • Première partie :
  • Les gens de Saint-Pardon

Chapitre I : Pas de pitié pour la péraquette :

Chapitre II : Pas de printemps pour les Bazadaises :

Chapitre III : Murmures et bataclam :

Résumé
Personnages
Généalogie Poulizac

Les dessins de Adieu Mounaque

Dessins

La Galerie du peintre Edith Gorren, Bazas en Gironde.

Galerie Edith Gorren

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Pas de pitié pour la péraquette

Première partie - chapitre 1

9

L'adjudant Quentin eut une journée aussi rude que celle de François Castaing et pour les mêmes raisons. Tout d'abord, ces sauvages de Saint-Pardon s'entre-tuèrent pour rire et ensuite, cette jeune femme - de Saint-Pardon toujours - se tua sérieusement, à croire qu'on avait jeté un sort sur ce village. Mais sa soirée à lui risquait d'être longue.
Autour et dans la maison des bois, ils étaient tous là à patauger dans la boue, sous les grands pins noirs, engloutis par la nuit tombante. Les pompiers avec le gyrophare, le docteur, madame le maire, les voisins, les villageois qui passaient par-là. Il se fit tout de suite la réflexion que c'était un peu tard pour geler les lieux. S'il s'agissait d'un crime, il n'y aurait même plus une trace de pneu identifiable dans la boue du chemin. Tout de même, pensa-t-il, ces braves gens auraient pu avoir le tact de venir avant que cette malheureuse ne mette fin à ses jours, elle serait toujours en vie et lui-même en train de siroter une bière devant le journal télévisé.
S'il lui fallait une preuve supplémentaire qu'on est toujours seul pour crever et très populaire après, il la tenait à coup sûr. Ce n'était pas le moment d'avoir des états d'âme mais parfois il se demandait s'il ne ferait pas mieux de prendre une retraite anticipée pour ouvrir un magasin de pêche à Dunkerque où sa grand-mère lui avait légué une petite villa qui donnait sur les dunes. Il en avait son compte des crimes crapuleux, du désespoir, des dealers et des incestes. Et quand il voyait ses collègues coller joyeusement des contraventions aux honnêtes gens, ça achevait de le déprimer.
Madame le maire vint à sa rencontre.
- Quel malheur ! chuchota-t-elle d'une voix aiguë. Comment peut-on mettre fin à ses jours quand on a deux enfants en bas âge ? C'est inconscient, c'est inqualifiable, c'est criminel.
Quand elle vit la tête de l'adjudant, elle ajouta en prenant un air contrit :
- La pauvre femme n'était plus en possession de ses facultés, bien entendu.
On avait allongé Milène sur son lit, quelqu'un lui avait fermé les yeux et croisé les mains avant de la recouvrir d'un drap ; avec ses joues creuses et son teint blême, elle avait l'air d'une enfant mal nourrie. Le docteur, un jeune remplaçant, était tout ému.
- Elle s'est donnée la mort après avoir envoyé ses filles chez les voisins, dit-il.
François Castaing était assis sur une chaise à côté de la morte, le visage dégoulinant de larmes qu'il ne pouvait réfréner.
L'adjudant se dit "tiens, encore lui, décidément, il est de toutes les fêtes aujourd'hui."
Il lui fit raconter comment il avait découvert le corps. L'affaire était fort simple mais le gendarme Odile Dupont, que la vue de son premier cadavre rendait exsangue, fit néanmoins du zèle en insistant sur le fait qu'il s'était emparé d'un couteau avant d'avoir constaté quoi que ce soit. L'adjudant, agacé, lui rappela qu'il ne s'agissait pas d'un crime.
