Première partie - chapitre 1
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Zaventem, aéroport de Bruxelles, au même moment.
Assis à la cafétéria, Charles Édouard Gondoval de Poulizac buvait un grand café au lait en regardant mélancoliquement les avions rouler sur les pistes.
" Il n'y a même plus de moineaux sur les tables, se dit-il."
Dans le temps, en effet, les oiseaux s'introduisaient sous l'énorme plafond du bâtiment et attendaient en voletant d'une table à l'autre que les clients leurs laissent quelques miettes. Ça l'avait toujours amusé. A présent, pour s'amuser, il ne restait plus qu'à dépenser de l'argent dans les boutiques de luxe. Un gros flacon de Guerlain pour Marina, une montre Rollex qui marquait le kilométrage et les battements cardiaques pour William, et des trousses scolaires de chez Hermès pour les jumeaux. Il n'était pas très content de lui mais son imagination cadeau de voyage était fatiguée, à force. D'autant qu'il lui faudrait subir une réunion de comité d'entreprise dans ses bureaux de Biarritz avant de rejoindre sa famille. Qui sait où il oublierait ces objets superflus. Et même, en ce qui concernait le parfum, il y avait une chance sur deux pour que sa femme déclare avec un petit sourire embarrassé : "C'est très gentil, chéri, mais les chevaux trouvent que ça pue."
Toujours bel homme, grand avec de l'allure, son visage sérieux sous les cheveux blonds séparés par une raie de côté, des lunettes d'écaille carrées qu'il appelait "mes formats paysage", il privilégiait le confort au détriment du look, au grand dam de son cousin et associé Bertram dont c'était le principal souci. Il portait une veste en loden beige sur un pull en cachemire et en pantalon de flanelle gris. C'était sa tenue de voyage. Il aimait à ce que ses habits soient de bonne qualité mais sans y attacher trop d'importance. Il demeurait toutefois plus pointilleux au sujet de ses bagages car il était si souvent en déplacement que ses valises lui servaient de meubles. Ses préférences allaient au cuir sombre de chez Vuitton, avec les gants et le richelieu Derby assortis. Ainsi pourvu, il se présentait n'importe où avec une tranquille assurance. Ce n'était pas tant l'effet de séduction qui le préoccupait que celui de donner à ses interlocuteurs ou aux inconnus qu'il croisait au gré des restaurants et terminaux, la certitude de sa force et de sa solidité. Feu son père, qui incarnait la tradition à lui seul, avait cherché à lui inculquer la notion de respectabilité depuis sa plus tendre enfance et il cherchait à s'y tenir avec l'obsession maniaque du marcheur prudent que le gouffre attire, depuis qu'il avait dérogé à la première règle en épousant par passion une femme si éloignée de son milieu que le concept même lui échappait.
Marina. Belle et délicieuse Marina. Avec ce visage d'adolescente à la petite bouche triangulaire qui donnait toujours une exquise impression de transgression, ce corps qui le rendait fou, si attirant qu'au moindre refus, il devait juguler en lui une forme de violence que son éducation réprouvait. Insaisissable Marina. Il ne la comprenait pas du tout et c'était le subtil mélange entre leur douloureuse incommunicabilité et son instinct de mâle dominant qui provoquait ce désir irrépressible. Cela et la haine de ces canassons du diable auxquels il avait toujours et sans succès cherché à l'arracher.
Si Marina semblait se soumettre à toutes sortes de desiderata concernant sa vie et son milieu à lui, elle avait ce domaine si secret, si impénétrable et sous ses airs de petite fille sage - c'était l'attitude qu'elle adoptait devant lui, pour ne pas le contrarier, - elle cachait une nature d'une force insoupçonnée. Cela, il le pressentait mais ne voulait ou ne pouvait se le formuler. Car même aujourd'hui, Charles Édouard Gondoval de Poulizac n'était pas prêt à reconnaître son échec. Il pensait à sa capitulation en terme d'âge et de sagesse alors qu'il avait perdu la guerre dès les premiers combats. Tant qu'ils n'avaient pas eu d'argent, sa principale préoccupation avait été Marina. Ensuite, son métier l'avait absorbé, la Poulitech-SA, une affaire de copie de meubles de styles pour maisons de campagne et bureaux, montée avec son cousin Bertram. Cette association lui avait prouvé que sa famille lui pardonnait sa mésalliance et il s'y consacrait d'autant plus.
