Première partie - chapitre 1
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Milène et ses filles étaient enfin arrivées sur le chemin qui menait à leur maison. Après une journée entière de tribulations, Milène aurait pu éprouver du soulagement car rien ne remplace la douceur du foyer lorsque le monde extérieur vous broie de ses meules implacables. Mais hélas, à l'heure où il était question de relance immobilière, de taux d'emprunt minimum, de droit au logement pour tous, Milène était en passe de perdre le sien car elle ne n'avait pas de quoi payer le loyer ce mois-ci et l'hiver touchait à sa fin.
Aujourd'hui n'avait pas été un autre jour. Après une visite à la sécurité sociale de Langon où on lui avait annoncé qu'elle ne bénéficiait plus de "son" cent pour cent, sa carte bancaire avait été avalée sauvagement par une machine à laquelle elle avait expliqué qu'elle commençait à avoir très faim, sans réponse. A la suite de quoi, sa vieille 205 l'ayant lâchée sur la route de la maison, elle avait pris ses fillettes par la main, bien décidée à tenir un siège devant la mairie de Saint-Pardon de Croc qui n'était peut-être pas entièrement responsable de ses ratages, elle en avait conscience, mais tout de même. Elle y allait aussi pour demander du secours, comme elle serait entrée dans une église jadis, sauf que l'église de Saint-Pardon était fermée la plupart du temps et qu'elle ne connaissait pas le curé pour la bonne raison qu'elle n'avait plus été à la messe depuis l'âge de onze ans. Le concept d'un dieu tout puissant observant sans intervenir la misérable vie des humains était, pour elle, une obscénité.
Devant la mairie, l'idée d'affronter le visage épanoui et hostile de madame le maire lui sembla insurmontable, elle y renonça. Ce visage souriant était celui d'un monde parfait dans lequel elle ne vivrait jamais. Ces yeux méprisants étaient la mesure de sa non-humanité à elle, petit ver de terre étiqueté "RMI". Depuis qu'elle avait ce statut, c'était comme si une immense paroi de verre blindé s'était dressée entre le monde "normal" et elle. Elle l'avait assumé, vaille que vaille, rassemblant les bribes de son être comme elle pouvait, pour s'occuper de ses filles. Et voilà qu'aujourd'hui, la paroi blindée la repoussait encore d'un cran.
Les choses de la vie commençaient à dépasser son entendement pour de bon, elle vivait dans une sorte d'hébétude depuis qu'un petit bonhomme à la mine chafouine, au regard torve, s'était présenté, une serviette noire à la main, afin de lui poser quelques questions concernant son "train de vie" qui semblait, paraît-il, grandiose pour une personne bénéficiant du RMI. Elle avait, en effet, une voiture à son nom, un âne et des meubles de famille. Elle expliqua gentiment et sans méfiance à ce personnage qui avait refusé une tasse de thé, que son compagnon l'avait quittée, que son loyer était un peu élevé parce qu'ils avaient pris cette jolie maison à deux, qu'elle ne pouvait fournir aucune garantie pour déménager en ce moment, que sa voiture avait 250 000 kilomètres à son actif et que l'âne mangeait l'herbe du jardin. L'homme fut aimable et souriant, partit en disant poliment au revoir et elle reçut quinze jours plus tard un courrier lui demandant de rembourser 6500 euros à la CAF pour un RMI que, bien sûr, elle ne toucherait plus car il était immérité. C'était plus d'argent qu'elle n'en avait jamais possédé de toute sa vie. Le genre de somme que les gens gagnent au "millionnaire", à la télé. Ce n'était même pas réel.