- J'essaie simplement de comprendre, dit la jeune femme d'une voix mal assurée.
- Ce n'est pas grave, dit François qui la voyait pour la deuxième fois de la journée et la trouvait gracieuse.
Il s'en voulait tellement de la mort de Milène qu'il voulait préserver la terre entière. Le poids de la culpabilité le fit sortir de ses gonds.
- C'est ma faute ! cria-t-il, dans un sanglot expiatoire.
Tous les voisins le regardèrent avec avidité dans l'espoir d'une histoire salace. Ils en furent pour leurs frais. L'adjudant, dont ce n'était pas la première expérience en la matière, le laissa s'exprimer en l'écoutant patiemment.
- Quand on sent que les gens ont du malheur, on doit les aider, bredouillait François.
- Mais vous avez dit que vous la connaissiez à peine.
- J'ai eu des impressions...
Seul Jacquot Bordessoules, présent comme de bien entendu, avec un énorme coquart qui virait au bleu sur sa figure renfrognée, comprit ce qu'il voulait dire.
- Calmez-vous mon ami, dit Alice qui ne supportait pas ses airs de Jésus, vous n'êtes pas le rédempteur. Cette personne était déprimée.
Le docteur tenta de le réconforter en lui expliquant que personne n'était responsable d'une dépression nerveuse. Cette femme, il la connaissait à peine, alors ?
François, pas très convaincu, leur tourna le dos, descendit pesamment l'escalier et s'en fut vers sa voiture. Une main ferme l'agrippa par la manche, Alice avait couru derrière lui.
- Et les fillettes ? demanda-t-elle, en chuchotant.
- Elles sont toujours chez moi et se portent bien, répondit François d'une voix lugubre.
- Bien, bien, j'enverrai quelqu'un.
- Ça ne presse pas, dit François, plus anxieux que jamais. Elles ne dérangent pas, les pauvres.
Madame le maire prit son air le plus officiel.
- Je m'en doute, brave comme vous êtes. Mais il faut qu'on retrouve leur père, et la loi ne vous autorise pas à les garder.
Le règlement. Il n'y avait pas pensé, à ce foutu règlement. Il imaginait prendre soin d'elles jusqu'au retour du père, cet homme plein de lâcheté qui déclarait : "Elles sont mieux chez vous, avec la vie de manouche que je mène…"
Mais il y avait le règlement. Il tenta tout de même le coup.
- Vous êtes certaine qu'on ne peut pas… en attendant…
La réponse d'Alice fut sans appel.
- Non, mon cher François, en aucun cas. "Manquerait plus que cet imbécile nous les mette tout le temps sous le nez ! Plus vite elles disparaîtront, plus vite les esprits se désintéresseront du drame."
Chez lui, François trouva Sylvie qui plumait un chapon en l'attendant.
- Où sont-elles ? s'exclama-t-il.
- Elles dorment dans l'ancienne chambre du papé, dit sa femme non sans agacement, tu es rassuré ? Tu me dis ce qui se passe, à la fin ? J'ai appelé les pompiers et j'ai vu plein de voitures passer dans le chemin du Barthos.
- Elle s'est suicidée, chuchota François.
- Tu peux parler haut, pôvre, dit Sylvie, elles dorment à poings fermés. Alors ça, quelle épouvantable histoire ! Quel malheur ! Comment peut-on faire une chose pareille ?
- Avec une corde, fit-il, lugubre.
Ella, qui le guettait dans la nuit derrière la porte, tomba par terre sans bruit, comme le pétale de marronnier, tout blanc et si léger qu'on dirait un flocon de neige.

