Première partie - chapitre 1
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Le village de Saint-Pardon de Croc, une petite et coquette bourgade du Bazadais, s'érigeait sur le flan herbu d'un vallon au fond duquel coulait un ruisseau aux eaux abondantes. La mairie et les bords de route décorés de grandes vasques pleines d'azalées et autres fleurs aux tons vifs, l'école fraîchement repeinte, une minuscule épicerie et quelques maisons entourant le mur d'un modeste château du dix-septième siècle dont le parc de chênes centenaires, épargné par la tempête du millénaire, arborait des massifs taillés au cordeau, tout cela était du meilleur effet pour un visiteur de passage, inspirait le goût d'un bonheur de vivre paisible, ignorant des vicissitudes de ce monde chaotique et barbare. Autour, s'étalaient des terres agricoles, des champs où paissaient une vingtaine de vaches dont la robe allait de l'ocre jaune au marron foncé et dont la panse respirait la bonne santé. Plus loin, commençait la forêt des Landes Girondines, avec ses bois de chênes, ses acacias, son fagnas de lisière rousse et ses plumeaux de pins bien alignés.
Sixte Gondoval de Poulizac ne se lassait jamais de la vue qui lui était donnée lorsqu'il montait au donjon pour observer les terres familiales à la lunette. Il remerciait Dieu tous les jours avant de se plonger dans ce qui pouvait paraître une distraction mais qui était chez lui une véritable passion depuis sa retraite de la magistrature. Cette dernière, envahie par une gauche laxiste, avait fini par le lasser et il s'en était échappé sans aucune nostalgie pour se livrer à l'observation d'innocentes créatures - qui le changeaient de la racaille - telles que les oiseaux aux espèces si diverses et les chevreuils qui abondaient dans les prés.
En ce moment, il observait la chasse d'un busard Saint-Martin, un mâle, puisqu'il était tout blanc avec la pointe des ailes noires. Guettant quelque musaraigne au sol, l'oiseau volait très bas au-dessus d'une terre en friche entourée de prunelliers, sans se soucier du tracteur qui passait à proximité sur le chemin, jusqu'au moment il où se posait d'un seul coup pour repartir ensuite avec sa proie. Sixte aimait cette blancheur, cette grâce aérienne, c'était son rapace préféré, le nom qu'il portait lui plaisait et l'intriguait. Il se promit de rechercher dans leurs nombreuses archives la raison pour laquelle on l'avait appelé ainsi dès qu'il en aurait le temps, c'est-à-dire dès qu'il arriverait à décrocher de sa lorgnette.
Veuf sans enfant, il vivait avec sa mère qui régentait encore son monde à quatre vingt trois ans d'une main de fer. C'était une femme puissante à l'esprit perpétuellement en éveil et à laquelle il ne pouvait échapper qu'en montant au donjon sous le prétexte fallacieux de surveiller le travail des métayers, comme elle-même naguère, car ce poste d'observation aux multiples fenêtres avait été construit dans ce but.
- Je me demande ce que tu peux comprendre à leur travail, soupirait-elle. Enfin… s'ils se sentent observés, ils nous voleront moins.
De son perchoir, il pouvait également regarder les enfants jouer dans la cour de l'école et les habitants du village dont il connaissait les occupations. C'était un plaisir innocent, ponctué par les quatre trajets quotidiens de sa sœur Alice qui se rendait de sa jolie maison fleurie à la mairie pour exercer son mandat de maire. Réglées comme du papier à musique, ces déambulations lui indiquaient qu'il était temps de descendre déjeuner ou de dîner avec sa mère qui ne supportait aucun retard.
Il n'attendait pas qu'Alice arrive chez elle car elle s'attardait souvent en route pour parler à l'un ou l'autre de ses électeurs et il la voyait se pencher en avant pour une confidence, il imaginait ses gloussements, l'excitation gourmande qu'elle manifestait dès qu'elle parlait d'un absent et cela l'indisposait.
Malgré tout, elle prenait son rôle très au sérieux, c'était la première fois de sa vie qu'elle en avait un autre que celui de mère de famille ou épouse. Ou de femme oisive. Ou simplement d'emmerdeuse mais à ce niveau-là on pouvait dire qu'elle cumulait les mandats.
