Première partie - chapitre 1
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Dès le lendemain, fort de sa victoire, il abandonna l'équitation pour se transformer en chauffeur de maîtresse, la conduisit partout où elle le voulait, prouvant son esprit chevaleresque en toute occasion, ce qui lui permit aussi de se l'approprier, de la surveiller car il était d'un naturel jaloux. Bien qu'un peu agacée, elle ne le manifesta guère, car sa vie difficile lui avait appris à saisir la chance qui passe. Son but, qui était de devenir une écuyère patentée, lui semblait bien inaccessible. Nul ne peut prétendre, à moins d'une extrême mauvaise foi, que l'on puisse accéder aux métiers afférents à la monte équestre sans une aide matérielle conséquente. A savoir de la tune et pas qu'un peu. Marina, qui dans l'ensemble gardait un esprit intègre et indépendant, commençait à le comprendre. La passion, qu'elle concerne le jeu, l'alcool, le sexe ou n'importe quoi d'autre, est la cause de nombreuses dérives.
En attendant, Charles Édouard n'avait pas à se plaindre, elle répondait à ses ardeurs avec bonne santé, l'invitait chez elle chaque fois qu'il en manifestait le désir. Il se satisfaisait trop vite, maladroitement, la laissant persuadée qu'il en allait ainsi de tous les hommes. Pour pallier cette lacune, elle l'entraînait parfois sur les rochers de Biarritz et ils s'aimaient dans l'obscurité, à l'unisson de l'océan, comme la première fois. Gouttant cette sauvagerie, elle criait à chaque vague si bien qu'il se prenait pour un mâle aux capacités exceptionnelles. En bref, elle avait retrouvé sa vitalité et la force de partir vivre d'autres aventures. Elle était reconnaissante au garçon car c'était à lui qu'elle attribuait sa guérison, c'était lui qui l'avait animée, entourée, chahutée sur la plage, noyée de propos insignifiants et joyeux, bref, restituée momentanément à la jeunesse. Elle comptait bien l'en remercier.
Un soir, pour fêter l'anniversaire de ses vingt-trois ans, elle s'habilla en ce qu'elle estimait être une vraie jeune fille pour lui faire honneur. Naïvement, elle revêtit une tenue qui la fit ressembler à une héroïne d'Almodovar – proximité espagnole oblige - robe noire en stretch épousant ses formes minces, talons aiguilles, rouge à lèvres vif et mascara. Elle coiffa ses cheveux en un chignon flou d'où s'échappaient quelques mèches folles et acheta les cigarettes les plus chères qu'on trouvait au tabac du coin. Au restaurant, elle pensa jouer les dames comme il faut pour le satisfaire...
... il fut éperdu de désir pour cette créature érotique qui lui tombait du ciel. Elle se fit prendre exactement comme il aimait, à la cosaque sur la plage et, estimant qu'elle avait fait le maximum, lui annonça son intention de quitter la ville sans lui, car elle avait trouvé un travail à la petite semaine dans un cirque de passage qui repartait vers le Nord.
Charles Édouard crut sa dernière heure arrivée. S'il la perdait son ultime recours serait de se livrer à la mort. Devant son aspect de masque d'Halloween, elle se sauva comme une folle parce qu'elle n'aimait pas le malheur des autres.
Il la poursuivit jusqu'en Belgique, menaçant de se suicider si elle ne l'épousait pas, ce qui l'horrifia mais la laissa sans défense.
C'était le seul argument qu'il avait trouvé pour ne pas la perdre, troquant contre le déroulement tranquille de sa destinée de fils de famille, un démarrage dramatique avec obligation de se débrouiller par ses propres moyens. Car sa famille ne lui ferait aucune concession, il le savait. Sa passion l'avait projeté hors limites.
Marina, tout d'abord amusée, un peu indifférente, ne s'illusionnait pas en ce qui concerne les histoires d'amour en particulier et les hommes en général. Elle pensait que la fréquentation de ces derniers passait obligatoirement par la corvée de les écouter parler d'eux-mêmes pendant des heures alors que leur seul but était de baiser la femme, point à la ligne. C'est pourquoi, dégoûtée par deux ou trois expériences brutales, elle les évitait plutôt qu'autre chose.