Erasmus Bos avait travaillé à la ferme des Polders avec son père dès l'âge de quatorze ans. C'est seulement bien plus tard qu'il avait suivi des cours du soir pour devenir technicien agricole. Il possédait une capacité de travail physique étonnante, une mémoire énorme pour retenir le nom de chaque substance chimique, de chaque espèce biologique, une grande faculté d'adaptation aux progrès technologiques qui étaient devenus sa passion depuis qu'il avait conduit son premier tracteur. Il se souvenait encore des derniers chevaux de traits, une jument baie et un hongre alezan nommés Kers et Lustig, qu'il adorait. Quand son père s'en était séparé, il avait pleuré comme un tout petit, malgré ses douze ans. C'était le prix à payer pour entrer dans le siècle.
La maison d'Erasmus à Saint-Pardon était une imposante bâtisse de pierre grise qu'il avait restaurée de manière sobre et fonctionnelle. Mis à part quelques vieux massifs d'hortensias le long des murs ombragés et des géraniums rouges aux fenêtres, on voyait que tous les efforts s'étaient portés sur les étables ultramodernes aux plans de traite électroniques où un voyant rouge s'allumait chaque fois que la température d'une vache dépassait la normale. Cette installation qui n'avait pris que quelques petites années représentait un travail de titan, à l'échelle de deux hommes, deux femmes et un adolescent. C'était une œuvre colossale, une sorte de cathédrale érigée à la gloire du dieu élevage intensif où l'on célébrait le culte de la productivité. L'obstination de ces hommes qui avaient cru de toutes leurs forces au progrès était implacable. Ils avaient vu dans leur enfance leur père et leur grand-père trimer du matin au soir pour survivre, gratter la terre de leurs mains nues pour en sortir les patates, suivre la lente marche des chevaux. Ils avaient voulu défier le temps, le résultat était qu'ils travaillaient encore plus, pour une modernité qui les acceptaient enfin en leur sein, au prix d'une aliénation proportionnelle à leurs investissements. Ils avaient changé de maître, ils étaient passés d'une dépendance locale aux intempéries à celle, infiniment plus abstraite, des fluctuations du marché international, du prix des semences et des pesticides, aux aléas d'un cheptel fragilisé par la surpopulation des stalles et la nourriture contre nature.
Erasmus Bos n'était pourtant, parmi ces industriels de la terre, qu'un fermier modéré qui essayait de garder ses vaches en vie le plus longtemps possible, en leur évitant une productivité mortelle. Il mettait moins de produits chimiques que d'autres mais manquait de terres et déboisait tant qu'il pouvait, supprimant haies, pins et chênes sans discernement, si bien qu'entre lui et les Poulizac, il ne resterait bientôt que deux alternatives à Saint-Pardon : la terre nue et les pignadas. Cette mutation était en bonne marche car les règles ne s'appliquaient qu'aux plus démunis, les subventions européennes allant aux gros pollueurs, aux géants de l'agriculture qui récupéraient toutes les terres. Celles qui leur échappaient étaient achetées à prix d'or par des citadins qui les décoraient avec des chevaux, préservant au moins quelques arbres, une végétation qui coupait le vent et abritait tous les petits animaux utiles menacés d'éradication.
Les Bos avaient prospéré, leurs terres entièrement chauves étaient entretenues comme un jardin, le crépi de leur vaste maison rafraîchi régulièrement, ils en tiraient une immense fierté, aimaient à faire visiter leur bien comme un artiste aime à exhiber ses œuvres. Il en était ainsi depuis des générations, la Hollande inventa à cette fin cette peinture si paisible qui montre des paysages aux vaches paissant dans des prés à perte de vue sous un ciel immense et des intérieurs cossus dans lesquels les femmes s'occupent à des activités domestiques sous leurs coiffes blanches. Plus d'armures, plus de gentilshommes avec l'épée au côté, les seigneurs de la terre c'était eux, le travail était leur croisade, la réussite matérielle leur fleuron.
