Adiu Sud-Gironde le "village global local"

Adieu mounaque

Roman policier en ligne, feuilleton polar local, social, politique et burlesque.
Cette histoire a été écrite d'un siècle à l'autre, entre deux mondes et une récession, dans un village dont on ne sait pas si les habitants réalisent que leur monde est en perdition, que l'agriculture arrive dans le mur, que l'industrie achève sa course à la mort et que les actionnaires du CAC 40 jouent leurs vies au poker. Edith Gorren
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Dessin Edith Gorren - Adieu Mounaque. Polar en ligne.
  • Première partie :
  • Les gens de Saint-Pardon

Chapitre I : Pas de pitié pour la péraquette :

Chapitre II : Pas de printemps pour les Bazadaises :

Chapitre III : Murmures et bataclam :

Résumé
Personnages
Généalogie Poulizac

Les dessins de Adieu Mounaque

Dessins

La Galerie du peintre Edith Gorren, Bazas en Gironde.

Galerie Edith Gorren

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Pas de pitié pour la péraquette
Adieu Mounaque. Edith Gorren.

Première partie - chapitre 1

10

La cathédrale Saint-Jean-Baptiste de Bazas, un monument qui en remontre à Notre Dame de Paris, se dresse entre le ciel et une place si grande que vous n'en voyez pas le bout par temps de brume. Parole. La première fois qu'elle vous apparaît, vous en restez coi même si on vous a prévenu dans les livres. Elle est là, comme irréelle, si grande pour une petite ville, qu'on se demande ce qui leur a pris, aux évêques et au pape Clément V, d'avoir fait ériger un édifice aussi mahous.
L'être humain à une capacité de dérive mégalomaniaque qui jonche la terre d'œuvres d'art de toutes proportions et de tous styles, la beauté et la laideur étant des notions très relatives. De toute manière, tant qu'on laisse le pouvoir à un seul quidam, sous quelque forme que ce soit, la folie des grandeurs perdure, tant pis si le résultat est parfois discutable. Par exemple le Centre Pompidou, encore appelé "la distillerie", en mémoire des bouilleurs de cru en voie de disparition ou les champs d'éoliennes, véritable hommage à un Don Quichotte qui aurait trop forcé sur le Xérès.
Pour en revenir à la cathédrale Saint-Jean-Baptiste, sa majesté ne plut pas à tout le monde, puisque les Huguenots la brûlèrent un peu. Heureusement, Arnaud de Pontac, cinquante septième évêque, la fit reconstruire. "Mort ou biou la cabréi", dit-il. "Mort ou vivant je l'achèverai," - pas tout seul de ses blanches mains, avec des centaines de pékins qui s'y crevèrent la paillasse pour pas bésef. Il mourut avant d'avoir fini, son neveu continua et ainsi de suite jusqu'aux splendeurs asymétriques d'aujourd'hui, en passant par les quelques déprédations de la révolution française, chaque événement sportif a ses hooligans.
La cathédrale de Bazas, quand vous la voyez pour la première fois, vous vous arrêtez au milieu de la place et vous restez là à regarder, le souffle coupé. Et si ce n'est pas le cas, c'est que vous êtes une bestiasse.
Ce samedi matin comme chaque samedi, c'était le marché sur la place entourée d'arcades, avec ses différents niveaux et ses jolies balustrades qui vous donnent de l'ensemble une impression d'intemporalité. Le marché, c'est un vrai bonheur, ça rend les gens joyeux et communicatifs pendant quelques heures, comme s'ils s'aimaient au lieu de toujours chercher à se tirer dans les pattes, surtout s'il y a un petit rayon de soleil à la fin d'un hiver si mouillé que la moitié de la France est noyée. "Une souberne comme celle-là, on n'en a pas vue depuis l'année mille neuf cent chose," disaient les anciens. Les anciens disent toujours des trucs intelligents le jour du marché devant leur petit jaune au Cercle de l'Union et aussi des conneries, tout dépend de quels anciens il s'agit, la sagesse, ce n'est pas une maladie contagieuse, ça ne s'attrape que si on a eu l'habitude de réfléchir.
Ce jour-là, il y avait le Jacquot Bordessoules qui ne se vantait pas d'être responsable de l'arrestation du Bos, à cause de sa gueule en berne qui faisait beaucoup jaser les gens de Saint-Pardon et les autres. "Sabes pas qu'il te lui a foutu une tanade, au Jacquot, qu'il ne peut plus sourire que d'un côté. De l'autre, c'est comme s'il avait une cuje sous la joue." Une cuje, c'est une citrouille. André Pujol, espécialiste de la langue, du palais et du bon jaja conseille de la cueillir quand elle est bien aoûtée et qu'elle peut résister.
Jacquot, lui, n'avait manifestement pas été cueilli en août et résistait aux agaceries comme il le pouvait, avec la dignité d'un particulier à qui les pouvoirs ont été conférés.