Depuis qu'ils avaient réussi à acheter cette maison en Gironde, sa femme et lui se voyaient de moins en moins. Le travail était pour lui un exutoire, il y trouvait son compte, évoluant dans un milieu qui lui était naturel. Il avait aimé voyager, aller d'hôtel en hôtel sans se poser nulle part, toujours jeune, toujours vigoureux, tel un Henri de Monfreid de la classe affaires. Il avait eu quelques maîtresses sans importance, Marina demeurant le mystérieux objet de son choix, de sa convoitise et sa femme légitime à la vie à la mort. Chez les Gondoval de Poulizac, on ne divorçait pas. D'autant qu'ils avaient trois magnifiques enfants, les plus beaux de la famille, les seuls garçons ! Dont il s'était déchargé sur elle sans la moindre mauvaise conscience car il estimait qu'une femme se devait exclusivement à son devoir de mère.
Ce matin, cependant, il s'était levé avec difficulté dans sa luxueuse et détestable chambre d'hôtel, réalisant que l'habitude avait émoussé chez lui cette impression d'aventure qu'il ressentait dix ans auparavant. Alourdi par un mauvais dîner d'entreprise, déprimé, brusquement conscient qu'il venait d'avoir quarante cinq ans, il avait pris la bonne résolution de ralentir ces voyages monotones, de rentrer une fois par semaine aux Bordes, d'élever ses enfants qu'il connaissait si peu. D'essayer enfin de comprendre sa femme avant de lui sauter dessus comme un taulard frustré qui a tiré vingt ans. C'était plus fort que lui, il suffisait qu'elle le regarde avec cet air de n'appartenir à personne et vlan ! Il ne se contrôlait plus.
Il aurait aimé l'appeler tout de suite de son portable, mais elle consultait rarement le sien, intimidée par le fait qu'on ne voyait pas les gens en face, qu'on pouvait les déranger n'importe où. Elle était distante, un peu froide, si bien qu'il coupait souvent la communication avec l'impression d'être un étranger en sa demeure.
Il soupira, termina son café froid, mit la bandoulière de son superbe sac sur son épaule lasse et se dirigea vers l'embarquement.
Les femmes le regardèrent passer, rêveuses, avec le regret de ne pas connaître un homme d'une aussi grande distinction, mais s'il ne leur accorda pas un regard il eut au moins la satisfaction de laisser dans son sillage les remous d'un charisme intemporel.

Au château, la table avait été dressée dans la salle à manger aux panneaux de bois à chantournements gris-bleu, au plafond de stuc dont la poussière de plâtre se confondait avec le sucre en poudre des gâteaux. La comtesse Armelle Gondoval de Poulizac, âgée de quatre-vingt trois ans, reconnaissait que de nombreuses parties de sa vieille demeure avaient besoin d'une sérieuse restauration mais elle ne pouvait se résoudre à subir l'invasion d'artisans du bâtiment affreusement bruyants qui bouleverseraient les lieux où elle vivait. Cela lui paraissait insupportable voir dangereux pour sa santé. Alors elle abandonnait les pièces les moins habitées à leur triste sort de musée, les autres étant son dernier bastion. Il y a un âge où l'on dit : "Vous ferez arranger cela après ma mort."
Mais d'une manière générale, la beauté des meubles patinés par le temps et les souvenirs était telle que chacun s'y trouvait bien.
Tous les convives étaient présents hormis Alice qui se faisait attendre. Ce n'était pas son habitude, pourtant, pensait sa mère en fronçant les sourcils.
La masse imposante de la vieille dame, calée dans son fauteuil Louis XIII en bout de table, les tenait tous en respect. Son chignon blanc, jadis blond, qui n'avait pas changé de forme depuis des décennies, encadrait un visage large aux traits fins et ses yeux bleus, inquisiteurs, les fixaient toujours avec la même vivacité, allant de l'un à l'autre avec tant d'attention qu'on s'attendait toujours à une question intime, alors qu'elle se livrait seulement aux joies de la contemplation.
Vanessa Crécy, née Gondoval de Poulizac, dite "Vanvan" observait avec inquiétude les variations qui s'opéraient sur le visage altier de sa grand-mère. Non qu'elle craignît quelque chose en particulier mais elle était d'un tempérament anxieux et son principal souci était de ne pas déplaire à ceux qui comptaient pour elle, de s'appliquer à ce qui se fait, à ce qu'on attend de vous, qu'il s'agisse de l'éducation des enfants ou de la confection d'un diplomate pour le thé en passant par la lecture du livre conseillé par l'évêché.