Voilà. Depuis toujours il avait été question pour elle de cette notion de mérite. Cela avait commencé avec son refus de devenir secrétaire comme sa mère qui s'était arraché les cheveux en criant "je n'ai pas mérité ça, ingrate !", pour continuer avec un diplôme de communication manqué - elle ne le méritait sans doute pas - quand elle avait épousé un musicien auquel elle s'était consacrée - avec beaucoup de mérite, disait son entourage à lui, jusqu'au moment où il était parti en Amérique avec une rockeuse de dix-huit ans. Il en avait trente-six comme elle, s'appelait Dédé et jouait du saxo dans une compagnie régionale de jazz intitulée "Lou Fagnas Gascoun" que dirigeait un personnage despotique auquel il avait osé dire un jour que son blabla jazzie deviendrait, à la longue, un radotage sénile. Après avoir été viré sans préavis, Dédé s'était mis à boire sans avoir la force de recourir aux prud'hommes, tout avait mal tourné et depuis son départ Milène se débattait dans la mouise, seule, parce que l'alcool avait chassé tout le monde autour d'eux. Banal. Depuis, elle cherchait en vain du travail avec le téléphone coupé et une voiture qui tombait tout le temps en rade, encore plus banal.
Et maintenant on lui annonçait qu'elle ne méritait pas le statut de miséreuse. Que lui restait-il en ce bas monde ? Ses fillettes, sans aucun doute. Mais ces dernières méritaient-elles une mère aussi inexistante que même les listes les plus noires où figurent les membres de la lie de la société l'avaient exclue au rang "de déchet", comme disait à son procès l'ancien commis de l'état Maurice Papon en parlant des Juifs qu'on avait oubliés dans les rafles ? "Pauvre" est la tare la plus grande qui puisse exister en ce début de siècle hautement technocratique, considérée comme plus contagieuse que le sida ou le choléra de 1830 et qu'on fuit pour ne pas être contaminé, dès fois que ça sauterait d'un pull-over de chez Emmaüs à une veste des Nouvelles Galeries fraîchement acquise.
Et un pauvre non recensé n'a plus la moindre, la plus petite chance de bénéficier des voies généreuses qu'un gouvernement rouge caviar a mis un jour sur son chemin avant d'être bouté hors, telles que nettoyer les sanitaires des riches pour ne pas dire ses chiottes où balayer ses rues pour prouver sa spécificité d'humain – l'homme sera productif ou ne sera pas. Quand le pékin n'est même plus chômeur, ça fait baisser le taux en même temps que son goût à la vie, c'est un peu comme s'il était déjà mort. No futur.
Milène avait effectué quelques courses avec un dernier chèque sans provision, chichement, car elle n'avait pas la malhonnêteté gaillarde et essayait de ne penser qu'à l'instant.
Son seul soulagement était de ne plus voir arriver Dédé ivre, désespéré, avec son mal de vivre et ses derniers boulots de saisonnier qui lui bousillaient les mains. Elle n'était même pas rancunière, plutôt contente de l'imaginer réussissant en Amérique avec sa rockeuse, un vrai canon qui chantait comme une scie sauteuse en montrant son cul. Pourvu que ça le fasse manger, tant mieux, pourvu qu'il réussisse, même sans elle, pourvu qu'elle n'entende plus ses soliloques de désespoir, pourvu qu'elle n'entende plus rien. Elle prenait du Prozac dans ce but depuis cinq ans mais cela ne marchait pas toujours.
Ralentissant le pas devant sa boîte aux lettres, elle hésita, finit par s'arrêter car elle n'avait pas osé l'ouvrir depuis le fameux document de la CAF.
Gris, métallique, de guingois, insupportable d'efficacité, cet objet diabolique était le lien avec les instances aveugles qui la persécutaient, le lieu géométrique de ses fautes vis à vis de la société. Milène ne recevait plus aucune lettre manuscrite, compte tenu que la coutume se perd de nos jours, seules subsistent les lettres administratives, toujours au poste, toujours par la poste. Plus le moindre message d'amour ou simplement de sympathie. Ce n'était pas uniquement l'alcoolisme agressif de Dédé qui avait écarté les amis petit à petit, mais aussi sa honte à elle, son repli devant l'abandon et la pauvreté qui excluait une simple invitation à dîner, à partager l'incontournable verre de l'amitié. Que signifiait aujourd'hui un échange devant un verre d'eau ?