Heureusement, il y avait au bar un cantonnier nommé Henri Lespiet mais dont le chaffre était Riri, maigrichon avec une petite moustache et une tchatche du tonnerre de Dieu. Dans chaque bar, il y en a un de cette sorte là, cela évite aux gens de se regarder en chiens de faïence, ça fait spectacle. En ce moment, il était en train de raconter sa dernière pêche dans le Ciron à François Castaing qui semblait très attentif, concentré qu'il était à éviter de parler à Jacquot.
Il ne se remettait pas du tout du suicide de sa voisine et se demandait où étaient les petites filles, si leur père avait été retrouvé.
- Sais-tu, pérorait Riri d'une voix de stentor due aux petits jaunes qu'il avait ingurgités, sais-tu pourquoi ta femme coupe la tête aux truites avant de les cuire ?
- Non, répondit machinalement François.
- Pour pas qu'elles voyent le con qui les mange !
François rit avec les autres.
Dans la salle, régnait un joyeux brouhaha. Il y avait ceux du bar qui se connaissaient, ceux de la salle qui jouaient aux cartes et ceux qui ne se connaissaient pas, les estrangueys, les nouveaux, qui cherchaient le pittoresque local et le trouvaient à leur goût. Après, ils allaient déjeuner en face de la cathédrale ou à l'Indigo, dans la rue Fondespan et ils y trouvaient leur compte aussi. Le bœuf de Bazas faisait fureur jusque chez les Parisiens qui l'emportaient sous vide, le coffre plein.
- Tu as vu, dit Jacquot à François qui ne pouvait plus l'éviter, ils sont venus le chercher, les gendarmes, au Hollandais.
- Et bien tant mieux, répondit François sans le regarder.
L'autre comprit ce qui n'allait pas.
- Oh ! François, ne te bile pas tant pour ta voisine, personne ne peut savoir ce que des gens comme ça ont dans le crâne.
François Castaing le regarda droit dans les yeux avec un air que Jacquot ne lui avait jamais vu.
- Dans la tête, je le sais pas, con. Mais dans l'estomac, j'ai pas besoin de l'autopsie pour savoir qu'il y avait ré du tout
- Quoi, il n'y avait rien ? Et qu'est-ce que tu y peux, toi ? Comme si on savait ce que les autres mangent !
- Et toi, qu'est-ce que tu y pouvais, hein, toi, que ça s'est passé dans ta commune avec des plans sociaux comme ça !
Il avait écarté les bras dans un mouvement englobant tout un ministère, si bien que les voisins s'écartèrent pour ne pas prendre sur la gueule ses grosses paluches de travailleur de la terre.
- Hé, intervint le Riri, voyant que quelque chose se gâtait, le garde forestier, vous le connaissez, hein, le Lacoste ? Figurez-vous qu'il ne veut plus me voir dans le bois de Babel…
- François, dit Jacquot d'une voix sourde, François, si on n'était pas potes tous les deux, je te soupçonnerais d'une attaque personnelle.
- … qu'il m'a dit, Riri, si tu passes le Ciron, tu es mort, hé oui, au-delà du Ciron, ce n'est plus chez lui, alors…
- Aussi, dit le patron du bar, si tu arrêtais de poser tes collets partout, Riri, il ne t'embêterait pas comme ça, le garde. Hein, vous autres, j'ai pas raison ?
Il avait dit cela pour continuer à détourner l'attention car il ne tenait pas à ce qu'on se dispute dans son établissement.
- Quoi, mes collets ? Et tu n'en as pas profité, toi, de mes collets ? Qui c'est qui se bouffe des garennes en toutes saisons et des truites sans code barre collé dessus macaréou de diou ?
Le patron avait réussi au-delà de ses espérances, tout le monde le regardait à présent en rigolant. Il jeta un coup d'œil autour de lui, vit qu'il n'y avait aucune instance officielle, seulement des types qui avaient également goûté qui un lièvre, qui un lapin du Riri et se rassura. Dans le brouhaha, les gens de la salle ne prêtaient pas attention à ce qui se passait autour du bar.
- Si tu es un pote, Jacquot, glissa François en aparté, alors dis-moi où sont les filles Jacquet.
Bordessoules prit un air embêté.
- Comment veux-tu que je te le dise, j'en sais foutre rien.
- Demande à ta Poulizac, elle le sait, elle.
- François, qu'est-ce qui t'arrive ? Qu'est-ce que je t'ai fait ? Jamais tu ne parles comme ça de madame le maire.
- Ce n'est pas ce que tu as fait, mon vieux Jacquot, c'est ce que tu n'as pas fait, murmura François en regardant le fond de son verre. Et si tu détournes la conversation, c'est parce que tu n'oses même pas le lui demander, à ta cheftaine scoute, où elles sont, les petites filles. Me heys hounte, Jacquot. Tu me fais honte et pitié.
- Je ne comprends rien à ce que tu racontes, moun praue. Tu es vraiment bizarre aujourd'hui.
Il avait beaucoup parlé, pour un homme défiguré et crachouillait ses réponses de plus en plus difficilement à travers ses lèvres endolories. Voyant cela, François lui tapota l'épaule d'une manière qu'on pouvait interpréter comme amicale et partit rejoindre Sylvie qu'il apercevait devant un étal de chaussures couvert de sabots de bois. Il avait justement besoin d'une nouvelle paire d'esclops, ça tombait très bien.