- Ne parlez pas à table et tenez-vous droites, dit-elle avec nervosité à ses filles alignées côte à côte devant des assiettes qu'elles contemplaient courageusement sans avoir le droit d'y toucher.
Pull-overs en cachemire sur chemisiers ornés de fleurettes et jupes plissées, elles étaient vêtues à l'image de leur mère, discret rang de perles en moins, c'était un plaisir de les voir toutes les quatre sages comme des images. Vanvan était une jolie femme mince aux cheveux bruns coiffés au carré et pris dans un serre-tête de velours bleu marine assorti à sa tenue. Il lui manquait toutefois ce je ne sais quoi en couleur qui différencie "La Dame aux Camélias" d'Abel Gance de "Raison et sentiments" d'Ang Lee. Elle n'avait pas, à proprement parler, fait un beau mariage, épousant un médecin de la bourgeoisie locale, "un homme méritant," comme disait sa grand-mère qui ne le tenait pas en haute estime depuis qu'elle l'avait surpris en train de se présenter "Crécy de Poulizac" à un capitaine d'industrie bordelais parfaitement vulgaire mais néanmoins membre de l'Automobile Club.
La fille aînée, une brunette de douze ans à l'œil vif demanda entre haut et bas à sa mère ce que fichait grand-mère Alice. Déjà qu'on était obligé de l'embrasser - elle avait un parfum impossible, beurk - et en plus son retard vous empêchait de manger. Comme si une grand-mère Armelle ne suffisait pas, il en fallait deux en même temps…
Sa sœur cadette lui donna un violent coup de pied sous la table pour la calmer, pas question de se laisser encore engueuler à la place de cette idiote qui disait n'importe quoi. Le résultat fut que l'aînée poussa un cri d'orfraie, à la suite de quoi la mère se leva et l'emmena aux cuisines malgré ses protestations, c'est pas moi, c'est Charlotte, etc. Quelle horrible cafteuse, chiotte et prout, elle est punie comme d'habitude, bien fait pour elle.
Autour de la table, seule la comtesse avait élevé un sourcil réprobateur tout en sachant que les temps avaient si bien changé qu'un déjeuner hebdomadaire pouvait être permuté du dimanche au mercredi afin de préserver les "week-end" à la mer, je vous demande un peu. C'était la faute de cette église moderne qui disait la messe en français et bouleversait tous les horaires.
Les convives se désintéressaient de l'incident. Le frère de Vanessa, Bertram Gondoval de Poulizac, discutait avec l'oncle Sixte des conséquences de cette pluie entêtante qui mettait obstacle à bon nombre d'activités agricoles, sans compter la menace de la grippe aviaire et ces histoires de bêtes qui ne se vendaient plus, comme si ces pauvres gens avaient besoin de cela, c'était une saison désastreuse. Sixte, réellement affecté, était conscient que Bertram s'en fichait comme d'une trompette mais il fallait bien parler de quelque chose entre hommes et lui-même ne connaissait rien aux meubles de bureau. "Mes boutiquiers de neveux," disait-il avec condescendance. On avait beau lui expliquer qu'il s'agissait de trusts, holdings et autres, Charles Édouard et Bertram demeuraient pour lui "les marchands de chaises." Encore eussent-ils été directeurs de Sotheby's ou acheteurs pour les musées nationaux, ils auraient trouvé grâce à ses yeux, mais là… Enfin, nous vivions une époque où les hommes de qualité se raréfiaient, la seule qu'il reconnaissait à Charles Edouard étant la sagesse d'avoir renouvelé son sang avec Marina. Cela aussi était une nécessité impérative que bien des vaniteux se refusaient à admettre, confondant la pérennité du nom avec celle de pureté de la race, au point de se retrouver avec les mêmes gueules dégénérées que les paysans de la France profonde croisés entre cousins comme de mauvais chevaux. Il suffisait de voir cette petite Vanvan avec ses vapeurs et ses tremblotements. Elle se mourrait un jour de consomption que cela ne l'étonnerait pas. Même pas capable d'avoir un fils ! Quant à Quitterie, la femme de Bertram, c'était un bas bleu de leur milieu, si cultivée et si parfaite qu'on avait toujours l'impression d'être un imbécile quand elle parlait. Heureusement qu'elle avait ses œuvres, qu'elle était prise régulièrement par la braderie du secours catholique, comme aujourd'hui. On pourrait dire n'importe quoi sans être regardé avec commisération par cette grosse vache si intelligente. Tout dans la tête, rien dans les bottes, celle-là était bien trop lourde pour monter gaillardement à cheval en chasse à cour, il y avait une justice saperlipopette !