Enfin… elle était veuve également, le sort s'était acharné contre les Poulizac et il préférait la voir heureuse et active que molle et dépressive comme lorsqu'elle avait perdu ce mari qu'elle ne semblait pourtant pas chérir tant que cela. Tant mieux pour elle et tant pis pour ces abrutis de villageois devant lesquels elle adoptait une attitude populiste absolument détestable. Ils la croyaient et cela les flattait d'être à tu et à toi avec une personne née au château.
C'était ainsi, avec les gens des campagnes, le peuple pouvait couper autant de têtes qu'il voulait et les brandir sur des piques, la leur se découvrait toujours sous la casquette qu'ils soulevaient obséquieusement en passant devant la grille du seigneur. Droite ou gauche, peu importait, un moussu restait un moussu.
Lui-même n'en tirait aucune vanité, ce qui comptait pour lui, c'était le patrimoine qu'on transmet intact ou magnifié et sa sœur avait mené à bien la restauration du village, inondant chaque bordure de route de parterres de fleurs, fabricant un écrin digne de la demeure ancestrale. Sa vindicte ravaleuse n'avait épargné aucune vieille pierre grise et moussue, elle les avait traquées jusqu'à la maniaquerie, même le petit obélisque du monument aux morts brillait au soleil d'un éclat outrancier, lui qu'on avait oublié depuis si longtemps, preuve que la mémoire elle-même peut être sablée par inadvertance.
Seule échappait à cette purification l'épicerie du père Grégoire, un vieil homme un peu sourd et d'un entêtement légendaire sur lequel cette chère Alice s'était cassé les dents. La maison, une landaise vétuste entourée d'objets hétéroclites qui faisaient la joie des touristes, demeurait telle qu'ils l'avaient connue enfants lorsqu'ils venaient y chercher des bonbons en cachette de la gouvernante. Simplement, son crépi tombait un peu plus et rappelait ces temps où les campagnes demeuraient dignes et besogneuses, où les paysans vivaient durement mais n'étaient pas en voie de disparition où les fermes ne figuraient pas à la Maison Française sous la rubrique "résidences secondaires". Même si cela démarquait dans le paysage, Sixte ne pouvait s'empêcher d'en retirer une intense satisfaction, de jubiler secrètement en voyant Alice trépigner de rage devant un refus de la plèbe d'obtempérer à l'un de ses caprices stupides. Cela lui rappelait leur enfance et les joies qu'il retirait des crises de nerfs dans lesquelles elle se mettait par sa faute, sans qu'elle puisse vraiment l'incriminer de quoi que ce soit car il recourait, dans ce jeu cruel, à des ruses infinies.
Il eut un rire grinçant et satisfait à l'évocation de ces souvenirs et fit tourner sa lorgnette vers la place du village que sa sœurette bien-aimée traverserait bientôt si le temps suivait son cours normal.
Mais il tomba sur sa nièce Marina qui sortait de son pick-up en claquant la porte à la volée et arpentait le modeste parvis de la mairie d'un pas rageur.
"Quelle vitalité ! " se dit-il. Et aussitôt : " Ça va chauffer."
Car si on la voyait rarement au village, l'antipathie qu'elle éprouvait pour cette chère Alice n'y était pas étrangère.
Comme à l'accoutumée, il admira son aspect d'adolescente, ses formes parfaites et regretta de ne pas avoir épousé une femme de cette sorte-là en deuxième noce, libre, charnelle, rieuse. Sa chère et regrettée Béatrice, Dieu ait son âme, avait été une épouse parfaite, si parfaite et si bien née qu'il n'y avait rien à en dire.
Il eut un profond soupir. N'est-il pas stupide et vain de regretter ce que l'on n'a pas connu ? Et sur quels critères baser cette certitude qu'on est passé à côté de tant de jubilations dont on ignore la sensation ?
Quelques coups à la porte l'arrachèrent fort opportunément ces spéculations philosophiques.
- Monsieur le comte, madame la vicomtesse est servie, dit la voie de Stefa.