Charles Édouard, elle le trouvait plutôt agréable au lit, bien qu'un peu expéditif. Elle avait apprécié l'entêtement avec lequel il l'avait courtisée, ses marques d'attention, sa galanterie, ses bonnes manières car ça la changeait de la muflerie des hommes de cheval. Mais le jour de son départ, sur la plage, elle était lasse de cette présence prégnante et aussi, ça l'angoissait, ça lui semblait irréel. Jamais quelqu'un auparavant n'avait fait preuve auprès d'elle d'une pareille constance.
Quand elle le découvrit comme par hasard sur la grand-place de Bruxelles devant le cabaret du Roi d'Espagne, un bouquet de soucis à la main, ses certitudes s'effondrèrent. S'il avait réussi à la retrouver jusque là, il était capable de mourir pour elle et elle ne voulait pas avoir de mort sur la conscience.
Et puis, il fallait voir le bon côté des choses : un homme comme ça lui permettrait peut-être de ne pas être éternellement esclave dans le milieu difficile du cirque, la jeunesse ne durait pas, il fallait bien se placer quelque part et Charles Édouard n'était pas le plus mauvais choix, somme toute.
Ce qui l'attirait en lui était la découverte d'un autre monde possible, des habitudes inconnues, un milieu. Quand il lui dit pour la première fois : "Ma grand-mère est comtesse, un jour, je serai comte car je suis l'aîné mâle des descendants," elle lui demanda s'il y avait des digues sur la Garonne, il lui répondit que oui, il y en avait, et la regarda bouche bée. Elle sourit mystérieusement. Sa première pensée avait été pour le livre que lui lisait sa mère quand elle était enfant : "La comtesse des digues."
C'était l'histoire de Zanne, qui devient "dijkgravin," "comtesse des digues" à la mort de son père parce qu'elle connaît tous les caprices de l'Escaut. C'était le titre obtenu pour un travail méritoire, à l'image de celui qu'on octroyait au premier chevalier d'une lignée pour ses exploits. Le "dijkgraaf" est celui qui veille sur le système des digues et des écluses qui protègent les polders, terres prises jadis sur le fleuve. Ceux qui habitent au bord de la Garonne et qui ont connu les crues savent l'importance de cette noble mission. Et ceux qui veillent sur les digues de la Garonne, membres du "syndicat des digues" sont de véritables loups quand ils surprennent un lapin, une taupe, un blaireau qui y creuse des galeries où un homme qui roule stupidement en voiture sur ce précieux édifice. Et même un cavalier mais ça c'est une autre histoire.
La mère de Marina portant par hasard, ou, sait-on jamais, par un lointain cousinage, le même nom que l'auteur du livre, Marie Gevers, née près d'Anvers à la fin du dix-neuvième siècle, ce roman était devenu un fétiche pour elles deux si taciturnes, leur moyen de communication. C'était un peu du plat pays des Flandres et de l'Escaut qu'elles avaient emporté dans leur exil en France. Leur complicité s'était étiolée lorsque Marina avait commencé à fréquenter les hommes. Nombreuses sont les mères qui ne supportent pas l'intrusion du prédateur. Son père lui-même avait été moins regardant.
Zanne, comtesse des digues, avait continué d'habiter Marina et voici qu'on lui proposait de devenir un jour gravin. Ce ne fut pas la raison principale qui la poussa à accepter ce mariage mais cela y participa.
Elle dit le "oui" sacramentel sans réaliser que cette union, bouleversant la vie d'un petit Gondoval de Poulizac, ne lui rendrait qu'une image déformée de l'original. Elle ignorait que dans sa famille, dont les quartiers de noblesse remontaient au Moyen-Age, on n'épousait pas impunément une danseuse, même à cheval. Mais de cela, il ne fut jamais question entre eux car cette notion lui était étrangère.
Ce qui l'intéressait, c'était l'idée d'avoir un jour ses écuries, son spectacle. Elle voulait être circusgravin, pardenspelgravin. Rien ne pouvait la détourner de son but à long terme.
