Adiu Sud-Gironde le "village global local"

Des japonais francophones nous invitent à les rencontrer sur le blog du Soleil Levant ; un lien que nous tissons depuis plus de 15 ans.

Adieu mounaque

Roman policier en ligne, feuilleton polar local, social, politique et burlesque.
Cette histoire a été écrite d'un siècle à l'autre, entre deux mondes et une récession, dans un village dont on ne sait pas si les habitants réalisent que leur monde est en perdition, que l'agriculture arrive dans le mur, que l'industrie achève sa course à la mort et que les actionnaires du CAC 40 jouent leurs vies au poker. Edith Gorren
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Dessin Edith Gorren - Adieu Mounaque. Polar en ligne.
  • Première partie :
  • Les gens de Saint-Pardon

Chapitre I : Pas de pitié pour la péraquette :

Chapitre II : Pas de printemps pour les Bazadaises :

Chapitre III : Murmures et bataclam :

Résumé
Personnages
Généalogie Poulizac

Les dessins de Adieu Mounaque

Dessins

La Galerie du peintre Edith Gorren, Bazas en Gironde.

Galerie Edith Gorren

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Pas de pitié pour la péraquette

Première partie - chapitre 1

4

Claudette Goudenèche mit une dernière touche de crayon bleu pétard à ses paupières alourdies de mascara et souligna le contour de sa bouche écarlate d'un trait de garance. Pour la psyché aux angelots singeant la renaissance, elle répéta plusieurs fois le mot "glamour", dont elle n'avait jamais vraiment saisi le mystère mais qui lui permettait d'arrondir ses lèvres pulpeuses en forme de baiser. Elle passa un peigne japonais dans sa courte permanente dont elle admira la tenue parfaite.
- Sas que tu es broye, toi, dit-elle à son image.
Elle inspecta sa silhouette dans un miroir en pied en rentrant le ventre, jugea l'ensemble parfait et sortit de sa chambre dont la tapisserie fuchsia soulignait en tons complémentaires son ensemble vert cinabre. Elle descendit l'escalier de marbre en se tenant à la rampe en fer forgé car ses nouveaux talons aiguilles, hauts comme les échasses des bergers landais, rendaient son équilibre plus qu'instable. Ce n'était pas le moment de s'espatarrer sur la trombine car elle allait montrer les appartements de l'ancienne abbaye de Cudzac à une snobinarde et se sentait prête à lui en annoncer le loyer extravagant. Dans ses rénovations de ruines acquises à bas prix avant l'inflation, elle avait respecté à la lettre les édits des bâtiments de France, les directives des décorateurs les plus classiques qu'elle payait la peau des fesses. Ce n'était pas son goût, elle avait même une phobie de l'ancien, toujours bouffé de termites ou autres asticots qui ressemblent à ceux qui nettoient nos cercueils, mais dans cette région, si on voulait tenir le haut du pavé, il y avait certaines règles à suivre concernant le chicos. Fille de pêcheur d'aloses et plutôt bien roulée, elle avait épousé un assureur au cabinet florissant placé au cœur de la bête, c'est-à-dire sur la grand-place de Bazas, "ce cher Philibert Goudenèche" comme elle disait. Un garçon petit et maigre au menton court qui avait appris à se tenir chez les curés grâce à un père qui s'était fait tout seul dans la conserve régionale.