Celui qui ne mange pas à sa faim ne rêve plus, celui qui ne rêve plus n'est plus humain.
Des rêves, elle en avait eus comme tout le monde. Jadis, elle avait aimé la vie, la danse contemporaine, le chant et la lecture avec romantisme. Elle avait abandonné le conservatoire de musique pour suivre Dédé, "en attendant". Elle avait vendu des chaussures pour le soutenir puis était devenue mère. Ça avait été une époque heureuse durant laquelle Dédé s'était battu vaillamment pour vivre.
Le manteau rouge élimé qu'elle portait aujourd'hui avait connu ses heures de gloire. Sa couleur contrastait bizarrement avec le chemin boueux, le roncier sylvestre, il avait un côté trop urbain, comme elle. C'était le vestige d'un moment de bonheur, du cachet d'un soir, puis on va dîner, ça se passe à Bordeaux place du Parlement, il y a la fête de la musique, les copains, la vie, la vraie vie. Pas comme ici, au bout du monde où ils avaient fui les dettes, les voisins qui portent plainte parce que la musique fait trop de bruit et puis les bistrots, surtout les bistrots. "Tu verras, avait dit Dédé, la campagne c'est drôlement cool et on y boit moins." Le seul changement notoire, à ce niveau là, fut qu'il but à domicile. Elle détesta la campagne.
Pourtant, elle avait toujours cru en lui car c'était un bon musicien mais il lui manquait l'obséquiosité indispensable à l'escalade des premières marches. Sa fierté légitime, qu'on n'aurait même pas remarqué chez un individu jouissant d'une certaine notoriété, passait très mal auprès de décideurs souvent plus médiocres que lui et habitués à plus de flagornerie. Il y avait, dans les yeux de Dédé, cette petite lueur ironique qui débusque l'imposture, même involontairement.
Plongée dans ses songes et ses regrets, Milène n'ouvrait toujours pas la boite aux lettres. Sa fille aînée s'en chargea et lui tendit une lettre perdue au milieu d'un tas de réclames qu'elle laissa maladroitement tomber dans la boue ou miroitèrent les fastueux produits de consommation de ce monde qui existait de l'autre côté de la paroi de verre et auquel elle n'avait plus droit. Elle qui ne regardait jamais ces cochonneries encombrantes, ne pouvait plus détacher ses yeux d'un affreux rôti rouge bien ficelé qui la narguait de sa graisse immaculée.
- Maman, dit la fillette, il faut rentrer maintenant.
La lettre, elle savait ce que c'était. Un rappel, une nouvelle menace. Elle n'avait même pas cherché à se défendre car l'assistante sociale qu'elle avait vue lui avait demandé d'un air soupçonneux si elle était venue en voiture, la possession d'un véhicule étant un signe extérieur de richesse. Elle semblait avoir d'elle une connaissance d'extralucide, jetant des regards entendus à une page manuscrite qui traînait sur un coin du bureau. Elle avait ajouté qu'il n'y avait pas de fumée sans feu. "Et pas de feu sans bois," s'était répété Milène toute la journée.
Du feu, il n'y en avait plus lorsqu'elle pénétra dans la cuisine glaciale qu'elle chauffait comme elle pouvait, avec l'âtre, depuis que la belle bonbonne blanche "Totalgaz" était vide.
Elle posa la lettre de la CAF sur la cheminée, bien en évidence et s'assit lourdement sur une chaise. Sa tête tournait, son cœur battait la chamade. Sa vie défila sans son esprit et elle se trouva très vieille, comme si son temps était révolu. Elle sentit quelque chose de doux et d'insistant contre sa paume, c'était le petit menton pointu de la chatte noire qui réclamait son bol de lait.
- Ma pauvre Laminou, je n'ai plus de lait, ni pour toi, ni pour les filles.