Le dais vert qui protégeait Annie Mail de la pluie et du soleil ressemblait à une tante bédouine. Dans son anorak rouge vif, avec ses fines tresses afro attachées en queue de cheval, elle était belle comme un Delacroix. Elle vendait les produits de sa ferme. Des carottes en bottes qui donnaient envie de mordre dedans, des salades de toutes tailles, des aillets, des petits oignons, des amandes, des pâtés maison, si frais et si parfumés qu'on les devinait à dix mètres. Sa bonne humeur constante attirait les clients aussi sûrement que le label "biologique" de son étal. En ce moment, les affaires marchaient. Encore quelques scandales publics touchant à la malbouffe et les Mail verraient le bout du tunnel. Non qu'ils eussent jamais souhaité le malheur des autres, mais quand on a la lucidité pour soi, le jour où un enchaînement diabolique débouche sur une catastrophe, on n'est pas surpris. A l'encontre de ceux qui disent "Nous, on ne savait pas ce qu'il y avait dans les sacs d'aliments pour les vaches, on ne lisait pas les étiquettes, d'ailleurs on ne savait pas lire." Exactement comme ceux qui déclaraient après la guerre : "Tous ces gens qu'on déportait ? Nous, on pensait qu'ils allaient en vacances, on ne savait pas." Rien dans la tronche, la caborre en véchide de loup, vous savez, ces champignons ronds comme des billes. Quand ils vieillissent et qu'on les presse, il en sort du vide et une poussière toute noire.
Devant chez elle, il y avait une file patiente. Nombreux se connaissaient, se parlaient.
- Ce sera tout ? demanda Annie avec son accent chantant des îles.
- Non, répondit Marina qui essayait de ranger les œufs sur le côté de son panier, de manière à ne pas les casser. Vous me mettrez encore des navets et une botte de carottes.
Les navets avaient un ton rose de Naples qui renvoyait la lumière comme de la nacre.
- Milène Jacquet, fit Marina de son ton abrupt, cachée sous le désordre de ses boucles blondes, vous la connaissiez ?
- Non, dit Annie, surprise, et vous ?
- Non plus, si ce n'est qu'elle m'a demandé du travail juste avant de se suicider.
Annie, brusquement attentive, la regarda en face et vit, entre les mèches de cheveux, ses yeux brillants, trop brillants. "Ma parole, elle va pleurer." Elles se connaissaient vaguement, chacune ayant des enfants à la maternelle de Saint-Pardon mais leurs échanges s'étaient limités jusqu'alors à de banals propos. Marina, toujours sur la défensive, avec sa peur des autres, de la différence et Annie la trouvant fière, comme tous les "de machin-truc". Elle détailla d'un coup son allure de jeune cow-boy, son visage ému et compris qu'elle était plus timide que méprisante. Qu'elle puisse évoquer un sujet aussi grave au risque d'être entendue à la ronde ou d'essuyer une réponse agressive attira sa considération. Elle eut un sourire chaleureux qui fit à Marina l'effet d'un rayon de soleil après la pluie.
- Ne vous en faites pas, c'est une histoire si triste… nous aurions tous pu l'aider. S'il y a une faute, vous n'êtes pas la seule.
C'était bien la première personne qui ne disait pas le sempiternel "quand quelqu'un veut mettre fin à ses jours, personne n'est responsable." Ou "la malheureuse souffrait de dépression."
- Merci, dit Marina. Vous êtes gentille. Mais cette femme qui me pose cette question et moi qui réponds par un mensonge, c'est une histoire que je n'oublierai jamais.
Elle paya et s'en alla en emportant son énorme et lourd panier comme s'il s'agissait d'un vulgaire sac à main. Annie la regarda s'éloigner, consciente qu'un événement était advenu. Ce que disait cette fille-là, elle le pensait. Annie se réjouit de connaître quelqu'un, à Saint-Pardon, qui disait ce qu'il pensait - et ça ne devait pas être facile à vivre tous les jours.
Les autres clients qui n'avaient pas tout suivi ne comprirent pas pourquoi Annie se mit à chanter "La vie l'est pas si dure, pourvu que ça dure…" en balançant son corps d'hétaïre.