Issue d'un milieu modeste mais observatrice, la Claudette, qui n'avait pas le chichourin en pet de loup, avait pigé la manière dont se divisait la société : il y avait tout d'abord les fauchés, qu'il fallait ignorer sous peine de perdre son temps ; et le temps, on sait ce que c'est : du pèze, du flouze, du pognon, le nerf de la guerre. Ensuite les petits-bourgeois qui empruntent pour s'acheter la Twingo et la baraque, avec lesquels elle traitait pour finir ses fins de mois, puis les Parisiens, les Suisses et les Anglais avides de campagne, qu'elle appréciait parce qu'ils ne discutaient pas le bout de gras, suivis par les bourgeois de Bordeaux, les Chartrons, ceux qui épousent la particule quand ils ont de la tune, qui roulent en break Volvo, qui ne jouent pas dans la rue, qui vous parlent comme si vous n'existiez pas mais qu'on arrive à bluffer avec une vieille gravure et des mâchicoulis. Venaient enfin les nouveaux riches en Porsche, les pleins aux as qui achètent le château de pinard comme décors pour se la jouer, auxquels on rêve de se consacrer pour toujours dans les affaires et mélangés, tournant autour du jackpot, les aristos pur jus et là attention, pas d'entourloupe, on ne la leur faisait pas question bicoque et parfois ils étaient aussi fauchés que les premiers de la liste. Ceux-là, qui poussaient parfois le bouchon bazadais jusqu'à rouler en deuche, elle les évitait comme trop difficile à cerner. A cette exception près, la galette, elle la repérait en quelques minutes, au flair, à l'instinct. C'était chez elle comme un sixième sens depuis sa plus tendre enfance, si l'on pouvait qualifier de "tendre", la moindre chose la concernant. Dans sa chambre, au dessus du lit, il y avait un tableau représentant Danaé fécondée par une pluie d'or, unique œuvre ancienne qu'elle tolérait dans la maison.
Grande gigasse comaque, brune jusqu'à ses vingt ans, teinte en jaune depuis, elle sanglait ses formes épanouies dans des tailleurs aux tons éclatants. Pourtant elle savait qu'il aurait mieux valu s'habiller classicos, elle essayait parfois de "parler pointu", comme on dit dans le Sud, car même dans la région bordelaise cela différencie les genres, puis elle abandonnait, s'appuyant sur la certitude de sa réussite quantitative pour imposer au monde la qualité intrinsèque de Claudette.
Des idées, elle en avait, et fulgurantes. L'une d'entre elles était la synthèse entre les gîtes ruraux, petite industrie locale de particuliers, et les logements de prestige façon château. Elle avait restauré une chartreuse branlante acquise à bas prix en prenant soin de la diviser en duplex "d'époque" où la moindre niche hébergeait une copie de sainte vierge, un chandelier patiné ou autre antiquaille. Ses turnes en or, elle les proposait aux aspirants bon chic bon genre en déplacement, sous couvert de les dépanner dans sa maison de famille, à condition qu'ils décanillassent à la belle saison pour préserver le statut de gîtes. L'été, c'était l'eldorado, elle touchait le pactole à la semaine par les vacançayrès à la recherche de pittoresque. Elle démarrait fort, la Claudette Goudenèche, elle irait loin.

Devant sa maison aux tourelles neuves étincelante de blancheur, ponctuée de l'incontournable piscine bâchée, entourée de la pelouse rase et du jardin aux cyprès taillés en pointes, Claudette se rappela qu'elle avait un coup de téléphone important à donner et sortit un portable vert de son sac à main vert. Elle retira l'un de ses clips, un escargot en or serti de rubis minuscules mais en quantité si impressionnante qu'une sorte de rougeoiement mystérieux émanait de ses oreilles. Elle aimait à attirer l'attention sur ses oreilles qu'elle avait bien ourlées, comme sur tout ce qui se présentait par paire chez elle et servait avantageusement ses fins.

- Madame Gondoval de Poulizac ?
- Elle-même, répondit une voix aux modulations distinguées, ce genre de voix inimitable que Claudette jalousait.
- Bonjour madame. C'est madame Goudenèche à l'appareil. Comment allez-vous ?
- Mais très bien et vous ?
- On fait aller, merci. Faudrait qu'on se voie au sujet des terres de Matoujalou. Mon oncle Grégoire n'a encore pris aucune décision.
La voix perdit son ton neutre et un peu condescendant.
- Quand vous voulez, ma chère, c'est vous qui détenez les cartes.
Claudette jubila intérieurement. Ça excitait sa libido à la mère Poulizac, comme prévu !
- Alors maintenant.

Elle annula son autre rendez-vous car l'affaire ne souffrait aucun retard et monta dans sa Chrysler gris métallisé. Les constructeurs de voiture n'avaient pas encore réussi la couleur or et c'était bien dommage.

