Adiu Sud-Gironde le "village global local"

Des japonais francophones nous invitent à les rencontrer sur le blog du Soleil Levant ; un lien que nous tissons depuis plus de 15 ans.

Adieu mounaque

Roman policier en ligne, feuilleton polar local, social, politique et burlesque.
Cette histoire a été écrite d'un siècle à l'autre, entre deux mondes et une récession, dans un village dont on ne sait pas si les habitants réalisent que leur monde est en perdition, que l'agriculture arrive dans le mur, que l'industrie achève sa course à la mort et que les actionnaires du CAC 40 jouent leurs vies au poker. Edith Gorren
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Dessin Edith Gorren - Adieu Mounaque. Polar en ligne.
  • Première partie :
  • Les gens de Saint-Pardon

Chapitre I : Pas de pitié pour la péraquette :

Chapitre II : Pas de printemps pour les Bazadaises :

Chapitre III : Murmures et bataclam :

Résumé
Personnages
Généalogie Poulizac

Les dessins de Adieu Mounaque

Dessins

La Galerie du peintre Edith Gorren, Bazas en Gironde.

Galerie Edith Gorren

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Pas de pitié pour la péraquette

Première partie - chapitre 1

2

"Ça m'apprendra à ne pas mettre de bottes !"

Car s'il avait eu ses bottes, il aurait pris les sentiers de l'intérieur, les chemins mouillés des bois mouillés, comme le chat qui s'en va tout seul de Rudyard Kipling, même s'il n'avait jamais entendu parler des "Histoires comme ça". Sa culture à lui était celle de la terre, sa connaissance celle des animaux de l'étable et de la forêt, mais pour le reste, quand il ne regardait pas la télévision, il lisait le journal Sud-Ouest, le Républicain et le Chasseur Français. Des histoires comme ci, comme ça, qui lui racontaient la Lana-Gran, les migrations, les chiens de race et le dernier loto. Parfois, il se plongeait même en cachette – pour ne pas être ridicule devant sa femme – dans la lecture de vieux "Fripounet et Marisette" qu'il tenait de son père et gardait précieusement au grenier sous prétexte de les transmettre un jour à ses propres enfants quand il en aurait. Ça lui procurait une petite joie innocente.

Une Jeep rouge vif d'un modèle ancien, qui semblait sortir tout droit d'un safari organisé, longue, pleine de fenêtres, prête à repartir sur les pistes, s'était garée en catastrophe, tandis que l'autre voiture, une Renault bien propre qui n'avait pas quitté le bitume, tentait de poursuivre sa route.
Le conducteur de la Jeep descendit lestement et se mit en travers de son passage.
- Tu as mon phare cassé, dit-il d'une voix forte et rugueuse.
C'était le Hollandais Erasmus Bos, un grand type musclé, sec, avec une belle gueule à la Clint Eastwood, des cheveux blonds grisonnants et un air pas commode. Son chapeau de feutre usé à la couleur indéfinissable, loin de définir son statut de paysan de cette région, "d'exploitants agricoles" comme sont dénommés aujourd'hui les adeptes de l'intensif et des terres parfaitement mono, accentuait chez lui un côté texan peut-être involontaire. Toujours est-il que François Castaing eut plutôt l'impression d'assister à une scène de western qu'à un simple heurt de véhicules.
Le conducteur de la Renault était justement son copain Jacquot Bordessoules qu'un rendez-vous urgent avec une andouille accompagnée de patates sautées dans la graisse, avait rendu insouciant du tiers comme du quart. Il s'était résolument déporté à gauche pour éviter de s'enliser dans la boue, négligeant l'autre véhicule coincé par une haute bordure de béton qui stabilisait le bas-côté. C'était la dernière trouvaille de la mairie, ça fleurissait sur toutes ces routes trop étroites en des endroits si inattendus que se croiser par temps boueux devenait une véritable course de cross.