Le personnage affalé sur sa chaise rappelait singulièrement à l'adjudant Quentin les braves petits gars de la banlieue lilloise. Pourtant, son accoutrement ressemblait plutôt à celui d'un parachutiste, pantalon de camouflage, rangers et tee-shirt mais son arrogance et sa veulerie donnaient le ton. Il les regardait tous dans les yeux, jambes allongées, en s'étirant comme s'il était en compagnie d'une bande de copains. Sa mèche blanche lui mangeait le visage, dévoilant un œil si clair qu'il était difficile à soutenir. A côté de cela, il parlait un français sans faille.
- Oui, que disiez-vous, monsieur Bos ?
- Que cet individu a non seulement cassé le phare de la voiture de mon père mais qu'il avait une attitude hostile.
- Ce n'est pas exactement ce que raconte le procès-verbal, dit l'adjudant.
- Et que raconte le procès verbal ? demanda Miel avec l'avidité du roi de Perse attendant la suite des "Mille et une Nuits ".
- "A peine descendu de la voiture, je me suis fait agresser sauvagement par monsieur Bos, alors que mon intention était de m'enquérir de l'état de son véhicule," lut Quentin en espérant faire perdre de sa superbe à cet enfoiré de jeune con.
- L'enfer est pavé de bonnes intentions, dit Miel, sarcastique. Ce qu'il ne vous dit pas, c'est qu'il a traité son exploitation "d'usine à merde".
- Et ton père a parfaitement compris cette expression ? fit froidement Quentin du tac au tac. Je croyais qu'il ne comprenait pas le français.
Le teint pâle de Miel vira au rose vif. Il y eut un silence.
- Les injures n'ont pas de frontières, finit-il par bredouiller.
- Moi je crois que c'est ta connerie qui n'a pas de frontières.
- Vous n'avez pas le droit de me manquer de respect, dit Miel sans conviction.
- Tu lui as traduit, je sais que tu lui as traduit, il y a un témoin.
- Ce n'est pas un crime, dit Miel qui reprenait son sang-froid.
- Non, c'est l'incitation sournoise à la violence d'un foutu trouillard d'adolescent qui n'ose pas régler ses comptes lui-même.
- Je n'avais rien contre ce type.
- Je ne te parle pas de ce type, je te parle de ton père. Tu avais certainement quelque chose à régler avec ton père, je me trompe ?
- J'ignorais que la gendarmerie utilisait des psychothérapeutes, dit le garçon en reprenant un ton arrogant.
- Sors d'ici, dit Quentin.
Miel fila sans demander son reste.
L'adjudant but un verre d'eau. Il sentait une crise montante d'acidité gastrique. Heureusement qu'il était seul dans le bureau car il estimait avoir outrepassé son rôle. Il n'était pas un foutu éducateur, bon sang ! Il s'était sans doute laissé aller quand ce garçon lui avait évoqué la pierre reçue dans la gueule lors de sa toute première intervention dans une zone urbaine à risque. Non, il y avait autre chose. Ses yeux si inquiétants exacerbaient vos pulsions morbides. Voilà, c'était aussi simple que ça.