--

Par la fenêtre de sa chambre, Winnie Gondoval de Poulizac observait sa mère à cheval avec le même plaisir que tous les jours. Quand elle disparut sur la piste, il fit un effort pour s'intéresser à la console de jeux offerte par son père lors de son passage éclair du week-end. Avec son laser, il descendit un extra-terrestre masqué de la planète "Holy Holding".
- Crève donc, vieux salopard, dit-il mollement.
Un père qui se manifestait de plus en plus rarement aux Bordes, ces derniers temps. Toujours dans ses bureaux de Biarritz ou en voyage d'affaires. Aucune chance qu'il revienne avant des lustres et lui, il aurait préféré comme cadeau un MAC ou un PC avec traitement de texte. Son rêve était de devenir un aventurier qui écrit des livres, comme Jack London ou des romans policiers branchés pour les jeunes, genre "le Squat résiste" de Franck Pavloff mais il n'y avait jamais moyen de discuter avec son père, ce dernier n'était pas au courant de ses goûts et lui ramenait toujours des objets chers, inutiles, destinés à des enfants en bas âge. Comme cette paire de Weston trop petite d'une taille, fort heureusement car il ne portait que des baskets.
En attendant, il inventait des histoires sur commande pour ses camarades de classe où ils apparaissaient en héros séducteurs de filles de terminales dans des raves parties sur "des airs de techno à décerveler un androïde". Cette dernière expression avait eu un succès fou auprès de ses congénères mais il n'en était pas très fier : il commençait à saisir intuitivement le concept de complaisance littéraire.

Il serait un véritable écrivain ou rien du tout. Et pas avec les histoires de sorcières et de châteaux Disneyland comme cet idiot d'Harry Potter, avec ses pouvoirs magiques bidon. Ça n'existait pas, c'était nul. Il savait de quoi il parlait, il les avait tous lus. Il préférait les légendes anciennes comme les Chevaliers de la table Ronde, les histoires de courage et non de fric, sinon ça lui rappelait trop les contes de fées et de princesses dans lesquelles se vautraient les cousines Pouli, avec des héritiers de la couronne beaux comme des dieux et riches à millions, du délire, fallait voir les vrais, les princes sans royaume avec leurs problèmes de toiture, à part au Liechtenstein mais alors les trombines qu'ils avaient, c'était à vomir. Même son arrière-grand-mère Armelle le disait, avec plein de sous-entendus sur leur façon peu catholique de s'être enrichis. Venant d'elle, c'était une garantie de véracité car la plupart du temps, elle ne rigolait pas avec la royauté et le gavait d'histoires de marquis, de héros des croisades, lui montrait toutes sortes de portraits de famille dans la galerie du château de Saint-Pardon où elle avait toujours vécu. Elle avait même affirmé qu'autrefois ils avaient le sang bleu comme dans ces films d'extraterrestres, elle devait le prendre pour un bébé crédule, mais il l'aimait bien et adorait jouer au chevalier dans les grandes salles d'un autre temps, alors il ne la contrariait pas en lui parlant du commerce triangulaire des esclaves grâce auquel ses ancêtres s'étaient enrichis, comme il l'avait appris en histoire, même qu'ils avaient été à une expo à Bordeaux. De toute façon il la soupçonnait, avec son petit air perpétuellement ironique, de ne pas croire vraiment aux salades qu'elle racontait.

On l'avait prénommé William, mais sa mère l'appelait "Winnie", de "Winnie the Pooh," parce que dans sa tendre enfance, il était rond et duveteux comme un ours en peluche avec une grosse voix ronchonne. Elle chantait  :

"Winnie the Pooh, de Poulizac
a plus d'un tour dans son sac.
Mais quand il n'a pas de miel
c'est un vrai polichinelle."

Cela fâchait son père qui trouvait ça puéril et vulgaire mais c'était sa mère qui s'était toujours occupée de lui, alors il s'en tamponnait.
Il avait été élevé à Biarritz dans cinquante mètres carrés jusqu'à l'âge de dix ans, époque à laquelle son père s'était enfin enrichi avec les parts de la Poulitech-SA, une entreprise montée par son cousin Bertram, encore un Poulizac, on ne s'en sortait pas. Ce qu'il aurait aimé, c'était connaître l'histoire des Gevers, du côté de sa mère, mais il ne restait que Bo, diminutif de "bobonne", comme il appelait sa grand-mère Marieke qui était plutôt taciturne et un peu sourde. Paraît qu'ils étaient maroquiniers de père en fils, sûr que ça la fichait mal à côté des cardinaux tout rouges et des types en armures de la galerie de tableaux du château de Saint-Pardon.

Lui, Winnie, blond comme les blés avec des boucles d'ange et des yeux bleus, était si beau et ressemblait tellement à sa mère que ça les mettait tous mal à l'aise, sauf grand-mère Armelle qui l'appelait "mon Michelangelo". Un grand peintre très laid qui peignait des anges sur des plafonds, il avait vérifié dans la bibliothèque du château, un homosexuel aussi, mais ça, il n'était pas certain que grand-mère Armelle le sût et ce n'était pas le genre de sujet qu'il abordait avec elle.
Il trouvait les filles de sa classe plutôt tartes, n'avait pas encore rencontré la femme de sa vie, la seule, la vraie, celle qui ressemblerait à la reine des elfes dans le Seigneur des Anneaux.
Il avait quatorze ans et de très grands projets.