Alors, quand Erasmus Bos s'était fait insulter par Jacquot Bordessoules, son homologue, il avait perdu la tête. Certes, on pouvait lui reprocher de ne pas être un humaniste à l'esprit fin et tolérant, mais il fallait admettre qu'il n'en était pas à sa première rebuffade.
Quand il avait fallu partager la propriété familiale et quitter les Polders, l'esprit pionnier de ses ancêtres avait refait surface. La tradition était de partir vers des cieux plus prospères, aux Amériques, en Nouvelle Zélande, en Afrique du Sud, cela s'appelait émigration, conquête ou colonialisme, peu importait, le résultat était une bataille laborieuse à livrer pour s'implanter, avec des difficultés imprévues, des déceptions et des joies dont la qualité changeait selon les époques.
La morale évolue toujours sur des sentiers improbables. Mais ce qui ne change jamais, c'est l'hostilité de ceux qui étaient là les premiers. Peu importe qu'ils en aient chassé d'autres, qu'ils soient sanguinaires ou pacifistes, qu'ils aient ou non ravagé leur pays, ils étaient chez eux, ils ne le sont plus entièrement à partir du moment où le premier Hittite, le premier viking, le premier conquistador, le premier Anglais ou le premier Parisien pose son gros orteil étranger sur le sol dans lequel reposent leurs ancêtres.
En arrivant dans cette région d'Aquitaine à la terre fertile, il avait espéré qu'on reconnaîtrait ses mérites, qu'on admirerait en lui ce savoir-faire qui mettait la terre en valeur. Or, il n'avait rencontré que jalousie et hostilité à Saint-Pardon de Croc de la part des quelques agriculteurs encore en activité. La critique ne portait même pas sur une quelconque dérive productiviste ou sur la destruction de l'environnement car ils s'en étaient tous chargés, mais sur la grande question de savoir comment il s'était procuré l'argent nécessaire à l'achat de cette trop belle propriété, certainement le trafic de drogue, sas que la Hollande, m'as compres, il a dû en passer dans les pis des vaches qu'il a fait venir de là-bas, etc… Et pourquoi travaille-t-il autant ? Ceux-là même qui fustigeaient chez les autres le moindre signe de fainéantise - ce qu'il faut traduire de nos jours par manque à gagner car celui qui vit de ses rentes ne se voit jamais attribuer une telle critique - s'exclamaient : " Ce type, ce Hollandais est complètement fou, il travaille tout le temps !"
Il est certain que les Australiens, par exemple, auraient apprécié cette situation, les Français étant estimés par eux comme d'incurables paresseux.
Bref, chacun trouve toujours plus feignas que lui en ce bas monde ou le dieu Travail règne en maître, savoir à qui tout cela profite est une autre histoire…
Penser qu'Erasmus Bos, cet être entouré de légendes, avait tout simplement acquis son bien grâce à son frère qui lui avait acheté sa part d'héritage, eût été trop simple.
Certains voisins racontaient que si les flics de la rue Castéja, où siégeait le commissariat central de Bordeaux, avaient installé une palombière derrière chez Bos, ce n'était pas par hasard. D'autres pensaient que chaque hélicoptère survolant la colline était pour les Rouches, nom de la propriété des Bos.
En fait de flics, l'occupant de la palombière était un lieutenant de police nommé Téchoueyres, porté à la neurasthénie, qui cherchait dans cette forêt tranquillité et oubli depuis un choc survenu dans sa vie : en service commandé au procès Papon, il avait appris qu'un de ses homonymes avait été responsable de la déportation de nombreux Juifs. Depuis, il précisait toujours "Albert," pas "Norbert." Il évitait ses semblables, seule la nature apaisait ses tourments, il errait dans les méandres de fougères séchées comme dans un labyrinthe où il avait fait son Minotaure d'un sanglier croisé un jour d'été, si bien qu'on l'avait cru en mission spéciale, prêt à bondir sur l'estranger. François Castaing, préoccupé uniquement de "son" gibier, surveillait le policier. "Une palombe comme celle-là, disait-il, avec un groin et du poil de diable, c'est à Tartifume qu'il la tirera." Ce dernier terme, analogue à Perpète les Moulineaux ou le Diable Vauvert, désignait un lieu lointain et hypothétique.