- Avez-vous un problème, Sixte ?
- Mais non, mère, tout va bien.
Il se rendit compte qu'il était parti une fois de plus dans ses rêveries, cela lui arrivait fréquemment ces derniers temps. L'attention de la comtesse avait été attirée par le redressement inconscient de son petit corps replet sur sa chaise, l'œil fixé au loin, l'attitude martiale du grand veneur, sans commune mesure avec les sujets dont il était question à table.
La comtesse soupira. Depuis qu'il était veuf et à la retraite, son fils lisait de plus en plus de livres historiques traitant de sciences héraldiques ou de grandes figures militaires allant du douzième au dix-septième siècle. Elle le soupçonnait de se prendre pour les personnages de ces épopées et en effet, lui qui n'avait jamais réussi à se tenir correctement à cheval, se livrait parfois à des chevauchées imaginaires durant lesquelles il boutait hors l'ennemi jusqu'au dernier. Il n'en avait jamais été question entre eux mais ils étaient si proches que leurs pensées étaient devenues semblables à une trame invisible, tissée au fil du temps depuis des siècles.
La gêne de Sixte fut interrompue par l'arrivée de sa sœur Alice, pressée et minaudant, un vrai club de loisirs créatifs à elle toute seule. A présent elle embrassait ses petites filles "ma cocotte, ma poulette" et tout le tintouin. Puis elle se calma progressivement car sa mère la fixait d'un œil peu amène.
- Vous êtes très en retard, Alice, lui dit-elle. Un contretemps ?
Préférant éviter un problème de famille qui pouvait encore mener Dieu sait où, Alice répondit succinctement, l'œil vague :
- Oui, mère, une histoire de mairie.
Elle crut s'en être tirée à bon compte mais Sixte, n'y tenant plus, bien qu'il risquât de trahir ainsi l'indiscrétion de ses manigances de voyeur, lui demanda sournoisement :
- Marina a-t-elle un problème ? J'ai cru la voir se rendre à la mairie.
Alice lui jeta un regard peu amène et perdit son sang-froid.
- Un problème ! fit-elle en haussant le ton malgré elle. C'est à moi qu'elle pose des problèmes avec ses maudits chevaux.
Constatant une fois de plus à quel point il lui était facile de débusquer sa chère sœur, il en rajouta.
- Cette gentille Marina ? Cela m'étonne beaucoup de sa part.
- Ah ! s'exclama Vanvan, sortant de son habituelle discrétion, vous aussi, mon oncle, vous la trouvez gentille !
Alice se contint du mieux qu'elle put.
- Que se passe-t-il ? demanda la comtesse. De quelle extravagance Marina s'est-elle rendue coupable ?
Elle-même demeurait d'une grande indulgence pour la femme de son petit-fils Charles Édouard, qui avait su lui donner une si belle descendance. Des garçons, s'il vous plaît. Et très bien élevés malgré leur côté moderne.
Alice avait un mal de chien à dissimuler sa rage.
- Rien de très grave si ce n'est que ses chevaux mangent les pins, que je lui ai demandé de ne plus parcourir les plantations avec eux, qu'elle ne l'admet pas et qu'elle est venue chercher deux cartes d'électeurs à la mairie si vous voyez ce que je veux dire !
Sixte se demanda avec espoir si elle allait se mettre à pleurer car il avait décelé un léger tremblotement dans sa voix.
- C'est très ennuyeux, maman, je comprends ta contrariété, dit Bertram en bon fils. Nous devrions tous nous sentir concernés, ajouta-t-il avec conviction. Si la mairie nous échappe, nous risquons d'avoir de mauvaises surprises avec certains agriculteurs. Il doit y avoir moyen d'arranger les choses, j'en parlerai à Charles Édouard.
