Adiu Sud-Gironde le "village |
|
|
Des japonais francophones nous invitent à les rencontrer sur le blog du Soleil Levant ; un lien que nous tissons depuis plus de 15 ans. |
Adieu mounaqueRoman policier en ligne, feuilleton polar local, social, politique et burlesque.
Chapitre I : Pas de pitié pour la péraquette : Chapitre II : Pas de printemps pour les Bazadaises : Chapitre III : Murmures et bataclam : Résumé
Les micro-sites
|
Pas de pitié pour la péraquette
Première partie - chapitre 12 "Ça m'apprendra à ne pas mettre de bottes !" Car s'il avait eu ses bottes, il aurait pris les sentiers de l'intérieur, les chemins mouillés des bois mouillés, comme le chat qui s'en va tout seul de Rudyard Kipling, même s'il n'avait jamais entendu parler des "Histoires comme ça". Sa culture à lui était celle de la terre, sa connaissance celle des animaux de l'étable et de la forêt, mais pour le reste, quand il ne regardait pas la télévision, il lisait le journal Sud-Ouest, le Républicain et le Chasseur Français. Des histoires comme ci, comme ça, qui lui racontaient la Lana-Gran, les migrations, les chiens de race et le dernier loto. Parfois, il se plongeait même en cachette – pour ne pas être ridicule devant sa femme – dans la lecture de vieux "Fripounet et Marisette" qu'il tenait de son père et gardait précieusement au grenier sous prétexte de les transmettre un jour à ses propres enfants quand il en aurait. Ça lui procurait une petite joie innocente. Une Jeep rouge vif d'un modèle ancien, qui semblait sortir tout droit d'un safari organisé, longue, pleine de fenêtres, prête à repartir sur les pistes, s'était garée en catastrophe, tandis que l'autre voiture, une Renault bien propre qui n'avait pas quitté le bitume, tentait de poursuivre sa route.
"Boucle-là Jacquot, se dit François, tu as voté pour ces bordures qui ont coûté la peau des fesses, alors établis gentiment ton constat à l'amiable et n'en parlons plus." Tout le monde connaissait la réputation du Hollandais, un type pas commode qui considérait les autochtones en véritable afrikaander du temps de l'apartheid. Jacquot qui n'en menait pas large tant qu'il se croyait seul, aperçut François, se sentit en nombre et descendit aussitôt de voiture, brusquement faraud.
Le "petit couillon" était un jeune homme avec un visage aux traits émaciés, au grand front bombé sur lequel retombaient quelques mèches si claires qu'il fallait découvrir ses yeux bleus pour réaliser qu'il n'était pas albinos. Sa bouche bien dessinée, un peu enfantine, était tordue en coin dans une moue goguenarde, presque méchante. Contrairement à son père, il semblait très détendu. La situation le mettait visiblement en joie. - Monsieur, si vous ne fermez pas la gueule à vous, je translate à mon père et pourtant je vous jure que je préfère pas d'histoire avec les indigènes.
Marina mit le pied à l'étrier et s'éleva doucement, avec souplesse. Quand les servitudes de la maisonnée lui en laissaient le temps, elle montait ses chevaux le matin ou les travaillait aux longues rênes le soir. Il fallait leur assouplir le dos en les plaçant du mieux possible et en les mettant sur le cercle.
Issue d'un milieu d'artisans qui considérait ses rêves équestres comme une folie, elle avait commencé à travailler très jeune dans un cirque d'Anvers avec un paranoïaque profond nommé Bill qui réalisait un numéro de voltige américaine à la William Cody, un bon écuyer, bien qu'un peu dur avec les chevaux et avec les femmes, ces dernières situées en deuxième position mais bénéficiant des mêmes injures et horions. Un technicien émérite que le manque de notoriété avait aigri à quarante cinq ans et qui jalousait comme le diable sa jeune épouse écuyère bien plus habile que lui.