Le Hollandais, qui ignorait tout cela, soupçonnait chacun de malveillance. Lorsque au petit matin, l'adjudant Quentin, accompagné des gendarmes Magne et Bousquet, se présenta aux Rouches pour lui demander de les suivre rapport à une affaire de coups et blessures dont il avait à répondre, sa rupture totale avec les instances officielles de Saint-Pardon de Croc fut consommée.
L'épouse d'Erasmus, nommée Julia, une petite femme brune et avenante, éclata en sanglots. Son époux la réconforta, la rage au cœur. La blessure entamant son immense fierté de chef de famille fut profonde, torturante, la cicatrice indélébile.
Ses deux fils, arrivés en renfort dans la cuisine, l'entourèrent aussitôt, ce qui fit monter la tension générale. Il faut dire que l'aîné, de son prénom Pieter, était aussi impressionnant que son père, un garçon taillé en Hercule aux cheveux châtains coupés très courts dans la nuque façon Moyen-Age, une force de la nature. A deux, s'ils avaient voulu, ils auraient balayé les gendarmes d'un revers de main. L'adjudant, qui n'avait aucune intention belliqueuse, était très emmerdé. Le gendarme Magne, un petit gros à moustaches, gonflait la poitrine pour cacher sa trouille parce qu'il avait vu le coquart du Jacquot, tellement mahous qu'il avait l'air d'avoir deux têtes. Tandis que le gendarme Bousquet, un fier à bras hargneux et hâbleur, dans son bon droit et dans sa subtilité de représentant de l'ordre, aurait aimé coller tout le monde face au mur. L'adjudant lui murmura "ta gueule Bousquet" entre les dents avant qu'il n'ait prononcé un mot, par peur d'un impair qui ferait tout manquer. "Celui-là, avait-il dit un jour à Magne la seule fois où il avait perdu patience, on dirait un escargot, à peine il ouvre la bouche qu'il en sort une bavure."
Petit à petit, toute la famille Bos s'était assemblée autour du père. La femme et les enfants du fils aîné, couleur de blé, formaient une grappe dorée de résistance passive à laquelle il semblait très difficile de s'attaquer fermement. De la cuisine, dont on entrevoyait l'insert à la cheminée garnie d'un moulin à vent en étain et d'une énorme chope à capuchon, sourdait un délicieux fumet de pain chaud et de café qui acheva d'amollir l'adjudant.
Découragé, il réitéra son injonction d'une voix douce qui étonna l'assistance.
- S'il vous plaît monsieur Bos, dit-il, ne rendez pas les choses plus difficiles, je sais bien que vous n'êtes pas un bandit mais un honnête travailleur. Cette affaire n'ira pas plus loin si vous nous suivez gentiment. Nous ne vous garderons que le temps de prendre votre déposition.
C'était cela, les nouvelles méthodes, une compilation démagogie et tact. Le résultat était payant et ça n'empêchait pas la justice de suivre son cours.
Ses subordonnés le regardèrent avec considération.
Dès que Miel eut traduit, le résultat fut magique. Heureux d'être apprécié à sa juste valeur, Erasmus se redressa, l'œil posé où les lointains faisaient étinceler ses plus beaux silos métalliques. Avec le visage meurtri et digne de celui qui est victime d'une erreur judiciaire, il déclara qu'il les suivrait, bien qu'il soit innocent du crime dont on l'accusait. S'ils n'en comprirent pas un mot, les gendarmes conclurent au ton de sa voix à une reddition pacifiste et l'entourèrent avec déférence.
Parce que tout de même, c'était un beau patac dans la tronche qu'il lui avait mis, à l'autre con d'adjoint qui se prenait pour un ministre !