C'était un homme qui prenait grand soin de sa tenue vestimentaire en toutes circonstances. Pour le déjeuner hebdomadaire de la comtesse Armelle, il portait un blazer bleu de très bonne façon. De taille moyenne, cheveux châtains raides coiffés en arrière avec une mèche batailleuse, lunettes ostentatoires, look golden boy classicos, le sourire ouvert et le verbe aisé. Bien que moins favorisé par la nature que son cousin Charles Édouard, il brillait beaucoup plus en société, visant à transformer la simple bienséance en un outil de communication de la place financière.
Les autres, que l'intermède amusait jusqu'alors, furent soudain plus attentifs. Alice profita aussitôt de son avantage.
- Imaginez que les copains d'Erasmus Bos fassent une liste, ce serait la fin de cette commune ! s'exclama-t-elle. Saint-Pardon de Croc serait une usine à purin hérissée de silos monumentaux, pire qu'une région pétrolifère !
Sa mère, déjà agacée par le déferlement de propos excessifs qui risquait de suivre, fit signe à Stefa qu'il était temps de servir, si bien que les convives s'appliquèrent à déguster leurs asperges sans laisser paraître qu'ils étaient affamés, chacun imaginant à sa façon les désastres prédits par Alice.
Bertram, loin de partager les angoisses de sa mère, se représenta une forêt de silos étincelants, contribuant à la fortune des siens, puis il pensa à l'affaire des silos de Blaye qui avaient tué un certain nombre de gens et porté la poisse à l'un de ses amis qui, Dieu merci, s'était recyclé dans les laboratoires pharmaceutiques et spéculait sur la grippe aviaire avec les actionnaires de l'agro-alimentaire. Il se promit de prendre quelques actions de cette fructueuse opération, ça ne mangeait pas de grain. Mais quelle époque difficile pour les hommes d'action… harcelés par la justice pour le moindre détail. Et ces ouvriers si insolents, tous chômeurs en puissance, qui n'avaient aucune reconnaissance pour le travail fourni !
- Reprendrez-vous un doigt de vin, mère ? demanda Sixte pour rompre le silence.
Ils en étaient à présent au poulet rôti, un véritable délice, cadeau de Fayan à la comtesse. Il préférait tuer les volailles élevées dans son jardin et offrir les invendus plutôt que de se les voir un jour brûlées comme tout le reste – encore une que les boches n'auront pas.
- Non mon cher, répondit la comtesse, et vous feriez bien de suivre mon exemple, vous en êtes au troisième.
- L'année quatre-vingt seize de ce cru est excellent, dit-il en respirant à fond pour chasser l'agacement qui s'était emparé de lui.
Cette surveillance permanente de son moindre geste, ces commentaires à la fois doucereux et péremptoires lui étaient pourtant coutumiers mais on ne s'habitue jamais à un tel rétrécissement psychique, surtout en présence des autres. Il avait beau savoir que la plupart des convives s'en fichaient comme d'une guigne, le regard revanchard de sa sœur Alice l'enrageait. "Chacun son tour," disaient ses yeux.
Vanvan, quant à elle, se tenait de moins en moins droite. Quelque chose semblait l'accabler plus que de coutume. Elle mangeait tête basse, décortiquant la pointe de son aile de poulet avec la précision d'un chirurgien, sans même remarquer que la plus jeune de ses filles, quatre ans, avait empoigné son morceau à pleines mains et se barbouillait de sauce jusqu'aux cheveux. Cela devenait inconvenant. Sixte regretta le temps où la nurse anglaise faisait manger les enfants aux cuisines, il ne savait plus très bien à quelle époque cela remontait mais il se souvenait avoir été infernal avec une espèce de grande jument nommée "miss" et cela l'égaya.
Alice, agacée par l'inattention de sa fille, entreprit de débarbouiller la petite en pinçant les lèvres. Malgré cela, Vanvan resta en dehors du monde.
- Et ton violoncelle ? demanda-t-elle en haussant la voix.
Vanvan sursauta, déjà coupable d'on ne savait quel manquement.
- Cela marche très bien, maman. Madame Stavic dit que je progresse.
Sixte eut un coup d'œil en coin pour sa propre mère car ils avaient entendu plus d'une fois Alice dire "ma fille joue mou", mais la vieille dame restait impassible.
- C'est vrai, surenchérit Bertram en frère attentionné, Vanessa fait des progrès ébouriffants. A ce train-là, elle pourra bientôt nous offrir un récital.