"Monsieur le comte…" Il avait toujours l'impression qu'on s'adressait à son père où à son frère aîné Henry, tous deux décédés. Il lui semblait ne pas mériter ce titre.
La voie était douce, avec un délicieux accent polonais mais la personne ne correspondait en rien à ce qu'évoquait cet exotisme. Si banale et si réservée.
"Encore une grenouille de bénitier," pensa Sixte avec regret.
Ces Polonais étaient exagérément catholiques. Sa mère savait pourquoi elle recrutait sa main d'œuvre dans le giron de l'église locale. Des Polonaises, ils en avaient des cars entiers à disposition. Ce qu'il ne comprenait pas bien, c'est pourquoi on retrouvait les plus moches dans les bonnes maisons et les plus jolies sur les quais de Bordeaux. Ce n'était pas juste. Pour ces jeunes filles, bien entendu.
Sixte soupira une nouvelle fois. De toute façon, aucune femme du style de Marina n'aurait voulu l'épouser et vivre avec sa mère. Seule l'admirable Béatrice en avait été capable. Enfin, pas pour longtemps. Ce château était un véritable mausolée. Construit au dix-septième siècle sur des ruines féodales par un descendant du duc Eudes d'Aquitaine, il avait malheureusement échappé aux joyeux remaniements du dix-huitième. Sixte avait beau être fier de l'intégrité de son architecture, il se sentait souvent accablé par le manque de lumière et de confort qui le caractérisait.
- J'arrive, répondit-il.
Il aurait aimé être un oiseau pour savoir ce qui se passait en ce moment à la mairie car il savait qu'Alice considérait sa nièce par alliance comme une bête sauvage.
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François Castaing et Jacquot Bordessoules étaient à la gendarmerie de Bazas où ce dernier avait tenu à porter plainte contre son dangereux assaillant.
François, après avoir renoncé définitivement à son repas et prévenu son épouse, avait assisté son vieil ami du mieux possible, passant sous silence les provocations et approuvant d'un hochement de tête mécanique chacune de ses assertions.
La pièce où ils se trouvaient était claire, avec des murs jaunes. Elle était pourvue d'un ordinateur et de quelques meubles de bureau en métal crème dans lesquels les dossiers bien rangés s'alignaient comme de petits soldats, un calendrier de l'armée agrémentait cet ensemble joyeux. Malgré l'ambiance paisible et coquette de cette gendarmerie de moyenne agglomération, les deux compères étaient mal à l'aise, coupables de toutes sortes de terribles forfaits non avouables tels l'assassinat d'une buse qui empêchait la tourterelle turque de couver tranquillement ou l'allumage d'un feu de broustics sans en avoir demandé la permission à la mairie.
L'adjudant Quentin demeurait perplexe. Certes, il connaissait le caractère emporté du Hollandais car ce n'était pas la première fois que les gens se plaignaient de lui. Il le trouvait violent et antipathique mais faisait la part des choses car ces chasseurs locaux l'emmerdaient aussi foutrement. Ici, si tu étais de Grignols et non de Bazas, tu le restais toute ta vie. Alors de Rotterdam ou de Lille … A Saint-Pardon de Croc, si sûr d'eux, têtes de nœuds, on ne pouvait rien leur dire. A croire qu'ils avaient toujours la quinte, comme ils appelaient ça dans leur jargon. En particulier ce Bordessoules, un type un peu givré, adjoint au maire et fermier des Poulizac, je te demande un peu. Respect s'il vous plaît. Le samedi matin, au marché de Bazas, on ne voyait que lui, on entendait que lui au milieu des balaises à casquettes, en velours ou en bleu, qui parlaient exprès patois pour qu'il n'y pige que dalle. Aussi, ils étaient tous beaucoup plus grands et gros que l'adjudant, taillé poids léger, maigre et sec, avec des neurones bien déliés cependant : il avait vite repéré que le gros Castaing était rouge de honte. Quelque chose avait du se mettre en travers de sa conscience de brave type.