Charles Edouard, arrivé à son hôtel habituel le vendredi soir à Biarritz, s'était couché tôt pour affronter le conseil d'administration qui commençait le lendemain matin aux aurores. Ce bilan lui était indispensable parce qu'il ne maniait pas aussi bien les chiffres que Bertram. Il voulait poser quelques questions au comptable afin de réactualiser sa vision globale de la Poulitech-SA. Il avait effectué beaucoup de déplacements cette année, l'exportation était en expansion et il devenait impératif d'embaucher un commercial de plus pour la France. Trouver une personne compétente devenait très difficile. La préférence de Bertram allait aux jeunes ambitieux plutôt qu'aux vieux routards indisciplinés. Il fallait quelqu'un d'énergique, sans attaches, capable de se déplacer n'importe où, n'importe quand, de se dévouer corps et âme à l'entreprise. Difficile à dénicher. La dignité de l'homme par le travail, tu parles... la vérité était que les gens ne voulaient plus travailler. Tous des tire-au-flan.
- J'ai peut-être trouvé quelqu'un, lui avait dit Bertram au téléphone. Courte expérience mais intense.
L'immeuble où se tenaient les bureaux de la Poulitech était une haute bâtisse de pierre rénovée de style Empire, comme il en fleurissait à Biarritz, avec une façade à bandeaux et de larges balcons à balustres, donnant sur une artère passante parallèle à la côte, avec vue sur l'océan. L'ensemble, avec son atmosphère sérieuse, pour ainsi dire traditionnelle, inspirait respect et confiance. Personne ne se doutait que la société avait débuté au fin fond d'une ruelle vétuste, avec un financement que les banques avaient accepté de fournir grâce aux diplômes, certes, mais surtout au nom et à la bonne gueule de ces fils de famille qui n'en attendaient pas moins. Charles Edouard, n'ayant pas réussi l'examen d'entrée à Centrale et s'étant rabattu sur une école moins prestigieuse, souhaitait réaliser ses ambitions au sein de cette entreprise familiale.
Autant il avait peiné pour que les siens vivent décemment, autant Bertram, grâce à un beau mariage, ignorait tout des dures contraintes de la vie. Bien qu'ayant fait des études encore plus minables que les siennes, il jonglait depuis l'enfance avec l'argent, les objets et les gens comme qui rigole. C'était chez lui une seconde nature, à un point que cela en était horripilant. Il promenait son élégance et sa décapotable de Saint-Jean-de-Luz à Bordeaux dès le printemps et méprisait avec cynisme tout signe apparent de médiocrité matérielle. Malgré son agacement, Charles Edouard lui reconnaissait un génie des affaires.
Dans la salle de réunion, Bertram était assis en bout de table comme d'habitude, souriant, avec un mot aimable pour chacun. A ses côtés, se tenaient le comptable Pierre Poupin, la secrétaire Estelle Duret, et trois jeunes commerciaux très compétents formés par la société. Les gens arrivaient petit à petit mais Bertram attendait visiblement quelqu'un.
- Une perle, dit-il à Charles Edouard, j'ai déniché une perle. C'est la personne qui a arraché le contrat Cyberbus pour Vilbandi. Elle les quitte pour nous avec un listing en béton.
Charles Edouard, contrarié de n'avoir pas été consulté, se renfrogna. Il avait présupposé qu'il s'agissait d'examiner les candidatures ensemble et non d'être mis au pied du mur. Ce n'était pas la première fois que son cousin lui faisait le coup. De plus, l'affaire Vilbandi dont il avait vaguement entendu parler ne lui plaisait qu'à moitié. Cette société devenue multinationale après avoir participé au recyclage des bouteilles en plastic gratuitement triées par de naïfs citoyens, s'était développée en fabriquant du prêt-à-porter à partir de ces matières, puis en s'incorporant à un gigantesque holding qui échangeait des yachts de luxe contre des gardes côte catamarans lance-missiles. Le tout fluctuant comme les marées, avec des hauts et des bas, à la surface d'une eau trouble entraînant avec elle la petite friture de modestes actionnaires. Pas étonnant qu'un commercial fiche le bazar et s'en aille avec un listing. Que pouvait-on espérer d'un type de cet acabit ?
Dans l'ouragan mondialiste qui ravageait les affaires, Charles Edouard Gondoval de Poulizac espérait toujours préserver son nom en maintenant une éthique de commerce traditionnel, il préférait un capital réel mais modeste à une fortune virtuelle. "Travailler comme un vulgaire bourgeois est déjà une déchéance, soyons au moins les garants la France et de ses traditions, merde, quoi !"
De plus, il détestait cette fâcheuse manie qu'avait son cher cousin de lui imposer ses choix sans le consulter. Bertram était ainsi depuis toujours avec tout le monde, c'était insupportable.