La jeune femme lui lança un regard désespéré mais il semblait absorbé par le contenu de son assiette.
- En voilà une excellente idée, dit la comtesse. Que diriez-vous de dimanche en huit, Vanessa ? Nous avons les Melgaubert à déjeuner, ils sont très mélomanes.
- Très bien, grand-mère, répondit Vanvan qui n'aurait voulu contrarier la comtesse pour rien au monde.
L'idée de produire ses pauvres et vaillants exercices devant les Melgaubert qui ne manquaient jamais un concert organisé par le Lyon's ou autre fratrie philanthropique ou vineuse, la terrifiait. Rien n'est plus odieux que ces mélomaniaques qui n'ont jamais eu un instrument de musique entre les mains mais dont l'entregent fait autorité en la matière.
Elle éclata brusquement en sanglots devant l'assemblée médusée.
- Mais calmez-vous, mon petit, dit la comtesse embarrassée. Tout cela n'est pas très grave, nous nous passerons de vos talents jusqu'à ce que vous vous jugiez prête, je vous assure.
- Ce n'est pas ça, hoqueta-t-elle. J'ai des contrariétés personnelles.
Son frère lui posa une main plus ferme qu'amicale sur le bras, lui signifiant par ce geste qu'elle s'était assez donnée en spectacle. Elle se moucha, sourit et pria l'assistance de bien vouloir l'excuser.
- Vous n'y êtes pour rien, grand-mère, je vous assure. Ce qui m'a contrariée aujourd'hui est une phrase malheureuse de mon amie Béatrice de Roquensaint. Elle m'a dit qu'habiter Bazas faisait ridicule, voilà. Moi qui ai toujours habité Bazas, je l'ai mal pris.
- Ma pauvre Vanvan, dit la comtesse avec commisération, comment pouvez-vous être touchée par de telles vétilles. Sachez tout d'abord qu'habiter Bordeaux fait également ridicule pour les Parisiens…
Elle ponctua sa phrase d'un moulinet de la main un peu canaille qui fit sourire les convives.
… que les Bordelais, permettez-moi de vous le dire, sont considérés comme des personnages bornés, provinciaux et foutrement décadents ! Qui plus est, ils affirment les reconnaître dans la rue entre tous les gens de nos milieux grâce au bon chic démodé qui les caractérisent, mais bien sûr, ils se vantent.
Tout le monde manifesta une approbation admirative pour la comtesse dont le grand âge ne diminuait en rien la tournure d'esprit.
La jeune femme fut rassérénée par la bienveillance de sa grand-mère et la conversation reprit son cours normal.
Sixte, qui s'était tu par respect pour sa mère, poursuivait cependant la lutte sournoise commencée plus d'un demi-siècle auparavant avec sa sœur bien-aimée.
- Cette petite peste de Roquensaint est mal placée pour parler, sa mère n'est même pas de nos milieux… je ne vois pas en quoi une fille de marchande de chocolat de la rue Judaïque est plus chic qu'une bazadaise dont les ancêtres guerroyaient aux côtés d'Henri IV. Pourquoi ne fréquentes-tu pas plutôt ta cousine Marina? Voilà quelqu'un de délicieusement naturel.
Son visage était emprunt d'innocence, son regard distrait, comme s'il avait déjà oublié ce qui s'était dit précédemment.
Alice faillit s'étrangler en avalant son fromage.
- Maman serait contrariée, murmura Vanvan dans l'espoir qu'il se taise.
- Moi ma fille ? fit Alice sur un ton suraigu qui se voulait joyeux. Contrariée ? Moi ? Penses-tu. Contrariée, moi, mais pas du tout, voyons, quelle idée… tes fréquentations ne me regardent pas.
- Et Marina est tout de même la femme de Charles Édouard, dit Bertram.
- Et elle élève très bien ses fils, dit la comtesse.
- Alors je l'inviterai pour le thé, s'exclama Vanvan avec un enthousiasme inhabituel.
Mais aussitôt, son visage s'assombrit.
- Peut-être qu'elle refusera… elle ne s'intéresse qu'à ses chevaux, elle est si sauvage.
- Peut-être pas, dit la comtesse. L'isolement des caractères fiers n'est jamais entièrement voulu. Nous n'avons pas toujours traité cette jeune femme comme elle le méritait !