Ces dernières étaient montées dans leur chambre après avoir ramassé un croûton de pain qui traînait sur la table. Le froid ne leur faisait pas peur ni les problèmes matériels de leur mère, elles s'en remettaient à elle entièrement depuis que le père était parti, réfugiées dans leur univers d'enfant. Présentement, elles avaient décidé de jouer à la grotte enfouie, sous un monceau de couvertures, dessinant des cercles de lumières avec une lampe de poche pour figurer la porte du monde parallèle qui les accueillerait toutes les deux et leur fournirait à jamais tout ce dont elles avaient besoin, avec un bonheur indéfectible en prime, surtout pour leur maman. Quelque part au-delà des forêts et des vignes, existait une ville fourmillant de gens actifs, joyeux, vaquant à mille occupations, se livrant aux mille plaisirs que procure l'argent.
L'argent. Milène quant à elle, voyait l'argent s'écouler d'une plaie comme le sang ; les dettes la retrouvaient exsangue, un corps sans vie sociale condamné à errer tel un fantôme, mendiant sa pitance jusqu'à la nuit des temps. "Je ne suis plus personne."
Elle avait bien tenté d'entretenir un petit potager mais la proximité de la forêt avec ses myriades d'insectes, l'ombre, l'acidité des pins, le gel s'était chargé de lui. Il fallait dire qu'elle manquait d'expérience en la matière. Dédé, issu d'un milieu paysan, était bien plus doué à ce jeu-là, sauf qu'il se plaignait de ne plus pouvoir jouer après avoir travaillé la terre. Elle avait aussi ramassé des châtaignes et des champignons mais ce n'était plus la saison et en avait-elle seulement le droit ?
Tout était aux autres, tout était toujours à quelqu'un. La terre qu'on s'arrachait pour la noyer de nitrate et la stériliser, les arbres qu'on coupait n'importe comment, les fossés comblés, l'eau qu'on osait plus boire, le ciel lui-même que certains avaient à peine le droit d'apercevoir de leur sombre taudis et que d'autres parcourraient à coup de millions, passant des vacances en apesanteur dans des stations spatiales soi-disant construites pour le progrès de l'humanité.

Tout ce que Dieu avait créé appartenait aujourd'hui aux humains jaloux.
Et elle, Milène, qui avait appris enfant à adresser ses prières à une gentille dame tout en bleu nommée Marie, voilà qu'on lui reprenait le peu qu'elle avait reçu comme "perçu indûment."
Elle sentit au fond d'elle-même, comme une caresse de chat, celle du renoncement. "C'est ça, j'ai vécu indûment."
Dans ce début de délire qui venait aussi de la faim qu'elle ne ressentait plus, tant elle était désespérée, elle voyait l'église de son enfance et sa mère, disparue aujourd'hui, qui lui faisait la leçon quant aux droits et aux devoirs d'une bonne chrétienne, la colonne de ces derniers étant considérablement plus longue que l'autre.
Elle était née dans un quartier populaire de Royan et avait vécu indûment.
- Maman ! Maman ! criait la grande depuis un moment.
La petite se tenait à ses côtés, suçant avec application la patte de son lapin en peluche. Elles avaient toutes deux des cheveux châtains, frisés chez cette dernière, raides chez l'autre, avec des reflets auburn luisant comme la robe d'un cheval.
Milène plongea avec peine ses yeux déjà recouverts d'une opacité d'au-delà dans la source profonde, verte, du regard sagace de son aînée.
- Oui, mon cœur ?
- Nous avons tout de même faim.
Le "tout de même" était appuyé avec juste ce qu'il fallait de contrition, le regret d'embêter.
Milène l'attrapa et la serra contre elle. Brusquement inquiète, l'enfant la repoussa pour la regarder. Milène se sentit rejetée une fois de plus et posa son front sur la table.
- Maman ?
- Ce n'est rien, dit-elle en se redressant, je suis un peu fatiguée, je vais dormir. Prends la boîte d'œufs et va chez Castaing, il t'en donnera. Mais, écoute-moi…
Elle avait haussé le ton de telle sorte que l'enfant sut qu'il fallait obéir.