Il essaya de se plonger dans l'étude du bilan mise à sa disposition.
- Tu n'es même pas passé chez toi, susurra Bertram en aparté, ta femme doit s'inquiéter.
- Tu as vu Marina ? Comment va-t-elle ?
- Je n'en sais rien, elle ne fréquente plus les repas de famille.
Charles Edouard ne releva pas le ton ironique de Bertram. Le sujet Marina était épineux depuis le début et il préférait ignorer tout sous-entendu.
- Qu'est-ce qu'on attend pour commencer la réunion ? demanda-t-il.
Cette allusion à sa femme lui avait donné envie d'en terminer au plus vite pour pouvoir prendre la route de Saint-Pardon. L'idée de rouler en direction de Bazas par Mont-de-Marsan lui paraissait tout à coup pleine de fraîcheur. Comme un départ en vacances vers une région paisible où il fait bon vivre. "Je me trouverai une petite auberge de campagne pour y déjeuner et ensuite, à moi la Grande Lande." Il voyait déjà les pins défiler avec une douce monotonie régénératrice. Peut-être Marina serait-elle contente de le voir. Les enfants, en tout cas, lui sauteraient au cou.
- Nous attendons notre nouvelle recrue, dit Bertram. Elle est en retard.
- Ça commence bien, dit Charles Edouard.
- Ne sois pas vieux jeu. Elle était à Berlin et tu connais le retard des vols.
Charles Edouard se renfrogna, se tut et se mit à nettoyer ses lunettes. "Vieux jeu" était le qualificatif que son cousin lui envoyait toujours à la figure. Il savait que la flèche touchait immanquablement sa cible.
Comme il ruminait une répartie bien cinglante, le nez plongé dans le fameux bilan auquel il n'arrivait plus à s'intéresser, la porte s'ouvrit.
- La voilà ! dit Bertram.
"La ?" Il avait cru que le genre féminin utilisé jusqu'alors par son cousin se rapportait à recrue ou à perle rare, mais pas qu'il s'agissait réellement d'une femme. Curieux, il tourna la tête. Et resta figé, la respiration, le cœur et l'âme en suspens. Que se passait-il ? Quel tour étrange ses sens égarés par la fatigue lui jouaient-ils ?
Marina. Marina pénétrait à l'autre bout de la grande pièce sur une paire de talons aiguilles qu'il ne lui avait jamais vue ; elle avait changé de coiffure, ses boucles blondes coupées au carré lui cachaient la moitié du visage. Elle était vêtue d'un tailleur noir, veste cintrée et minijupe sous laquelle ses jambes inégalables apparaissaient dans leur quasi-intégralité, nues jusqu'au haut des cuisses à tel point qu'on ne pouvait les quitter du regard tant la question de la position assise restait improbable. Ce qui empêcha Charles Edouard dans ces premières et sublimes secondes de réaliser que cette personne avait dix-huit ans de moins que sa femme.
Lorsqu'elle écarta sa mèche de cheveux et qu'il eut remis ses lunettes, il réalisa son erreur. Le visage de cette fille était plus long et plus anguleux que celui de Marina au même âge, ses traits étaient plus épais, plus vulgaires aussi, avec une grande bouche vorace.
Les présentations se firent, elle s'appelait Justine Duprat. Bertram la fit asseoir à ses côtés. Elle eut un sourire particulier pour chacun. Son expression lascive et enjôleuse masquait un regard inquisiteur qui évaluait l'interlocuteur selon des critères afférents au management.
Charles Edouard, dont l'esprit n'arrivait pas à se dégager de la confusion causée par cette absurde méprise - fallait-il que Marina lui manque ! - restait bouche bée et n'analysait pas son impression. Il lui vint à l'esprit que Marina était à l'érotisme ce que cette fille était à la pornographie, la première correspondant au romantisme d'un jeune homme presque vierge et la seconde, à l'assouvissement de désirs sans lendemains. Il fit un effort conséquent pour chasser ces idées déplacées et se mit à écouter les intervenants de la réunion avec un froncement de sourcils ostentatoire, si appuyé qu'il fut la proie d'une migraine naissante.
Bertram était en train de dire que l'application off set très prisée sur le marché oriental, était incomprise en Europe, bien qu'imposée dans tous les contrats de défense nationale. Elle évitait pourtant les dérives des pratiques corruptibles, permettait une deuxième opération export financée localement à 100 % et un rebond économique pour les exportateurs…
La nouvelle venue l'écoutait sans un battement de cils, présentant ostensiblement un esprit analytique capable d'enregistrer chaque information.