Le repas se poursuivit dans un silence rêveur pour la plupart, rageur pour Alice qui se contenait à s'en étouffer, résolue à garder un silence intelligent et supérieur.
"Aux innocents les mains pleines, se disait-elle, ces idiots ne se rendent pas compte que le loup est dans la bergerie, que le ver est dans la pomme !"
Sixte s'inventait une Marina en grande tenue d'amazone, sur son beau cheval bai lancé dans la nuit tandis que Bertram l'imaginait avec contrariété se faisant sauter par son crétin de cousin. L'évocation de son corps offert était si réelle qu'elle lui porta une rougeur aux joues. Naguère, tous les jeunes gens qui entouraient Charles Édouard, avaient été mort de jalousie quand il avait gagné la course, lui inclus. Le camouflet lui restait en travers de la gorge. Qu'avait cet imbécile de plus que lui ? Il est vrai qu'à sa place, il n'aurait pas épousé Marina mais se serait contenté de la prendre pour maîtresse. Il soupira parce qu'en ce moment, il n'avait pas grand-chose à se mettre sous la dent, si l'on peut dire, et sa femme Quitterie souffrait d'une migraine chronique dès qu'il était question de sexe.
Vanessa, qui admirait secrètement sa cousine Marina depuis des lustres, la voyait assise devant un service à thé anglais, dans l'une de ces vestes cintrées si seyantes qu'elle portait parfois, jolie comme un tableau de madame Vigée-Lebrun, avec ses boucles blondes et vaporeuses, enfin, quand elle se coiffait.
La comtesse pensait avec mélancolie à son écrivain préféré, la sulfureuse Germaine de Staël et à son amitié pour madame Récamier. "Madame de Staël donne à la perfectibilité la place que je donne au Christ," avait dit Chateaubriand.
Elle jeta un coup d'œil discret aux membres de sa postérité occupés à déguster leur café avec mesure. Elle se demanda si l'une et l'Autre, à savoir la perfectibilité et le Christ, avaient seulement une place dans leur vie en dehors des bonnes manières et de la messe.
"Les gens comme nous sont d'un ennui…" soupira-t-elle intérieurement.
Il lui avait fallu atteindre un âge avancé pour admettre que cette certitude secrète l'avait toujours habitée.
"Si j'avais eu le courage d'être scandaleuse à vingt ans, j'aurais pris l'Orient Express pour Constantinople au bras de ce musicien juif qui jouait Chopin comme un dieu," se dit-elle avec nostalgie. Avec la joie d'être reniée par ma famille, bon débarras. Au lieu de quoi j'ai épousé mon abruti de cousin Auguste qui s'est très vite métamorphosé de beau lieutenant en politicien ventru. Ce pauvre Auguste, un manque d'imagination, encore heureux que j'aie pu lui expliquer qu'il valait mieux suivre De Gaulle en Angleterre que Laval en enfer.
Quant au musicien, prénommé Samuel, il avait gagné le concours Reine Élisabeth de Belgique et s'était marié à la synagogue avec une Rébecca, comme de bien entendu. C'est par la radio qu'elle l'avait su après la guerre et elle avait remercié Dieu de l'avoir gardé en vie. "J'espère qu'il s'est emmerdé dans son mariage autant que moi," se dit-elle. Ses pensées saugrenues, sa nostalgie, la comtesse se les gardait au tréfonds de l'âme, conservant devant les siens, l'attitude et les opinions qui convenaient. Son indulgence pour Marina, était l'exception qui confirme la règle, il fallait bien que quelqu'un s'oppose à ce choléra d'Alice.
Claudette Goudenèche fit asseoir sa visiteuse de l'autre côté de son bureau de teck et prit un air professionnel. Elle était en proie à une exaltation intérieure qu'elle dissimulait de son mieux. "C'est mon jour de chance."