L'adjudant avait reçu la plainte d'une manière administrative, éteignant la vindicte de Jacquot à coup de " à la suite de quoi virgule j'ai demandé aimablement au conducteur du véhicule dont il a été question précédemment s'il voulait bien me laisser le passage, point à la ligne." Au bout de trois pages de ce traitement de texte et de gonze, ponctué par la frappe discrète du gendarme Dupont, une petite blonde faite au moule, le Jacquot était à plat, affamé et moins sûr de son bon droit. Mais il avait tout de même signé après que l'adjudant lui ait signalé que le Hollandais était parti en oubliant le constat. Une sorte de délit de fuite, finalement.
- Non mais des fois, Adjudant, vous croyez tout de même pas que je vais me laisser marcher dessus par un estranger, putain-con. Ils arrivent ici comme des conquistadores, ils vous crachent à la gueule et quand ils vous proposent du mail, ils croient qu'ils vous ont fait naître ! La terre, on la travaille depuis des siècles et sans eux !
Le Chtimi Quentin resta de glace.
Dans la voiture, la rage reprit Jacquot.
- Un estranger, tu te rends compte François ! Un qui ne sait même pas parler le français comme tout le monde ! Encore heureux que ce ne soit pas un gris ! Tu sais ce que je leur fais aux gris que c'est tous des Ben Laden ? S'il s'en présente un à la palombière, un coup de fusil et pan, terminé !
Restant bon enfant malgré sa fatigue et sa contrariété, François Castaing haussa les épaules.
- Arrête tes conneries, Jacquot. Tu te souviens de ce que tu lui as dit, à ce gonze ? Et c'est toi qui lui as cassé son phare, je te rappelle.
- Alors toi ! Sabes que m'estounes quelques fois ! Tu te la ferais mettre par la terre entière ! Jusqu'à l'os et content, encore. Bientôt il n'y aura plus de Français en France, je te le dis, macaréou de diou ! D'abords les gris qui piquent nos sous avec les allocs et ensuite les Hollandais qui piquent nos terres avec leur pognon ! Ça et lous pérets, les putains de gitous, ils nous prendront tout et la chemise avec ! Tiens, regarde cette feniante qui marche au bord de la route avec ses drôlesses, pas étonnant que son mari l'ait quittée, t'as vu comment elle est attifée ? Une vraie péraquette. C'est une engeance qui ne veut rien foutre et c'est nous qu'on paie le RMI. Des comme ça, dans la commune, faut s'en débarrasser.
François renonça à discuter. Il aurait voulu lui répondre qu'il ne voyait pas en quoi le RMI était plus immoral que les sommes colossales octroyées à l'agriculture intensive par l'union européenne mais doutait du bon entendement de son copain à ce sujet .
Il se retourna pour suivre sa voisine Milène Jacquet des yeux. La femme lui plaisait bien, elle avait l'air si gentil et autant paumée que ses fillettes. Peu importe les guenilles dont le corps d'une femme est recouvert, ce qui compte, c'est ce qui est en dessous. Et la gentillesse, le mal qu'elle se donne pour sa progéniture. Pourquoi l'avait-on abandonnée, celle-là, qui avait l'air d'une petite mounaque, une poupée qu'on aimerait prendre dans ses bras ? Lui qui n'avait pas d'enfants, ça le désolait. S'il n'y avait pas eu la Sylvie, il se serait bien pris le lot.
Il eut immédiatement terriblement honte de cette pensée, réfléchit à un moyen de l'aider en tout bien tout honneur, s'il arrivait à vaincre sa timidité. A plusieurs reprises, depuis qu'il la savait seule, il avait voulu se rendre à la Gatouneyre pour proposer ses services mais il avait craint que ce ne soit mal interprété.
"Sa vieille bagnole a dû la lâcher, faudra y jeter un coup d'œil."
Elle allait visiblement au village à pieds, sacré trotte pour une feignante, quel mauvais esprit, tout de même, ce Jacquot.
Il connaissait le gars depuis l'école primaire et ne l'avait jamais trouvé méchant, en dehors d'une bavasserie péremptoire, une tchatche ravageuse. Mais ces derniers temps, son discours tournait de plus en plus sur lui-même, à l'aigre, c'était comme une cagade verbale, une macération dans la lie de l'intolérance, comme un mauvais vinaigre plutôt qu'un vin vieux bonifié par le temps.
Il prenait la grosse tête le Jacquot, il était mal influencé.