"Boucle-là Jacquot, se dit François, tu as voté pour ces bordures qui ont coûté la peau des fesses, alors établis gentiment ton constat à l'amiable et n'en parlons plus." Tout le monde connaissait la réputation du Hollandais, un type pas commode qui considérait les autochtones en véritable afrikaander du temps de l'apartheid. Jacquot qui n'en menait pas large tant qu'il se croyait seul, aperçut François, se sentit en nombre et descendit aussitôt de voiture, brusquement faraud.
"Patatrac ! Avec sa tchatche, on en a pour des heures," se dit notre promeneur solitaire. Le rôti et la garbure étaient maintenant à des années lumières.
- Quoi, j'ai ton phare cassé ? répéta Jacquot Bordessoules en relevant sa casquette, histoire de rire aux dépends de l'étranger. T'avais qu'à grimper, avec ton autocar tout-terrain.
Une expression locale disait à propos des estrangueys  : "Il en faut, des couillonnes."
- Laisse tomber, fit François Castaing entre haut et bas.
Il avait vu quelqu'un d'autre dans la voiture, le petit rayon de soleil sur le pare-brise de la Jeep devait empêcher Jacquot de s'en apercevoir.
- Mon phare foutu ! insista Erasmus Bos en élevant encore le ton.
Il ne comprenait pas les répliques du Français et ça l'ulcérait.
- C'est pas ma faute. Et t'es vraiment impoli, pour un qui vient ici piquer nos terres et dégueulasser nos routes avec ton usine à merde. Pas vrai, François ?
C'était un garçon trapu et costaud, la quarantaine comme François, mais à côté du Hollandais, il semblait presque léger.
Quand le passager de la Jeep descendit à son tour, il blêmit sous sa gapette huilée extra plate.
- Monsieur, dit le second Hollandais, je vous interdis de tutoyer mon père et de l'injurier. Si vous êtes trop cons pour garder vos terres et les rentabiliser, ce n'est pas à nous la faute.
Jacquot retrouva sa couleur.
- Quoi, quoi, quoi ? éructa-t-il en se tenant à bonne distance, qu'est-ce que t'as dit, petit couillon ?

Le "petit couillon" était un jeune homme avec un visage aux traits émaciés, au grand front bombé sur lequel retombaient quelques mèches si claires qu'il fallait découvrir ses yeux bleus pour réaliser qu'il n'était pas albinos. Sa bouche bien dessinée, un peu enfantine, était tordue en coin dans une moue goguenarde, presque méchante. Contrairement à son père, il semblait très détendu. La situation le mettait visiblement en joie.

- Monsieur, si vous ne fermez pas la gueule à vous, je translate à mon père et pourtant je vous jure que je préfère pas d'histoire avec les indigènes.
- De quoi ? cria Jacquot qui ne voulait pas perdre la face. N'ayis pas pou, je ne vais tout de même pas me laisser traiter d'indigent sans rien dire ! Les Bordessoules sont du Pays depuis des siècles, ils ont soixante hectares de bonne terre dans la famille ! Je vais te l'espamper, ce putain de couillonas !
François Castaing voulu l'attraper pour l'emmener mais c'était trop tard.
Le chien Pifre se mit à hululer, histoire d'accroître le taux d'adrénaline.
Fiston parla très vite à papa dans sa langue incompréhensible et gutturale. Le résultat fut foudroyant : Jacquot Bordessoules, allongé par terre avec le nez qui pissait le sang tandis que la Jeep s'éloignait comme une furie en faisant gicler la terre du bord de route.
Par la fenêtre du passager, sortait une main à l'index tendu vers le ciel comme la hampe d'un drapeau.
- Che gus est complètement branque, hoquetait Jacquot en vérifiant l'état de ses dents, hilh de pute de cagne d'estranguey, che le tuerai !