Par loyauté, elle adopta l'attitude dévouée qu'il fallait, lui fit tout de suite un fils et œuvra en nocturne dans une entreprise de nettoyage afin d'arrondir des fins de mois plutôt maigres. Car pour lui, il n'était pas question qu'une future comtesse travaillât au cirque au vu et au su de tous. Affronter sa famille dans cette aventure n'était pas une sinécure, pour une fois, il ne regrettait pas la mort de ses parents survenue quelques années auparavant dans un accident de voiture. Cela n'empêcha pas les autres de condamner sa "crise de folie", comme ils disaient, et de lui couper les vivres .
Ils connurent dix années difficiles à Biarritz, puis la situation s'améliora et ils achetèrent à crédit, une vétuste métairie appartenant à un cousin, au village de Saint-Pardon du Croc, sur la propriété des ancêtres Poulizac, en Sud-Gironde. Elle réalisa enfin le début de son rêve en bâtissant une écurie en pin des Landes et en achetant ses propres chevaux pour les voir évoluer tous les jours que Dieu fait. Comme il lui semblait immoral d'être entretenue, elle occasionna tout de suite un scandale dans la famille en s'improvisant femme de ménage chez des Anglais de la région, tout un réseau de nouveaux arrivants qu'elle avait rencontrés en achetant des poules au marché de Bazas. "Faire des ménages" et "Anglais" étaient deux éléments d'indignité. Pour le second, elle comprit vaguement qu'il s'agissait des ennemis héréditaires venus coloniser à nouveau la France, ce qui lui importait fort peu, à elle dont les parents n'avaient jamais rien possédé et parcouraient les chemins d'Europe de marché en marché. Les natifs de la région n'avaient qu'à pas leur vendre, voilà tout.
C'est ainsi qu'elle avait rencontré un couple charmant qui fabriquait des chapons, de la confiture de griottes et les vendait au black pour arrondir de confortables retraites, dans une landaise à colombages. Ils étaient d'accord pour qu'elle vienne avec son bébé dans un panier. C'était un job, cela lui semblait normal : chez elle on ne restait pas les bras croisés en se lamentant devant un tas de factures. Elle ne comprit donc pas en quoi consistait l'indignité.
Mais la famille de Charles Édouard tint des propos si terrifiants au jeune marié qu'il ne put même pas les lui rapporter par le menu. Simplement, il lui dit que si cela continuait, il serait obligé de quitter la région à cause de la honte subie. Elle se fâcha, refusant de comprendre ces valeurs ineptes qui déconsidéraient l'honorabilité du travail mais capitula pour le père de son enfant.
Lassée de lutter, elle estima qu'elle l'avait assez soutenu dans ses débuts laborieux et conçut deux enfants de plus sous forme de jumeaux pour être définitivement relevée de son devoir. Fort heureusement, il eut une promotion au travail et elle put rester chez elle la conscience tranquille. Son bonheur fut si intense qu'elle en oublia le reste du monde, y compris Charles Édouard. Au début, ce dernier venait tous les week-ends, plein d'enthousiasme, réparant ce qu'il pouvait en se couvrant les mains de sparadrap car il était peu manuel, puis, lorsqu'il eut cette promotion, il envoya des ouvriers sans prévenir, semant un joyeux chantier dans la maison qui fut ainsi restaurée au fil des mois. Marina exigea un maximum de simplicité, de fonctionnalité, refusant toute forme de luxe, d'ornements superfétatoires. Elle eut une cuisine claire avec un carrelage de Gironde, une grosse cuisinière franco-belge, une salle à manger-salon avec une cheminée de pierre où elle se rendait peu et qui devint petit à petit le domaine de son fils Winnie qui l'invita le soir à manger des châtaignes ramassées dans la forêt dès qu'il fut en âge de faire du feu. En haut, quatre chambres virent leurs murs recouverts de chaux blanche, celle du couple, celle du fils aîné, celle des jumeaux et la chambre d'amis. Les amis, jusqu'à présent, elle n'en avait pas et sa famille l'avait rejetée depuis que son père était mort, ils la considéraient comme cinglée, avec ses histoires de chevaux, des goûts de luxe qui tourneraient mal, même pas un vrai travail, même pas un vrai mari flamand. Seule sa mère fut invitée au mariage qui se déroula dans la plus stricte intimité.