"Monsieur, écrivait Alice en s'appliquant à fond, comme chaque fois qu'il s'agissait d'une mission de salubrité publique, cette lettre pour vous soumettre un problème humain afférent à la commune de Saint-Pardon de Croc dont je suis le maire et par cette grave responsabilité, tenue d'en référer à qui de droit en ce qui concerne toute situation qui tôt ou tard risque de se métamorphoser en un drame douloureux.
Il s'agit ici de deux personnes en danger, monsieur Grégoire Fayan et sa mère Ernestine Fayan, tous deux citoyens respectables et d'un âge avancé pour lesquels il serait aujourd'hui nécessaire de prendre des dispositions afin de veiller sur leur santé de manière plus appropriée, de façon à ce que leur sécurité soit préservée. Dans la mesure où ils ont la chance d'avoir une bienveillante famille prête à s'en charger, il est de mon devoir d'appuyer cette proposition pour éviter des événements tels qu'en ont connu Cudzac-Biganas et Bic-Becut, où des personnes âgées ont failli perdre la vie suite à des distractions aux conséquences dramatiques comme l'oubli du réchaud à gaz en action, l'omission de la prise de médicaments pour le cœur et le refus d'obtempérer à l'injonction d'enfermement des poulets durant l'épizootie. Compte tenu que l'école se tient à proximité de la maison des Fayan et qu'un accident ou une contamination pandémique pourraient avoir des répercussions sur ce bâtiment qui prépare nos jeunes esprits confiants à la vie.
Or, il s'avère que monsieur Grégoire Fayan souffre aujourd'hui de pertes de mémoire qui vont en s'aggravant et présente parfois même un comportement aux attitudes incohérentes. Je l'ai vu de mes propres yeux déambuler en gesticulant et en parlant tout seul devant le château de ma mère.
Comprenez dès lors, monsieur, que bien que cette démarche me soit excessivement pénible, il est de mon devoir de, etc…etc…"
Alice s'appuya sur le dossier de son fauteuil capitonné en soupirant d'aise. Encore un jour où le soleil avare avait daigné pénétrer dans le salon bureau, caressant ses pages blanches d'un sourire encourageant.
C'est par beau temps qu'elle travaillait le mieux. L'exercice de l'écriture la satisfaisait autant que celui du pouvoir. Dans sa jeunesse, elle avait obtenu une licence de lettre avec distinction. Bien que sa mère et son frère Sixte l'aient toujours considérée comme une gourde, elle avait fait des études brillantes qu'on n'évoquait jamais dans sa famille où la littérature pratiquée par une femme était considérée comme une fioriture du trousseau de jeune fille, le but final étant un beau mariage. Ce qu'elle avait atteint en épousant un cousin issu de germain.
Son rêve d'enfance était de devenir écrivain. Elle dévorait en secret les œuvres sulfureuses de l'époque du libertinage, avec un penchant pour le marquis de Sade, récits brûlants qui avaient comblé des fantasmes d'adolescente que sa vie future ne devait jamais matérialiser, tant sur le plan littéraire que sur celui du sexe. Comme dit le proverbe : "Non licet omnibus adire Corinthum". Il n'est pas donné à tout le monde d'aller à Corinthe.
Toutefois, la vie avait fini par lui permettre de se réaliser en devenant veuve et maire.
Elle ferma les yeux pour mieux savourer cette plénitude, imaginant ce que lui procurerait le changement de situation qu'entraînerait la mise sous tutelle des Fayan mère et fils. Tout d'abord, elle serait la première au courant de la mise en vente de Matoujalou par Claudette Goudenèche et même si les Poulizac ne se portaient pas acquéreurs, elle se faisait fort de trouver des gens fréquentables ou, à défaut, pourvus de galette, afin d'améliorer le standing de Saint-Pardon de Croc qui rejoindrait la banlieue chic et champêtre de Bordeaux, un Le Bouscat rural protégé de la racaille des grandes agglomérations. Pour commencer, la mairie serait candidate à l'acquisition de l'ancienne épicerie qui pourrait être annexée à la salle des fêtes et rénovée à la chaux ocre rose pâle, avec les poutres de son auvent vernies et des géraniums en pot tout au long de ses balustrades. A force, Saint-Pardon finirait par gagner le prix du plus joli village d'Aquitaine et elle se voyait recevant la coupe des mains du président de région. Un socialiste, mais bon, aujourd'hui ils savaient se tenir, ce n'était plus vraiment des Rouges.
Ressourcée par cette plongée en eau claire, elle se leva, appela joyeusement son chien Wolfgang et sorti cueillir quelques iris blancs qui, malgré la pluie, proliféraient le long de son chemin de grave.

 modif | admin • màj : 10 octobre 2007 à 18h24