Pour la première fois, François Castaing regretta d'avoir accepté de siéger au conseil municipal avec lui. "Quand je pense à tout ce vin et tous ces pâtés que je leur ai donnés pour la maïade !"
La maïade, c'était quand on plantait l'arbre sur le mât pour honorer les élus et qu'on buvait et qu'on mangeait chez chacun d'entre eux; il y avait de la musique et des histoires, toujours pareil, une joie immuable.
Mais avec Elle, ça s'était gâté.
Pour sûr que le Jacquot était mal influencé.
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Lorsque Marina pénétra dans la mairie et malgré sa détermination, elle se figea, en proie à des battements cardiaques accélérés. Ici, comme dans la foule, elle se considérait en terrain ennemi. Ici plus encore que dans la foule.
Les humains l'effrayait depuis son enfance, d'une part et d'autre part, il était de notoriété publique que l'entourage administratif de chère tante Alice faisait corps avec elle.
Sur fond de dossiers se découpait si l'on peu dire le profil mou, la fausse blondeur de Rose Bordessoules femme de Jacquot et secrétaire de mairie, assise à son petit bureau, affairée et tapotante, comme si son ordinateur tout neuf était un dieu jaloux dont on ne se détourne pas impunément et surtout pas pour l'intrusion bénigne d'un quelconque administré.
Au bout d'un laps de temps relativement court mais qui parut un siècle à Marina, Rose fit pivoter son fauteuil à roulettes avec un grincement sournois qui sembla sourdre de sa gorge basse recouverte d'un jersey jaune poussin et présenta à l'arrivante un sourire des plus chaleureux.
"Comme chère tante Alice, se dit Marina.
Rose est si gentille, madame le maire est si gentille, ils sont tous si gentils. Tous si foutrement aimables."
- Oui, madame de Poulizac ?
- Je désire des cartes d'électeur, dit Marina d'une voix toute plate.
L'autre en fut coite.
Pendant toutes ces années passées à Saint-Pardon de Croc, jamais Marina Gondoval de Poulizac ne s'était intéressée à la vie du village de quelque manière que ce fût.
Au début, elle avait bien fait quelques apparitions à la fête de la Saint Jean où au comité de parents d'élèves mais sa position inconfortable l'avait très vite découragée. Le genre bon chic lui parlait par images simplifiées comme au premier indien venu d'Amérique à la cour royale, au temps de Louis XIV et les autres la traitaient avec obséquiosité. Elle était vite retournée à ses chevaux, préférant la proximité de ces derniers aux fausses relations humaines telles que son extrême sensibilité animale les détectait.
Sa sauvagerie étant de notoriété publique, la secrétaire en conclut intérieurement qu'un événement extraordinaire avait dû advenir car d'habitude elle attendait le retour de son mari pour faire ses démarches au village.
Marina jeta un rapide coup d'œil sur la petite pièce claire aux classeurs bien alignés, aux étagères en bois naturel décorées de plantes en pot dont les feuilles brillaient comme de la toile cirée, à tel point qu'il était difficile de distinguer les vraies des fausses. "Comme leurs sourires."
En général, Marina appréciait l'ordre, les selleries rangées, les barrières blanches, les pelouses tondues, les carrousels parfaits de l'Ecole de Vienne, mais ici cela lui semblait étouffant et mortifère, sans doute à cause de cette impression d'être dans la maison de chère tante Alice et non dans un lieu appartenant aux citoyens.
- J'en voudrais deux, fit Marina comme si elle se trouvait à l'épicerie et qu'il s'agissait de salades. Pour deux personnes, précisa-t-elle, une carte par personne.
A cet instant, le regard de la secrétaire se détourna d'elle pour se porter sur un point précis, du côté de la porte.
Marina se retourna lentement et découvrit Alice Gondoval de Poulizac, immobile dans l'encadrement d'icelle.
Chère tante Alice.
Elle avait visiblement entendu les derniers mots prononcés par son incontournable nièce par alliance car son visage était un peu gris. Tout le monde sait que dans un petit village, deux voix suffisent pour tout faire basculer.
- Bonjour ma tante, dit Marina, glaciale.