Un léger frottement lui apprit la présence de sa mère derrière lui. C'était l'heure de la pose. Dans la maison, elle se déplaçait toujours sur ses chaussettes, laissant à la porte ses éternelles bottes de cheval.
ELLE était appuyée au chambranle et le regardait avec tendresse, c'était une attitude familière, inscrite dans leur vie de roulotte quelles que soient les maisons qu'ils aient habitées.
- Ça va, mijn hart ? s'enquit-elle.
Il fit la moue.
- C'est un jeu d'idiot.
- Alors tu ferais mieux de sortir, il y a du soleil, aujourd'hui, il faut en profiter.
Ça aussi, c'était la tradition.

Il aimait encore qu'elle l'appelle "son cœur" avec ce délicieux accent rugueux, mais pas devant les copains car ça faisait bébé, heureusement qu'ils ne comprenaient pas le flamand.
Il adorait sa façon de parler. Il adorait tout d'ELLE. Sa manière d'élargir ses yeux bleus pour le regarder plus attentivement, la caresse rude de ses petites mains dans ses boucles, même quand ça s'emmêlait, qu'il criait "aïe !" pour la forme, et les baisers de sa bouche pointue qu'elle couvrait d'un rouge à lèvres vermillon. Elle avait toujours cet idiot de tube dans sa poche et lui, après, était obligé de se laver vraiment la figure, pouah.
Il la trouvait la plus chouette du monde, une vraie héroïne à cheval, comme au cinéma.
Naguère, il s'était efforcé de monter un poney diabolique pour lui plaire, en mesurant son amour pour elle au nombre de ses chutes et avait fini par y renoncer la mort dans l'âme quand elle lui avait dit avec un rien de mépris dans la voix : " Pas la peine, ourson, tu n'y arriveras jamais." Cela avait été son premier chagrin d'amour mais à présent, il était plutôt soulagé de n'avoir pas persévéré dans cette voie, avec ces animaux pleins de sabots et de dents incontrôlables qui ressemblaient à des touches de piano. Sans compter qu'ils avaient beau vous regarder avec la placidité fixe de leurs yeux glauques, on ne savait jamais s'ils allaient vous accepter sur leur dos ou non. Plus hypocrite, tu meurs.
Mais ELLE, sa mère, la grande ordonnatrice des Bordes, les domptait comme rien, les faisant courir autour d'elle en liberté comme elle le voulait et autres fantaisies sublimes dont l'apparente inutilité le comblait de joie.

Là, elle portait son costume en jeans de tous les jours, pantalon en stretch moulant et usé, sweat noir sous une veste rafistolée de cuir aux coudes. Comme elle était à contre jour, ses cheveux blonds aux boucles emmêlées qu'elle portait mi-longs formaient une sorte de halo autour de sa tête, comme les auréoles des saintes des tableaux de grand-mère Armelle. Son visage triangulaire avait la dureté que la concentration lui donnait au travail mais quand son grand fils était à la maison, elle s'interrompait toujours pour l'embrasser et s'adoucissait pour lui plus que pour quiconque.
- Fais attention à toi maman, lui dit-il comme à chaque fois.
Il avait l'impression que quelque chose la contrariait.
- Mais mon cœur, que veux-tu qu'il m'arrive ? Le sable de la carrière est doux comme un nid d'oiseau.
C'était la tradition. Il veillait sur elle.

--

Claudette emprunta un chemin de graviers et s'arrêta devant la maison blanche aux volets vert anglais de madame le maire. C'était la première fois qu'elle se rendait chez Alice et son regard averti fit un tour inquisiteur. De même qu'un policier continue à mener l'enquête quand il est invité à prendre le thé chez d'innocents pékins, amis ou membres de sa propre famille, l'agent immobilier digne de ce nom, celui qui a la rage de vaincre, reste perpétuellement en éveil. A peine son hôte a-t-il prononcé rêveusement le mot "partir" parce qu'il a vu un film sur le Tibet ou la Cordillère des Andes, que le nom d'un acquéreur s'inscrit en lettres rouges sur son écran mental de prédateur. "C'est exactement ce que cherche machin." Quant au prix de la maison, il clignote déjà dans ses neurones depuis belle lurette.