- … prends ta sœur avec toi et attends-moi là-bas. Ne reviens pas, tant que je ne suis pas venue te chercher.
Elle prit le visage de l'enfant entre ses mains.
- Pas avant ! Tu m'as bien comprise !
- Oui, maman, bredouilla la petite.
- Allez, ouste ! ajouta la mère d'une voix rude.
Au bord des larmes, l'enfant empoigna la main de sa sœur et se mit à courir en oubliant la boîte d'œufs. Quand elle s'en rendit compte, elle courait toujours mais rien au monde n'aurait pu la décider à retourner d'où elle venait.
François Castaing prenait un en-cas bien mérité, après une aussi rude journée. Assis devant la cuisinière à bois qui ronronnait comme un matou repu, il se faisait de larges tartines de foie de canard accompagnées d'un blanc semi-liquoreux à damner un évêque. Ce vin venait d'ailleurs d'un monastère de l'Entre-deux-Mers qu'il fournissait en veau bien tendre. Il but un petit coup en bénissant les bons pères pour leur savoir-faire et l'espoir qu'ils lui donnaient d'un monde plus serein.

- Amen, dit-il à haute voix.
Sa femme le regarda d'un air surpris. Elle n'avait jamais vraiment compris sa tournure d'esprit à la fois si près de la matière et si bizarrement contemplative. La fréquentation des moines le tourneboulait quelque peu, semblait-il. Elle lui préférait le rôle de chasseur à celui de cagot, c'était aux femmes d'aller à la messe, boudiou, elle-même ne s'y rendant que pour les mariages et les enterrements.
La cuisine, avec sa gigantesque cheminée de pierre où devait tourner jadis à la broche un veau entier mais qui avait été fermée à demi de briques vernies, ses carreaux noirs et blancs, sa toile cirée bien propre sur la longue table de ferme et ses éléments de formica, était un endroit chaleureux, vivant, qui sentait bon le feu de bois et le confis. Lorsque Sylvie Castaing y cuisinait avec amour un chapon maison ou un faisan chassé sur ses terres, François invitait toujours Jacquot Bordessoules ou d'autres voisins et c'était la fête. La majorité de ce qu'ils consommaient était produit chez eux, planté, chassé, cueilli, coupé, ramassé, mis en conserves, congelé. Ils passaient le plus clair de leur temps à cette activité qui consiste à dépenser le moins possible en vivant au mieux.
- Comme ça, on sait ce qu'on mange, disait François, c'est pas demain la veille qu'ils nous empoisonneront.
Mais il ne concevait pas cette vie sans partage car, ajoutait-il finement "si on mange pour vivre et qu'on vit pour manger, ça tourne trop rond pour être bon."
Il fallait qu'il y ait autre chose. Il avait une passion, c'était les taureaux de concours avec lesquels il gagnait tous les ans à la foire de Bordeaux. Ça lui permettait de rencontrer du monde, de se faire des amis qui le considéraient pour ce qu'il était, un homme qui œuvre pour la perfection.
Dans le monde du bœuf bazadais, François Castaing, c'était quelqu'un. Tout le monde savait qu'il n'avait jamais donné de farine animale à ses bêtes et à présent, les bouchers locaux se les disputaient.
Il regarda par la fenêtre à meneaux ses vaches grises qui pataugeaient dans la boue du pré en contrebas. Ils les avaient mises dehors, malgré les intempéries. Au moins ça leur faisait une sortie. Dans la lumière du crépuscule, elles prenaient une teinte proche du violet qui le ravissait. C'était un moment de béatitude, précieux comme un souvenir d'amour.