Marina mit le pied à l'étrier et s'éleva doucement, avec souplesse. Quand les servitudes de la maisonnée lui en laissaient le temps, elle montait ses chevaux le matin ou les travaillait aux longues rênes le soir. Il fallait leur assouplir le dos en les plaçant du mieux possible et en les mettant sur le cercle.
La carrière ensoleillée était son royaume. Grande, avec le sable sombre et naturel des Landes, un espace d'exultation et de travail où aucun doute n'était possible quant à ce qu'elle était, elle, Marina Gevers, fille du plus adroit et plus gentil maroquinier du marché d'Ostende et cavalière de vocation.
Elle montait un hongre espagnol aux allures un peu piquées mais tellement confiant et docile que ses progrès la ravissaient.
Le haut-parleur, installé depuis peu, diffusait une chanson de folklore américain interprété par une femme avec un entrain communicatif. Quand Marina avait épousé Charles Édouard Gondoval de Poulizac, elle s'apprêtait à partir au Montana. Cette musique était ce qui restait de ses rêves, les échos aux visions fantasmatiques dont son esprit solitaire était fertile.
Après avoir exécuté les exercices d'assouplissement durant une demi-heure, lorsque son cheval eut la légèreté requise sur la main et une descente de rein suffisante, elle le mit au petit galop et ils formèrent ensemble cet extraordinaire centaure qui fascine par son mystère, sa puissance, sa grâce androgyne.
La crinière du cheval gris, ample comme une mantille, ondulait à la lumière en miroitant, et la taille souple de la jeune femme se mouvait à l'unisson, dans une innocente lascivité. Cette simplicité était le fruit de trois années de travail.
Elle avait les yeux mi-clos, comme à l'intérieur d'elle-même et vivait ce moment avec une intensité proche de l'exaltation. C'était le premier cheval qu'elle dressait pour son propre compte.

Issue d'un milieu d'artisans qui considérait ses rêves équestres comme une folie, elle avait commencé à travailler très jeune dans un cirque d'Anvers avec un paranoïaque profond nommé Bill qui réalisait un numéro de voltige américaine à la William Cody, un bon écuyer, bien qu'un peu dur avec les chevaux et avec les femmes, ces dernières situées en deuxième position mais bénéficiant des mêmes injures et horions. Un technicien émérite que le manque de notoriété avait aigri à quarante cinq ans et qui jalousait comme le diable sa jeune épouse écuyère bien plus habile que lui.
Marina demeurait indifférente à tout ce qui n'était pas la pratique du dressage pur et de son progrès personnel. A l'âge où les jeunes filles ne pensent qu'à l'amour, elle jouissait en rêve de la sensation d'un saut périlleux bien réussi sur une croupe pommelée. Elle avait eu l'instinct de se trouver un vrai maître dès le début et peut-être la chance de ne pas traîner mollement ses guêtres dans un club hippique avec la certitude du compte en banque parental.
Le travail ne l'effrayait pas, elle pansait, nourrissait et défumait les chevaux, charriant des brouettes plus lourdes qu'elle. Ses journées au cirque dépassaient quelques fois dix-huit heures mais elle n'avait aucune autre alternative et ne pouvait compter que sur ses propres forces car son père n'aurait pas déboursé un kopeck pour avoir une saltimbanque dans la famille.
Petit à petit, ses heures à pied s'étaient muées en heures de monte, preuve que le maître était passé du mépris naturel à la considération pour ses aptitudes et sa ténacité. La boisson ayant eu raison de lui, il comptait beaucoup sur les "jeunes espoirs" et son travail sur la piste se limitait progressivement à un immobilisme rageur, menton rentré et ventre en avant, père Ubu de la sciure, durant lequel il les observait avec une acuité maniaque.
La formation de Marina prit fin au bout de cinq ans pour la simple raison que Bill, quitté par sa femme excédée, reporta sur elle sa vindicte et sa libido. Un soir de cuite elle échappa de justesse à un viol dans la paille grâce à la fuite providentielle d'un cheval frison au train duquel il se mit à courir en remontant ses brailles et en hurlant des invectives. Elle partit aussi vite en sens inverse, laissant derrière elle son maigre avoir mais emportant un savoir précieux, intégré au plus profond d'elle-même.
Elle poursuivit son voyage jusqu'à Biarritz, échoua dans un club où il fallut tout recommencer. Défumer les écuries, mordre la poussière sur des pur-sang de réforme à recycler, ne jamais dévoiler ses aptitudes pour ne pas supplanter le patron.

Puis, elle apprit la mort de son père.

Marina. Dessin Edith Gorren.