"Pour la revendre à qui ?" se dit Charles Edouard en dramatisant les choses. Tant que la Poulitech conservait sa ligne de conduite et dans la mesure où les Poulizac restaient majoritaires, il n'y avait rien à craindre. Mais alors, que venait faire dans le tableau ce bébé requin ? A moins que Bertram n'en ait rajouté avec son éternel besoin d'enjoliver les choses. Cette fille avait sans doute accepté la première proposition venue après avoir été virée. Après tout, c'était peut-être quelqu'un de travailleur et de compétent, on verrait à l'usage. Son allure était celle d'une jeune femme active d'aujourd'hui. Branchée, en quelque sorte. A lui de ne pas être vieux jeux ou macho.
Il réalisa qu'il n'arrivait pas à reprendre ses esprits. Une émotion incontrôlable s'était emparée de lui et il n'écoutait plus rien. Mal à l'aise, il mit cela sur le compte de la fatigue et de cette maudite erreur sur la personne. Heureusement qu'il ne s'était pas levé d'un coup en appelant cette pauvre fille Marina ! Il aurait été du plus parfait ridicule, on l'aurait pris pour un fou.
- … Et mon cousin Charles Edouard ne me contredira certainement pas sur cette question, n'est-ce pas Charles Edouard ?
Il acquiesça sans savoir de quoi il était question. La migraine gagnait du terrain. Il décida d'emporter tous ces papiers et de les étudier tranquillement chez lui. A partir de ce moment-là, il se détendit un peu et laissa vagabonder son esprit entre deux connexions à la réalité.
Elle le regardait de loin en loin, avec un coup d'œil particulier, destiné à lui seul. Il se dit tout d'abord que c'était normal puisqu'il était codirecteur. Puis il attendit cette marque d'attention. Elle ne le regardait pas comme une future employée regarde un futur employeur mais comme une femme regarde un homme. Normal, puisqu'il était séduisant. Plus beau, bien plus beau que son cousin. Et plus intelligent, aussi, malgré l'aptitude de l'autre aux affaires. Pour le reste, il n'y avait pas plus ignare que Bertram. Pas foutu de distinguer un Nicolas Poussin d'un Rembrandt. Et il n'avait lu ni Flaubert ni Stendhal. Quant aux écrivains modernes tel qu'Henry Bordeaux ou Jean d'Ormesson, il savait juste que le premier avait fait le mauvais choix pendant la guerre et que le second était un type "de nos milieux" très médiatique. Aussi l'un des derniers ducs vivant en France.
Charles Edouard avala un grand verre d'eau pour tenter de dévier le cours de cette délirante réévaluation du moi mais rien n'y fit. Plus le temps passait et plus il se sentait profond, compétent et cultivé.
Elle n'avait pas cessé de lui prêter attention. Quand elle parla, ce fut pour lui et il ne la trouva plus du tout vulgaire. A sa décharge, son élocution était excellente, bien qu'excessivement articulée, comme l'est celle d'une actrice ou d'une personne qui a pris des cours de diction. Sa voix était métallique, avec cet ingrédient indéfinissable qui détourne l'acheteur d'un fauteuil régence pour un siège moulé en résine synthétique sans aucune ingérence de son esprit. Justine Duprat serait parfaite. Aucun homme ne lui résisterait, non, il voulait dire qu'aucun client japonais ne lui résisterait. Ni même français.
Il fit une ou deux interventions brillantes, humoristiques et parfaitement inutiles.
La migraine battait son plein, à présent, plus question de repartir sur les routes avant d'avoir pris un peu de repos.
Lorsque la réunion fut terminée, Bertram proposa que l'on déjeunât ensemble. Certains partirent, d'autres acceptèrent. Charles Edouard constata qu'il avait faim et précéda le mouvement. Que diraient-ils de manger des fruits de mer devant la plage ? Sa Rover bleu marine, qu'il avait laissée à Biarritz, était garée sur le parking privé de l'entreprise. Il proposa ses services. Le front de mer était à deux pas mais pas question de marcher avec ce temps pluvieux.
Justine monta à ses côtés, les autres derrière. Il conduisit en concentrant son attention sur le dédale des sens interdits de la ville mais lorsqu'elle lui dit de sa voix vibrante "Votre cousin m'a beaucoup parlé de vous", tout en étant conscient de ce qu'avait de déplacé cette phrase dans la bouche d'une si jeune femme adressée à un homme de son âge, de sa responsabilité, il ne put s'empêcher de répondre "Ah oui", comme un gamin, tout en fixant ses cuisses.
Ce qu'il découvrit le troubla à un point extrême : une bande de chair nue et blanche apparaissait entre la bordure fantaisie d'un dim-up et la jupe trop étroite de sa passagère. De plus, elle se tenait tournée vers lui, souriante, avec la bouche et les jambes légèrement entrouvertes. Etant peu coutumier de ce genre de situation, il banda si fort qu'il eut l'impression que tous les occupants de la Rover s'en rendaient compte. Heureusement, le vent humide de la côte l'avait obligé à fermer son blouson avant de prendre le volant.

 modif | admin • màj : 30 avril 2008 à 12h26