Sa maison était une ancienne bastide moyenâgeuse appelée Château Poulizac où avait séjourné Henri IV, comme d'habitude, dans cette région. L'habitation n'était qu'une partie restaurée des lieux, comme s'il l'on avait imbriqué une cour de ferme dans un corps de guerre dont il ne restait que vestiges. C'était son grand-père, intéressé par les terres, qui avait acheté cette ruine à un Poulizac en mal de fonds pour la retaper à sa façon de ses propres mains, produisant un résultat étrange, une sorte d'imbroglio devant lequel les architectes des bâtiments de France s'arrachaient les cheveux mais qui ravissait François. Il vénérait la maison où il avait vu le jour et ne se lassait jamais de la regarder. Pour elle, il avait d'autres projets qu'il peaufinait avec amour en imagination. Peut-être pourrait-il un jour reconstruire les tours carrées dont on devinait la base dans les douves, mais plus question à notre époque de faire ce qu'on voulait, il lui faudrait des autorisations en bonne et due forme. Pour des gîtes ruraux, cela valait peut-être le coup. Sûr qu'il y en a qui payeraient une fortune pour passer la semaine chez Henri IV.
Té, en ce moment même, deux voitures étaient arrêtées sur la route, au bout du pré du bas et les passagers admiraient le château. Le style rutilant des véhicules, dont une Bugatti rouge, indiquait qu'il s'agissait de gens qui avaient les moyens. Les touristes arrivaient tôt, cette année et la pluie ne semblait pas les décourager. Ils étaient dehors et contemplaient sa maison avec insistance. Il ouvrit la fenêtre pour les saluer mais ils disparurent aussitôt. Tant pis. Lui, il aimait la compagnie, peu importe qu'elle soit vêtue de hardes ou de brocart.
- Donne-moi du fromage, dit-il à Sylvie qui s'exécuta aussitôt. Merci, ma bichounette.
Mais une pensée mauvaise l'assaillit brusquement et il repoussa l'assiette. Son bon visage large, sanguin et placide exsuda la contrariété. Rémanent, le souvenir des attitudes de Jacquot ne le laissait plus en paix.
Sylvie, qui avait surpris chez lui ces nuages intermittents, s'inquiéta.
- Qu'est-ce que tu as aujourd'hui que tu manques d'appétit comme ça ? Tu es malade ? Nous n'avons pas d'ennuis, au moins ?
Depuis quelques instants, elle le trouvait aussi sombre que le jour où il avait refusé de vendre son tas de cailloux de bastide maudite pour la modique somme de un million d'euros. Faut-il être barjot, je vous demande un peu. Elle aurait enfin pu habiter une maison neuve, facile d'entretien, quelque part sur les terres du bas, puisque ces imbéciles n'achetaient que le haut. Un vent de folie avait soufflé sur le pays depuis la baisse des taux d'intérêt et de la TVA, il ne resterait bientôt plus une maison ancienne disponible. Et son couillon de mari qui refusait de vendre ! Un cas de divorce. Ma parole, elle était vraiment trop bonne fille.
- C'est immoral, avait-il décrété, sentencieux.
Son père, juste avant de mourir écrasé entre la remorque et un taureau furieux, lui avait pris la main et exigé de lui cette promesse.
- Mon fils, ne vends jamais la terre et la maison où tu es né, ça porte malheur.
Il avait promis, tenu sa promesse et quand les fléaux du ciel s'étaient abattus sur le monde paysan, il avait espéré être épargné grâce à cette loyauté envers son père.
Parfois, il se redressait en sueur sur son lit la nuit, comme un fantôme. Dans sa tête, une valse infernale tournait. "La tempête, la vache folle, la fièvre aphteuse, la grippe aviaire et quoi encore ? Un million, c'est un million. " Tout vendre, se planquer dans une ville, ne plus rien savoir. Et mourir d'ennui.
Alors s'il faut mourir de quelque chose, autant mourir de ce qu'on aime plus que tout au monde, sa ferme.
- Qu'est-ce que tu as ? insista Sylvie.
- Ce n'est rien, dit-il, juste une impression.