Le découragement s'empara d'elle. Comment une femme pouvait-elle vivre sans argent dans ce monde de brutes, gagner les outils de sa liberté, la maîtrise de sa vie, afin d'atteindre le stade exaltant de la vraie connaissance en créant son propre spectacle ? Les lumières du cirque, la musique, l'odeur des chevaux dans la sciure et le tonnerre des applaudissements un jour destinés à Marina Gevers, la grande écuyère menant six chevaux noirs au galop dans un mouvement parfait, vision onirique magnifiée par le halo du projecteur. Au bord du désespoir, elle pensa se jeter à cheval du haut des falaises sur les rochers où se fracassait la mer houleuse mais son sens pratique et sa bonne santé l'en empêchèrent.

C'est alors que Charles Édouard entra dans sa vie. Lui qui ne voyait pas les individus appartenant à une autre catégorie sociale, eut le choc de son existence en découvrant le profil de cette Lolita qui se découpait à contre jour sur fond de carrière, la lèvre inférieure rentrée comme sous l'effet d'une bouderie et la longue nuque gracile de biche sous le blé des cheveux relevés. Bouleversé il fut lorsqu'elle se pencha sur la brouette et qu'il découvrit les proportions remarquables de son corps de cavalière aux jambes parfaites. Quant au prolongement musclé qui se dessinait sous le tissu moulant, il fallait le poids écrasant d'une bonne éducation pour résister à la tentation d'y mettre la main. Ce que possédait Charles Édouard Gondoval de Poulizac plus sûrement qu'une sensibilité de poète. Aussi masqua-t-il cette vilaine pensée pour la remplacer par un désir irrésistible de protéger cette frêle créature qui devait être en perdition. Car les femmes jeunes, minces, jolies et seules, sont, c'est bien connu, toujours en perdition. Surtout lorsqu'elles ont un cul parfait.

Parfois, Marina se souvenait de cette époque avec une certaine émotion. Elle allait alors sur ses vingt trois ans. Neuf ans d'une vie passés sous le sabot des chevaux, dans l'ignorance des richesses du monde. La rencontre advint au club où elle travaillait. Ce jour-là, Charles Édouard, ce grand jeune homme blond et sportif, arriva avec un camarade, tous deux en tenue d'équitation. Il la salua fort courtoisement, tandis que son ami, membre du club, paradait et donnait des ordres pour qu'on sellât son cheval. Marina curait justement le box de ce dernier en transpirant à grosses gouttes car il faisait une chaleur de plomb. "Et vous n'avez même pas fini !" s'exclama le garçon d'un air excédé. Elle releva la tête, rejeta ses cheveux humides et poussiéreux en arrière, lui tendit la fourche sans un mot et sortit du box en s'essuyant les mains sur son jean. Charles Édouard rit sous cape devant la mine déconfite du copain dont la prétention l'avait souvent agacé, un gosse de nouveaux riches, l'une de ces fortunes champignon avec lesquelles il faut compter mais que ça soulage d'écrabouiller. Il rattrapa Marina, "mademoiselle, je vous prie de l'excuser, il est à peine sorti du peuple…" Elle s'arrêta net et il comprit aussitôt sa gaffe. Pire, il avait été pire que l'autre sans les circonstances atténuantes d'un manque d'éducation. Le regard de Marina flamboya de rage. "Dis donc, petit trou du cul, tu sais ce qu'il te dit, le peuple ?" Et elle lui fit un bras d'honneur.

Voilà les premières paroles qu'ils avaient échangées. Charles Édouard, fasciné par la voix rauque, se confondit en d'inutiles excuses. Son copain se plaignit auprès du directeur du club, un homme qui ne faisait pas de sentiment et qui se contenta d'une réflexion à Marina au sujet de son impossible caractère car il savait que seule une disposition hargneuse permettait à une jeune fille de supporter ce milieu d'esclavagistes patentés. Dans une société où le personnel qualifié et corvéable à merci est de plus en plus rare, on ne peut avoir la mélasse et l'argent d'icelle.