Puis, elle apprit la mort de son père. Le découragement s'empara d'elle. Comment une femme pouvait-elle vivre sans argent dans ce monde de brutes, gagner les outils de sa liberté, la maîtrise de sa vie, afin d'atteindre le stade exaltant de la vraie connaissance en créant son propre spectacle ? Les lumières du cirque, la musique, l'odeur des chevaux dans la sciure et le tonnerre des applaudissements un jour destinés à Marina Gevers, la grande écuyère menant six chevaux noirs au galop dans un mouvement parfait, vision onirique magnifiée par le halo du projecteur. Au bord du désespoir, elle pensa se jeter à cheval du haut des falaises sur les rochers où se fracassait la mer houleuse mais son sens pratique et sa bonne santé l'en empêchèrent. C'est alors que Charles Édouard entra dans sa vie. Lui qui ne voyait pas les individus appartenant à une autre catégorie sociale, eut le choc de son existence en découvrant le profil de cette Lolita qui se découpait à contre jour sur fond de carrière, la lèvre inférieure rentrée comme sous l'effet d'une bouderie et la longue nuque gracile de biche sous le blé des cheveux relevés. Bouleversé il fut lorsqu'elle se pencha sur la brouette et qu'il découvrit les proportions remarquables de son corps de cavalière aux jambes parfaites. Quant au prolongement musclé qui se dessinait sous le tissu moulant, il fallait le poids écrasant d'une bonne éducation pour résister à la tentation d'y mettre la main. Ce que possédait Charles Édouard Gondoval de Poulizac plus sûrement qu'une sensibilité de poète. Aussi masqua-t-il cette vilaine pensée pour la remplacer par un désir irrésistible de protéger cette frêle créature qui devait être en perdition. Car les femmes jeunes, minces, jolies et seules, sont, c'est bien connu, toujours en perdition. Surtout lorsqu'elles ont un cul parfait. Parfois, Marina se souvenait de cette époque avec une certaine émotion. Elle allait alors sur ses vingt trois ans. Neuf ans d'une vie passés sous le sabot des chevaux, dans l'ignorance des richesses du monde. La rencontre advint au club où elle travaillait. Ce jour-là, Charles Édouard, ce grand jeune homme blond et sportif, arriva avec un camarade, tous deux en tenue d'équitation. Il la salua fort courtoisement, tandis que son ami, membre du club, paradait et donnait des ordres pour qu'on sellât son cheval. Marina curait justement le box de ce dernier en transpirant à grosses gouttes car il faisait une chaleur de plomb. "Et vous n'avez même pas fini !" s'exclama le garçon d'un air excédé. Elle releva la tête, rejeta ses cheveux humides et poussiéreux en arrière, lui tendit la fourche sans un mot et sortit du box en s'essuyant les mains sur son jean. Charles Édouard rit sous cape devant la mine déconfite du copain dont la prétention l'avait souvent agacé, un gosse de nouveaux riches, l'une de ces fortunes champignon avec lesquelles il faut compter mais que ça soulage d'écrabouiller. Il rattrapa Marina, "mademoiselle, je vous prie de l'excuser, il est à peine sorti du peuple…" Elle s'arrêta net et il comprit aussitôt sa gaffe. Pire, il avait été pire que l'autre sans les circonstances atténuantes d'un manque d'éducation. Le regard de Marina flamboya de rage. "Dis donc, petit trou du cul, tu sais ce qu'il te dit, le peuple ?" Et elle lui fit un bras d'honneur. Voilà les premières paroles qu'ils avaient échangées. Charles Édouard, fasciné par la voix rauque, se confondit en d'inutiles excuses. Son copain se plaignit auprès du directeur du club, un homme qui ne faisait pas de sentiment et qui se contenta d'une réflexion à Marina au sujet de son impossible caractère car il savait que seule une disposition hargneuse permettait à une jeune fille de supporter ce milieu d'esclavagistes patentés. Dans une société où le personnel qualifié et corvéable à merci est de plus en plus rare, on ne peut avoir la mélasse et l'argent d'icelle. Charles Édouard, indifférent aux chevaux jusqu'alors, décida brusquement d'apprendre à monter. Dès que ses cours d'économie le lui permettaient, il s'esquivait au club, traînant d'un air dégagé dans les couloirs des box, piétinant le sable des carrières, usant ses bottes neuves taillées sur mesure et la peau de ses fesses dans d'interminables reprises durant lesquelles il attrapait un torticolis à force d'essayer d'apercevoir l'objet de sa passion. Car Marina était devenue une passion pour lui, la première de sa vie et peut-être la seule car, hormis cette folie, il était d'un caractère froid. Le seul endroit où on ne le voyait pas était le club-house, qui pourtant recevait chaque mercredi et chaque samedi sa cargaison de poulettes moulées dans de l'élasthanne qui le regardaient avec convoitise car c'était un fort joli garçon doublé d'un parti avantageux. Mais il trouvait le lieu dénué d'intérêt car Marina ne le fréquentait pas. La jeune fille qui ne lui prêtait aucune attention, tant elle était obnubilée par les chevaux, finit par remarquer la vieille Golf décapotable vert bouteille qui roulait à sa hauteur quand elle partait à vélo pour rentrer en ville dans son minable studio de location. Biarritz était une ville de dénivelés et quand elle pédalait en danseur dans la montée, comme un vrai coureur cycliste, elle sentait bien que l'œil du conducteur était rivé sur la partie la plus expressive de son anatomie. Un soir elle s'arrêta dans une avenue bordée d'arbres, feignant de vérifier ses pneus. Aussitôt, la voiture se rangea le long du trottoir.
Flatteur, il ne l'était pas, elle fut effectivement la plus belle. Noire et or dans sa culotte de cheval, un body moulant ses seins pointus, ses opulents cheveux blonds de madone flamande tombant en cascade, plus une touche de rouge à lèvre vermillon sur ses lèvres d'enfant, elle évinça toutes les femmes présentes, aussi élégantes fussent-elles, par l'énergie animale qui se dégageait d'elle.
Ce souvenir s'inscrivit dans la mémoire de Marina comme l'un des plus agréables de sa vie sexuelle. Qui n'arrivait pas à la cheville de sa vie équestre, bien entendu. |