C'était bien elle, au début elle avait eu un doute parce que la personne s'était présentée avec des lunettes noires et une casquette d'une triste banalité, mais quand elle l'ôta, il se dissipa. C'était Maxime Brun, célèbre entre toutes, une comédienne qui avait débuté dans les films X et finirait dans le Larousse illustré. On la voyait souvent dans les médias, à l'occasion de festivités idoines et dernièrement, pour la sortie d'un film sur Anaïs Nin dont elle avait eu le premier rôle qu'elle avait interprété avec intelligence et sensualité, surtout la scène où on la voyait s'envoyer en l'air avec Henri Miller dans un Clichy reconstitué au Kirghizstan pour équilibrer le budget. Claudette qui préférait pourtant les films d'actions mais sortait au cinéma de Bazas avec son mari une fois par semaine, avait apprécié le film et l'actrice. Aujourd'hui, elle était hyper-flattée de l'avoir devant elle. "Peut-être sont-ce là enfin les retombées positives du mariage Arnault", se dit-elle, ce en quoi elle n'avait pas tort car la comédienne y avait été invitée et s'y était rendue uniquement dans le but de prouver que c'était ringard et réac à chier. A la suite de quoi elle s'était promenée dans la région et avait décidé d'y trouver un petit pied à terre. "Les retombées positives seraient une flambée de l'immobilier ou ne seraient rien", décida Claudette dont le cœur battait de joie. Ils en avaient tant parlé de ces retombées, on avait beau regarder le ciel sans jamais rien recevoir d'autre que de la pluie sur la gueule, macari de diou, il était bien temps !
Sa seconde généreuse pensée fut : " Anti, qu'est-ce qu'elle fait vieille de près !" Sa troisième : "Elle a du pognon, elle va mettre le paquet."
La femme semblait fatiguée. Ses courts cheveux noirs formaient des épis incontrôlables et ternes, son visage sans maquillage exprimait une froide indifférence au monde et à sa propre apparence. Elle portait un jean sur mesure usé et un blouson de cuir patiné dont le prix devait concurrencer le salaire d'un cadre de banque en fin de carrière. Elle fit un sourire figé que lui rendit aussitôt Claudette.
- Vous chercher une maison, dit cette dernière.
- Ça se voit tant que ça ? demanda l'autre.
Claudette en fut coite, ma parole, elle se fout de ma gueule. Ne pas montrer qu'on y est sensible. Elle roucoula.
- Evidemment, si vous cherchiez une cuisinière vous ne seriez pas ici.
"Pas sûr", firent silencieusement les yeux bleus qu'elle avait vus tant de fois à l'écran. Claudette avala sa chique et redevint sérieuse.
- Quel genre de maison ? Une chartreuse ? Une girondine ?
- Un château médiéval, dit Maxime. Je veux finir mes jours dans un château médiéval et rien d'autre.
- Je vois, dit Claudette. Un genre de bastide en pierre du pays, c'est ça ?
- Je n'en sais foutre rien, mais il faut qu'il y soit gore et qu'il ait des oubliettes pour les huissiers parce qu'on ne sait jamais ce que la vie réserve. Vous comprenez ?
Claudette resta sans voix et pour une Goudenèche, ce n'était pas rien.
- Mais si vous n'avez pas ce genre de truc, je ne vous embêterai pas plus longtemps. Faut que je trouve un hôtel, je suis partie un peu au hasard.
Sa voix était éraillée, chaque mot semblait lui coûter un effort, sa bouche gonflée au collagène laissait voir des dents parfaites, prêtes à vous mordre doucement jusqu'à ce que mort s'ensuive sans que vous puissiez lui en vouloir. Le spleen des grands fauves névrosés. Elle se leva avec, dans les yeux, le mépris de ceux qui ont l'habitude de se rendre chez Fauchon et tordent du nez dans une épicerie de quartier. "Je me suis trompée, c'est une petite pointure." Claudette paniqua, pas question de laisser filer une pareille aubaine ! Elle se voyait déjà dégotant la perle rare pour cette terreur et fournissant tout le milieu du cinéma en palais des mille et une nuits. Elle serait à la hauteur.
- Attendez, je réfléchissais simplement.
- Et bien dépêchez-vous car on m'attend dans la voiture.
Une vieille Bugatti rouge stationnait en double file devant l'agence, provoquant maints coups de klaxon.
- J'ai ce qu'il vous faut et en plus, si vous voulez patienter quelques temps dans un endroit pittoresque, je loue des gîtes quatre étoiles dans un ancien cloître absolument fabuleux.
- OK, allons-y, montrez-moi vos turnes rapidos parce qu'on a la dalle, mon équipe et moi.
Claudette Goudenèche avait des ailes. Rien ne lui paraissait impossible au niveau de l'irrésistible ascension de l'être. Château Poulizac serait à vendre ou elle ne s'appelait plus Pibale-Goudenèche. Fayan était le nom de sa mère et Pibale celui de son père. Elle leur ferait honneur à tous.