Elle insistait sur le e muet de "tante", rendant le mot étrange, presque caduc.
- Bonjour Marina, comment allez-vous ? fit Alice en s'avançant pour l'embrasser.
Sa voix, perchée un ton trop haut, trahissait la peur.
- Mais très bien ma tante, répondit Marina en se détournant d'elle, si bien que le baiser resta en suspend, tel le sourire du chat de Cheshire dans Alice au Pays des Merveilles. Je viens chercher nos cartes d'électeurs, à Charles Edouard et à moi.
"Au Pays des Vermeilles," pensa-t-elle et cela lui parut tellement idiot qu'elle faillit partir d'un rire nerveux qui se transforma en hoquet.
- Bon, dit Alice en déplaçant quelques papiers pour se donner une contenance, ça veut dire que nous aurons le plaisir de voir Charles Edouard…
- Je ne le crois pas, depuis qu'il s'est associé avec votre fils, il travaille deux fois plus. Mais il me donnera une procuration.
La phrase de Marina était riche de sous-entendus impossibles à relever. Impliquait-elle la bonne marche des affaires ou l'incapacité de Bertram ? Cette ambivalence et la barrière des langues privaient Alice de toute répartie. Ce qui était clair, c'est que cette nouvelle situation dont son propre fils était responsable permettait à Marina de voter doublement contre elle dans l'ignorance de tous.
Les deux femmes se dévisagèrent avec une haine rentrée.
La plus âgée, avec son apparence de bourgeoise rurale sportive, gardait une vitalité certaine ; visage avenant entouré de cheveux gris, rondeurs dynamique, jupe en jeans et chemisier blanc, foulard Hermès et souliers plats, l'image de l'élégance et du bon ton jusqu'au fond des étables. L'autre, la jeune, également en jeans mais pantalon rapiécé, l'air si incroyablement juvénile et faite pour réjouir le cœur des hommes - pour rester correct - au printemps et en été, en automne et en hiver, tout le temps, alors qu'elle ne s'intéressait qu'aux chevaux mais cela, ils étaient bien trop vaniteux pour y croire, elle se tenait au milieu de la pièce, toute droite, sa fine silhouette de danseuse dressée comme pour le combat, ses seins pointant sous le vieux pull-over avec une agressivité dont elle ne pouvait avoir conscience et son cul moulé de stretch comme s'il était peint, avec sa gueule d'ange et ses bottes pointues décorées de diables comme celles d'un rocker, parfaitement représentative des Gondoval de Poulizac à une époque plus valeureuse, celle où on ne gagnait pas son titre en vidant le pot de chambre d'un roi mais au combat, les armes à la main.
Cette scène, tout en contraste, jouissait d'une si parfaite unité de drame antique que l'on eut pu déplorer l'extrême pauvreté de son public représenté par la seule secrétaire de mairie appelée Rose Bordessoules qui, dans son jersey jaune poussin où tressautait au rythme de sa respiration un pendentif ballon en or à l'effigie du rugby, se dit "Oh con !" Pétrifiée, elle attendait avec angoisse et délice le choc des titans, une histoire épique à raconter pendant des années dans les chaumières de Saint-Pardon, une véritable légende, celle de madame le maire se prenant aux cheveux avec sa nièce dans les locaux de la République.
Mais le destin en décida autrement, peut-être le cliquetis du pendentif réveilla-t-il Marina par son bruit ténu et pusillanime car elle se détourna brusquement et dit sans les regarder :
- Mesdames, je vous laisse. Prévenez-moi quand les papiers seront prêts.
Et elle ajouta d'une voix presque enjouée en appuyant chaque mot :
- Je pense qu'il ne vous manque aucun renseignement me concernant.
Lorsqu'elle eut quitté la pièce, les deux femmes n'échangèrent pas une parole.
De toute façon, madame le maire n'avait plus un gramme d'énergie, elle fut obligée de s'asseoir, jambes coupées. "Ce n'est plus de mon âge," se dit-elle dans un éclair de lucidité.
Dehors, Marina s'efforça de respirer longuement afin de retrouver son calme.