Lorsque Claudette eut fini son évaluation, elle se dit, dédaigneuse, "il n'y a même pas de piscine." Les raisins étaient trop verts. Car une fois de plus, ce qui la déconcertait était la beauté intemporelle de l'ensemble. Les arbres séculaires, dont un magnolia qui se dressait sur la pelouse comme un placide démiurge veillant sur sa création, les buissons fleuris dans un désordre étudié et les rosiers qui grimpaient jusqu'au faîte de la maison, annonçant une fois de plus que seuls l'âge et le goût du passé font le charme d'un lieu, qu'il s'agisse d'une simple fermette ou d'un château.
C'était une demeure à la fois imposante et sobre comme l'étaient celles des fermiers généraux d'autrefois, avec de nombreuses fenêtres et un perron de quelques marches.
"Tout de même, elle a quelque chose, cette baraque," pensa Claudette qui revit immédiatement son prix à la hausse. Si la qualité de cet élément indéfinissable lui échappait, elle était nonobstant capable de la quantifier.

Le chien Wolfgang exécutait toutes sortes de bonds autour de sa voiture, si bien qu'elle n'en descendit qu'au moment où Alice l'appela du perron.
- Ouh, ouh ! s'exclama Claudette.
"Mon dieu, se dit Alice, qu'elle est vulgaire !"
- Bonjour, chère amie, comment allez-vous ?
Comme elle ne savait jamais quelle attitude adopter devant cette créature si haute en couleur et en peinture faciale, elle minaudait comme une collégienne pour être à l'unisson.
"Vieille chichiteuse," pensa l'autre.
- J'ai la forme olympique, madame le maire, je vous remercie.