Charles Édouard, indifférent aux chevaux jusqu'alors, décida brusquement d'apprendre à monter. Dès que ses cours d'économie le lui permettaient, il s'esquivait au club, traînant d'un air dégagé dans les couloirs des box, piétinant le sable des carrières, usant ses bottes neuves taillées sur mesure et la peau de ses fesses dans d'interminables reprises durant lesquelles il attrapait un torticolis à force d'essayer d'apercevoir l'objet de sa passion. Car Marina était devenue une passion pour lui, la première de sa vie et peut-être la seule car, hormis cette folie, il était d'un caractère froid. Le seul endroit où on ne le voyait pas était le club-house, qui pourtant recevait chaque mercredi et chaque samedi sa cargaison de poulettes moulées dans de l'élasthanne qui le regardaient avec convoitise car c'était un fort joli garçon doublé d'un parti avantageux. Mais il trouvait le lieu dénué d'intérêt car Marina ne le fréquentait pas. La jeune fille qui ne lui prêtait aucune attention, tant elle était obnubilée par les chevaux, finit par remarquer la vieille Golf décapotable vert bouteille qui roulait à sa hauteur quand elle partait à vélo pour rentrer en ville dans son minable studio de location. Biarritz était une ville de dénivelés et quand elle pédalait en danseur dans la montée, comme un vrai coureur cycliste, elle sentait bien que l'œil du conducteur était rivé sur la partie la plus expressive de son anatomie.

Un soir elle s'arrêta dans une avenue bordée d'arbres, feignant de vérifier ses pneus. Aussitôt, la voiture se rangea le long du trottoir.
- Puis-je vous aider ? demanda Charles Édouard en venant à elle.
- Ah, c'est vous ? fit-elle, faussement surprise.
- C'est moi, répondit-il bêtement, comme si cela expliquait tout.
Elle n'était plus fâchée, seulement intriguée car elle venait de prendre conscience qu'elle le retrouvait toujours sur son chemin. Quand elle balayait les écuries, il brossait un cheval rétif en tremblant de peur et lorsqu'elle prenait enfin sa leçon, à l'heure impossible à laquelle tout le monde est parti, il se tapait le cul sur une jument raide comme un vieux bateau avec une expression de souffrance résignée au visage.
- Et ces cours, ça marche ? demanda-t-elle gentiment.
Elle l'avait tout de même remarqué, finalement ! Il en fut si heureux qu'il l'invita à dîner au restaurant de l'Hôtel Impérial.
- Maintenant ? fit-elle en montrant ses habits tachés.
- Oui, maintenant.
- Comme ça ?
- Comme ça. Je ne suis pas plus habillé que vous et de toute façon, vous serez la plus belle.
- Flatteur.

Flatteur, il ne l'était pas, elle fut effectivement la plus belle. Noire et or dans sa culotte de cheval, un body moulant ses seins pointus, ses opulents cheveux blonds de madone flamande tombant en cascade, plus une touche de rouge à lèvre vermillon sur ses lèvres d'enfant, elle évinça toutes les femmes présentes, aussi élégantes fussent-elles, par l'énergie animale qui se dégageait d'elle.
Il commanda du champagne, elle n'y était pas habituée, se mit à rire pour un rien mais cela ne le dérangea en aucune façon, sa joie de l'avoir convaincue avait expédié ses inhibitions à l'océan dont ils admiraient la houle par la baie vitrée. Elle regarda avec curiosité autour d'elle, ces gens de l'autre espèce, celle pour laquelle la dégustation d'un verre de champagne ne consistait pas en un véritable renoncement, à savoir le sacrifice de trois repas. Ils pataugèrent allègrement dans un énorme plateau de fruits de mer ; Charles Édouard, en bras de chemise, mangea salement avec exultation, conscient qu'elle ne s'en rendait pas compte, envoyant même un éclat de langouste sur la tête d'une jeune personne en tailleur prune et collier de perles qui fut d'autant plus scandalisée qu'elle l'avait croisé aux cours privés d'une prestigieuse école de rattrapage. Quand il furent fin saouls tous les deux, ils sortirent sous le regard pincé du personnel et des clients, se baignèrent tout habillés, hurlèrent sur la plage.
- Epousez-moi ! criait-il.
- Jamais ! répondit-elle.
Ils firent l'amour dans l'eau, porté par les vagues, elle resta longtemps enroulée autour de lui comme une algue, allant et venant au rythme des flots sur son membre triomphant.

Ce souvenir s'inscrivit dans la mémoire de Marina comme l'un des plus agréables de sa vie sexuelle. Qui n'arrivait pas à la cheville de sa vie équestre, bien entendu.

 modif | admin • màj : 03 mai 2008 à 16h34