Bien qu'elle se soit défoulée, la situation lui paraissait toujours oppressante, difficile. Il lui faudrait continuer à côtoyer cette insupportable vieille folle et refaire entièrement une autre piste de galop dans une terre plus humide, plus inégale. "Quelle purge ! "se dit-elle. C'était une expression qu'elle avait prise en France, elle ne savait trop où. Cela englobait à la fois le personnage et son propre malaise dans un monde où elle n'était nulle part à sa place.
Elle restait ainsi, figée à côté de sa voiture, un gros pick-up blanc usagé, lorsqu'une jeune femme entourée de deux fillettes l'aborda.
- Madame, dit-elle d'une voix haletante, je voudrais vous parler…
Tirée de ses réflexions par surprise, elle eut un geste de recul, tant l'aspect de l'autre lui parut peu avenant.
C'était une personne menue aux cheveux châtains qui pendaient comme des algues, au visage fatigué, aux habits froissés. Les fillettes se tenaient sagement à ses côtés et Marina reconnut l'une d'entre elles comme condisciple de ses jumeaux à l'école de Saint-Pardon. Gênée, elle se reprit et salua la mère mais le cœur n'y était pas car sa colère à peine éteinte lui donnait une attitude de dégoût. Son interlocutrice n'ayant aucun élément pour deviner que ce dégoût englobait tout le genre humain, perdit le peu de contenance qui lui restait et expliqua comme on se jette à l'eau qu'elle avait appris que madame de Poulizac cherchait quelqu'un pour garder les enfants et qu'elle se proposait pour la place.
Marina regarda le village autour d'elle, tout pimpant sous le soleil, les haies de cyprès qui s'alignaient joliment devant le château et les vaches bazadaises bleutées qui paissaient au fond du vallon.
"Mais qu'est ce que j'ai fait au ciel aujourd'hui ?"
- Je regrette, j'ai trouvé quelqu'un, répondit-elle précipitamment en montant dans sa voiture.
Quand elle vit les trois petits personnages qui s'éloignaient à pieds le long de la route, elle regretta son mensonge. Elle se rappela que la jeune femme se prénommait Milène et que son mari l'avait abandonnée. Elle se sentit tout à coup très seule et des larmes lui montèrent aux yeux.
" Charles Edouard, j'ai besoin de toi, pourquoi viens-tu si rarement ?"
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Sous l'auvent de sa Landaise aux poutres cintrées, assis sur un banc de bois avec une telle immuabilité de statue qu'on l'oubliait, Grégoire Fayan dit à sa mère :
- M'as compres… Elle a dû lui en faire voir à la mairesse, la broy au chibaou. C'est une pas commode.
Ce chaffre, ce surnom, il le prononçait avec gourmandise. Broy, c'était mignonne, chibaou signifiait cheval. Celle-là était si jolie avec ses chevaux qu'on ne se lassait jamais de la regarder, même qu'elle vous disait toujours bonjour en prime.
Ensemble, sa mère et lui parlaient patois, pardon, Occitan, bien que l'Occitan des uns ne soit pas celui des autres et que leur préférence à eux, si on leur avait posé la question, aurait été au mot patois qui remonte à la nuit des temps et garde un charme doux et intime. M'est avis que les anciens d'ici n'ont jamais demandé à ce que cela devienne une langue officielle qui s'apprend dans les écoles et qu'ils ne reconnaissent pas. Ou, pire, que les estrangueys comprennent, "qu'on ne se sent plus entre nous, couillon."
Ernestine Fayan, qui allait sur son siècle et qui bougeait encore moins que lui, répondit dans le même idiome :
- Elle ne l'a pas volée, cette pute de gueyte au trou d'Alice.
Grégoire, surpris par la justesse de l'expression et la grossièreté inattendue d'une mère prête à lui montrer l'exemple de la bonne éducation jusqu'à son dernier souffle, la regarda avec émotion en hochant la tête.
Il se leva avec difficulté et claudiqua jusqu'à la porte d'entrée. Une vieille blessure de guerre l'avait empêché de continuer à travailler la terre et bien que résigné, il en restait nostalgique.
- Le ciel m'est témoin que tout se paie un jour, vrai, tout se paie au jour que Dieu veut.
Diou lou bòu.