Elle se sentait bien chez elle, aimait les bois, surprendre les animaux sauvages qui venaient manger à proximité des chevaux. Ce qui lui plaisait surtout, c'était la structure de la maison Girondine, qui formait un seul bâtiment avec la grange au milieu et les écuries attenantes. Pas besoin de se changer, de mettre des bottes pour aller visiter les chevaux à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit, on pouvait y aller en chaussons, en slip, avec ou sans chapeau et leur donner un bout de pain ou le trognon de pomme du dessert, c'était une fête perpétuelle, on était là, tous ensemble sous le même toit.
Elle voyait de moins en moins Charles Édouard qui était souvent à Biarritz ou à l'étranger pour ses affaires mais elle ne se plaignait jamais, louant le ciel que son travail leur amène satisfaction et prospérité. Quant à cette oppression due à la solitude qui lui serrait parfois la gorge, elle la combattait courageusement car elle était d'une autre trempe que ces petites femelles geignardes du Bazadais qu'elle côtoyait depuis son arrivée dans la famille Poulizac et dont l'éternel refrain chuchoté autour d'une tasse de thé et d'une assiette de cannelés était "les hommes sont", avec une mine entendue et les yeux au ciel.
Elle était une Gevers des Flandres, une écuyère de cirque. Et au cirque, quoi qu'il advienne, le spectacle continue.
Quand elle réussit à installer définitivement sa mère sur place, tout lui sembla en ordre.
Le temps de travail écoulé, elle quitta la carrière afin de détendre son cheval, s'engageant sur une piste qu'elle avait tracée elle-même autour de leur trois hectares de prés et qu'elle entretenait soigneusement d'année en année à l'aide d'un vieux tracteur poussif. Ce n'était pas chose facile, certains tronçons traversant les nouvelles plantations de pin des Poulizac étaient régulièrement envahis de ronces. Comme s'il n'y avait pas assez de pins dans ces fichues Landes ! Il fallait qu'il s'en plante encore et toujours plus dans des régions d'élevage, acidifiant et stérilisant la terre pour longtemps. Question d'impôts, de primes et autres mauvaises raisons foncières…
En l'an 2000, au cœur des forêts, les pins jonchèrent le sol par milliers comme sous le coup d'une malédiction divine. Fut-elle la seule à être oppressée par cette impression ? Aucune tempête n'était sans doute assez forte pour balayer les certitudes des Gondoval de Poulizac, qu'il s'agisse de leurs terres qui couvraient les trois quarts de la commune, de leurs traditions ou de leur chair.

Elle mit son cheval au galop dans la ligne droite en le laissant s'ouvrir afin qu'il puisse dénouer des muscles tendus par la concentration. Elle ralentit l'allure avant le virage suivant, prête à le laisser partir ensuite, comme elle en avait l'habitude.
Au moment où elle s'apprêtait à tout lâcher, elle découvrit un petit panneau blanc qui se balançait sur un fil de fer galvanisé en travers du chemin. Evitant la catastrophe de justesse, elle se jeta en arrière, exerçant une traction violente sur la bouche du cheval qui se coucha presque. Sa tête à elle frôla le piquet de clôture, elle se redressa tant bien que mal et réussit à se remettre en selle. Aussi tremblante que la bête, elle lut l'écriteau avec stupéfaction :
"Interdit aux chevaux car ils mangent les petits sapins."
Elle n'en crut pas ses yeux. Non seulement les chevaux détestent l'acidité du sapin mais encore, elle prenait un tel soin de ses clôtures électriques que seule une tempête pouvait, en brisant les trois fils, favoriser une échappée.
Jamais elle n'aurait imaginé que cette folle de tante Alice mettrait si vite ses menaces à exécution.
- La salope ! s'écria-t-elle. Oude gekke vrouw ! Elle me pourrira la vie jusqu'au bout !