Il avait "ses impressions". Sylvie s'inquiéta car elles étaient souvent justifiées. Le rebouteux l'avait bien dit : "S'il avait voulu, le François, ah ! s'il avait voulu, il aurait pu se servir du don…" Car il sentait des choses depuis toujours. Elle n'avait jamais oublié la fois où il était tombé à genoux aux champs, le visage dans les mains pendant qu'à la ferme, sa mère mourait dans son lit en s'endormant doucement. Il l'avait su.
- Qué impression, qué impression ? demanda-t-elle en s'énervant un peu.
- S'ils continuent comme ça, il y aura un jour un drame, déclara-t-il. Comme je te le dis, millédiou !
Elle compris tout de suite à quoi il faisait allusion.
- Mais pourtant, la commune est bien gérée, personne ne s'en plaint, rétorqua-t-elle.
- Pôvre, dit-il de son ton le plus lugubre, gérer la commune c'est l'affaire des hommes mais gérer les âmes, Dieu seul le peut.
Elle en resta coite.
A ce moment retentit un son étrange, comme l'appel d'un petit animal en détresse, plus aigu qu'un veau, plus profond qu'une chèvre et une sorte de martèlement léger sur l'huis.
- Qu'es aco ? fit Sylvie en sursautant. C'est une bête ou il vient quelqu'un plus ?

Elle était sous le coup de la prophétie de son mari et tremblait par spasme comme un animal qui a froid. Quand cet idiot avait ses impressions, ça la secouait toujours pareil. Avec les poils qui se redressaient sur ses bras comme les piquants sur les bogues des castagnas.
François sentit son estomac se fermer définitivement et poussa un gros soupir de détresse. On ne laisserait donc jamais son organisme délicat en paix ? Car autant il était gourmet, autant ses émotions lui coupaient l'appétit pour un oui pour un non depuis quelque temps.
- Hé, va donc voir ce que c'est !
Lorsque Sylvie eut ouvert la porte, il reconnut les pleurs d'un enfant.
C'était comme un long sanglot qui ne s'interrompait que par des halètements qui se voulaient parole mais n'étaient que de petits cris incompréhensibles.
La Sylvie revint, agacée, les yeux au ciel.
- Je n'y comprends rien, c'est la drôlesse de la Gatouneyre, elle me parle de la boîte à œufs et de sa mère dans un charabia de gitous. Vas-y voir, toi, si tu veux.
N'aimant pas la mère, elle n'avait aucune indulgence pour ses enfants.
Il y alla, découvrit les deux fillettes qui se tenaient près de la porte, pas du tout décidées à entrer. L'aînée fit un geste en direction de sa maison, elle était si essoufflée et semblait si désespérée qu'il comprit que quelque chose s'était passé.
- Il faut venir, il faut venir, elle m'a dit de prendre les œufs - j'ai même pas pris la boîte - et de pas rentrer, de rester ici mais il faut y aller, monsieur Castaing !
Pour un peu, elle lui aurait attrapé le pantalon comme un chien qui veut être suivi.
- Que s'est-il passé ? Un accident de voiture ?
Comprenant qu'il ne pourrait lui arracher un mot de plus, il l'empoigna par la main et la traîna à la cuisine. La toute petite suivait, plus pâle que le lapin blanc qu'elle serrait contre elle.
- Sylvie ! Tu me les gardes ici, je vais voir ce qui se passe à la Gatouneyre ! Si je te klaxonne plusieurs longues fois, tu appelles les pompiers !
La Sylvie obtempéra, tout de même inquiète et colla les petites sur un banc, devant des bols de lait sur lesquels elles se jetèrent comme des bêtes. L'une attrapa même un morceau de ventrèche qu'elle dépeça de ses doigts avides avant de se la fourrer dans la bouche comme si sa vie en dépendait.
- Ma parole, dit Sylvie, c'est qu'elle ne les nourrit pas cette rapiasse !
L'aînée, qui se prénommait Ella à cause de Fitzgerald, se redressa fièrement et dit :
- Ma mère ne s'appelle pas comme vous dites. Son nom c'est Milène Jacquet.
- Tiens, tu as repris ton souffle, toi …
Et elle lui servit une tranche de pâté de canard.