Elles se connaissaient depuis quelques mois mais jugeaient préférable de communiquer par téléphone, afin de ne pas étaler leur relation au vu et au su de tout le village. La fonction d'Alice lui imposait cette discrétion et son dégoût de caste s'en arrangeait. Cependant, pour passer aux choses sérieuses, il lui fallait surmonter sa répugnance, le face à face s'imposait.
Elle la reçut dans le salon qui lui servait également de bureau et la fit asseoir dans un fauteuil cabriolet dont les fleurs en gerbes aux tons passés se fanèrent un peu plus, écrasées par le tailleur vert cinabre.
- Désirez-vous une tasse de café ? s'enquit-elle en évitant de s'appesantir sur cette vision à la Andy Warhol.
"Le grand jeu", se dit Claudette. Elle accepta en se demandant s'il fallait ou non tenir la tasse dans la sous-tasse, sortir ou non la petite cuillère après avoir remué. Son coiffeur de Langon, qui avait servi durant sa jeunesse chez madame la vicomtesse du Perron de la Gloriette, tentait bien de lui donner des cours de savoir-vivre à chaque permanente mais cela demeurait pour elle un vrai parcours du combattant.
- Beau fauteuil, dit-elle, en caressant l'accoudoir patiné pour se donner une contenance tandis qu'Alice l'observait avec un sourire figé qui se rétracta aussitôt.
- Merci, répondit-elle d'un ton sec en retenant un "il n'est pas à vendre".
Elle lui versa un doigt de café dans une tasse en porcelaine, pièce d'un service qui lui venait de sa grand-tante Adélaïde et attendit le "vachement chouette, la tasse," ou "chicos, le bonheur du jour" qui ne vinrent pas. L'autre était assez fine mouche pour s'abstenir. Un âne ne trébuche pas deux fois sur la même pierre.
- Bien, bien, bien, dit Alice en tournant délicatement sa petite cuillère. Venons-en à l'affaire qui nous occupe.
Claudette l'imita point par point, réussissant à juguler sa nature un peu brusque afin d'éviter au tapis rond pastel une éclaboussure qui mettrait en péril la bonne marche des affaires.
- Mon oncle Grégoire ne va pas bien, dit-elle sur un ton de confidence chuchotée, avec un léger trémolo de commisération dans la voix.
- Ah bon ? Et de quoi ce malheureux homme souffre-t-il ? demanda Alice froidement.
- C'est la tête. Il parle tout seul et oublie plein de choses. Sans doute un genre d'Elsheimer, si vous me suivez.
- Je vous suis, ma chère, je vous suis.
- Si ça continue, il y aura un accident. Il a déjà oublié une fois de donner ses médicaments pour le cœur à mémé. Vous vous rendez compte, à son âge, elle serait bien mieux soignée aux "Jardins d'Accalmie" que dans sa boutique qui sent le moisi avec un fils aussi vieux qu'elle, enfin presque.
- Je le conçois. Lui en avez-vous touché un mot ?
- On ne se parle plus depuis que je lui ai amené un client pour Matoujalou, avoua Claudette d'une voix dont les accents n'exhalaient plus aucune compassion.
Elle ne précisa pas que cela remontait à quelques années.
- Alors comment savez-vous qu'il oublie tout ? demanda Alice en haussant un sourcil. Je vous demande cela pour les témoins.
L'autre prit un air malin.
- C'est l'infirmière remplaçante qui fait les piqûres. Elle parle un peu trop à sa collègue que c'est la fille des Tuzan qui est mariée à un Pouchiquet qui eux-mêmes sont cousins des Goudenèche côté pépé Jeannot qui me l'a dit.
- C'est clair, dit Alice. Très clair. Je l'ai moi-même vu errer devant le château de ma mère, il parlait tout seul en patois d'une voix agressive. Et j'ai mes propres sources. Il s'avère que Grégoire Fayan oublie parfois de faire payer aux gens leur bouteille de gaz. Gérer ses propres affaires devient un danger pour lui !
Elles se regardèrent, faussement accablées.
- Et de surcroît, ajouta Alice, j'ai su qu'il avait reçu un couple de jeunes agriculteurs biologiques de la commune qui n'ont pas un sou et se permettent de réclamer des terres à tout le monde !
La réaction de Claudette fut violente. Elle se redressa dans son fauteuil, faillit laisser choir sa tasse heureusement vide et la rattrapa de justesse.
- Oh anti ! Le vieux pinaillayre ! Il va finir par nous couillonner !
- Comme vous dites, ma chère, dit Alice sans moufter.
- Et qui sont ces gens-là ?
- Les Mail. Annie et Guy Mail. Travailleurs mais fauchés.
- Jamais entendu parler. Ils sont d'ici ?
- Non. La famille de Guy est du Périgord mais celle d'Annie…
Elle marqua un temps d'arrêt et baissa d'un ton, comme si on pouvait les entendre, ce qui fit pencher Claudette.
- …est aux Antilles.
- Voulez dire que…
- Exactement, dit Alice d'un ton définitif. Non que je sois raciste mais si j'étais à votre place, je me méfierais encore plus. Ces gens-là n'ont rien à perdre et puis vous savez ce qu'on dit de ces femmes de couleur : le diable au corps. Et avec Fayan qui ne s'est jamais marié, qui perd la boule...
Là, elle agrémentait le tableau de fioritures genre fantasme des îles avec un certain remord à la pensée d'Annie Mail, si gentille et inoffensive, mais elle avait deviné la manière de provoquer l'autre sur son propre terrain.
Claudette était atterrée. Si elle n'avait pas su jusqu'alors pourquoi son couillon de mari votait FN, elle qui disait toujours "la politique nuit au commerce," sentit une vague de nationalisme hargneux lui monter à la gorge, se souvint à temps que les Antillais étaient des Français et se calma aussitôt car la passion nuisait aux affaires.
- Et comment est-elle ? demanda-t-elle en dessinant dans l'espace des courbes évocatrices.
- Pour ceux qui aiment ce genre-là, on peut dire qu'elle est plutôt gironde, soupira Alice en appuyant à plaisir.
Claudette Goudenèche, habituellement renard, passa au rôle d'Isengrin car il s'agissait ici de son propre patrimoine en proie au mystérieux charme des îles, voire aux envoûtements. Le diable au corps, c'était son truc quand il le fallait, mais sans imagination particulière. Avec des féeries et des mounaques traversées d'épingles, elle partait avec un handicap. Les mauvais sorts, par chez elle, on y croyait.
- Ça urge, dit-elle avec nervosité. L'infirmière s'appelle Suzette Pignasse, elle commence juste à pratiquer. Elle a entendu dire qu'ils cherchaient quelqu'un aux "Jardins d'Accalmie," Elle aimerait beaucoup y travailler parce que ça lui donnerait la sécurité de l'emploi et un bon salaire. Mais il lui faut une recommandation car les candidats sont nombreux.
- Bien, j'en parlerai à mon arrière cousin Herbert qui est médecin là-bas.
Claudette prit aussitôt un air de poule qui a aperçu un ver de terre bien gras. Les affaires reprenaient un cours normal.
Elles se quittèrent, très satisfaites l'une de l'autre.

 modif | admin • màj : 24 août 2007 à 18h08