Adiu Sud-Gironde le "village global local"

Adieu mounaque

Roman policier en ligne, feuilleton polar local, social, politique et burlesque.
Cette histoire a été écrite d'un siècle à l'autre, entre deux mondes et une récession, dans un village dont on ne sait pas si les habitants réalisent que leur monde est en perdition, que l'agriculture arrive dans le mur, que l'industrie achève sa course à la mort et que les actionnaires du CAC 40 jouent leurs vies au poker. Edith Gorren
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Dessin Edith Gorren - Adieu Mounaque. Polar en ligne.
  • Première partie :
  • Les gens de Saint-Pardon

Chapitre I : Pas de pitié pour la péraquette :

Chapitre II : Pas de printemps pour les Bazadaises :

Chapitre III : Murmures et bataclam :

Résumé
Personnages
Généalogie Poulizac

Les dessins de Adieu Mounaque

Dessins

La Galerie du peintre Edith Gorren, Bazas en Gironde.

Galerie Edith Gorren

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Pas de pitié pour la péraquette

Première partie - chapitre 1

1

Alice Gondoval de Poulizac. Adieu Mounaque- Dessin Edith Gorren

Alice leva les yeux et jeta un coup d'œil par la fenêtre sur le jardin bien entretenu qui descendait en pente douce jusqu'à l'orée du bois. Son chien y jouait, courant après son ombre avec fougue. C'était un braque de Weimar nommé Wolfgang. Elle soupira, satisfaite à la fois de l'excellence de son travail et de la perfection du lieu dont le raffinement lui procurait un plaisir infini.
La lumière du matin, filtrée par des rideaux aux dentelles arachnéennes, tintait les meubles du salon de subtils reflets ambrés. Une commode Louis XVI en merisier, un bonheur du jour, des fauteuils cabriolet recouverts de fleurs en gerbes moirées, quelques tapis d'Orient aux motifs pastel, tout respirait ici confort, bon goût et sérénité.

Dans le silence, ponctué par le battement d'une comtoise qu'Alice avait enlevée haut la main à son bien-aimé frère Sixte lors de la succession d'une aïeule, on entendit à nouveau le chuintement léger du stylo dont la plume en or glissait sans heurt sur le papier, tel un bâtiment corsaire guidé par le devoir, voguant par vent arrière sur une mer d'huile.
Entre deux phrases, elle se concentrait en caressant d'une main sensuelle et possessive, les motifs en bois de rose de son bureau régence.
Elle se livrait à son occupation préférée, épistolaire, justicière, une sorte de passion enfouie depuis son plus jeune âge et qui consistait selon elle à dévoiler les vilénies humaines là où la gabegie l'emporte sur l'ordre jusqu'au chaos si l'honnête homme, en l'occurrence l'honnête femme, ne veille pas au grain.

Adieu Mounaque- Dessin Edith Gorren

Elle, Alice, y veillait sans relâche à ce fichu grain, à le séparer de l'ivraie afin d'éradiquer cette dernière. Tel un phare tournant inlassablement, scrutant chaque chose pour la remettre à la place qui lui était échue par Dieu et aussi de bouter hors la racaille vivant aux crochets de la population vaillante et active sur laquelle son devoir était de veiller, comme sur un élevage de poules et de canards vaquant dangereusement sous le ciel nu d'où surgissent tous les dangers migratoires.
Parce que cette population lui avait fait confiance et l'avait élue.
A une voix près mais bon, quand on aime, on ne compte pas.
Et jusqu'à ce jour, elle avait amplement rempli le programme qu'elle s'était fixé, à savoir, donner à chacun selon son mérite : à Dieu ce qui appartient à Dieu et aux riches d'être uniquement entourés de gens de leur condition.

La seule erreur qu'elle avait commise, c'était avec ce Hollandais, cet Erasmus Bos, un personnage odieux, un sauvage, qui était arrivé avec quelques millions pour acheter les trente hectares de la Bassane. Il était si blond, si z'yeux bleus et avait un aspect si cossu ! Alice avait cru agir pour le mieux en mettant sous le manteau le dossier de demande d'aide de ces jeunes agriculteurs biologiques qui étaient aussi candidats avec une demande de préemption à la SAFER. Sans elle, le Hollandais n'aurait même pas su que la propriété était à vendre. Mais ces jeunes sans le sou avaient trop mauvais genre.
L'argent... Elle-même n'en avait pas assez et les siens avaient refusé stupidement d'acheter trente hectares de bonnes terres avec une ferme délabrée, sous prétexte qu'une accumulation de vieilles bâtisses de famille leur coûtait déjà assez cher et que pour replanter la terre en pin des Landes en touchant des subventions, il y avait un gros cahier des charges !
C'était pourtant simple : restaurée, revendue un maximum, la maison à elle seule aurait amorti l'achat, et ce qui était attenant aux propriétés de famille, reboisé par une essence d'arbre qui éradiquait la moindre possibilité de culture pour des décennies, leur aurait évité toute taxe foncière et toute implantation de nuisance dans le paysage. Pour le reste, on l'aurait revendu en lotissements à des gens triés sur le volet : Saint-Pardon de Croc était la seule commune de Gironde où trois fiches de paie étaient exigées pour l'achat d'un terrain.

Mais le Hollandais avait décrété qu'il s'agissait des meilleures terres de la région et à présent cinq silos étincelants se dressaient dans le ciel et deux cents vaches blanches et noires empuantissaient les médecins, notaires et autres architectes installés depuis peu dans la commune. La grande angoisse d'Alice était que les gens convenables, lassés par cette nuisance, ne se mettent à chercher des cieux plus cléments. Certains se plaignaient déjà que le purin des petites routes abimait leurs BMW et les pneus hors de prix de leurs 4x4. Ces rurbains faisaient beaucoup de manières et manquaient de toute tradition rurale mais on ne pouvait plus compter sans eux puisque la terre était devenue inaccessible aux cultivateurs. La SAFER elle-même s'était fatiguée des fauchés ; aujourd'hui, elle donnait la préférence à de quelconques élus citadins cherchant un terrain de chasse pour le laisser en fermage à des agriculteurs intensifs plutôt qu'à ces jeunes sans le sou qui prétendaient fabriquer une alimentation plus saine, quelle prétention. Ces écologistes croyaient que tout leur était dû et oubliaient qu'il fallait compter avec la rentabilité, des doux rêveurs mâtinés de voyous prêts à se livrer à toutes sortes de dévastation du bien d'autrui, en cheville avec ces terroristes qui avaient saccagé une repousse de colza sous prétexte qu'elle était transgénique ou peu importe, la propriété privée, ça se respecte, un point c'est tout.

Heureusement, il restait encore Matoujalou avec ses soixante hectares en friche, enfin, si on arrivait à décider ces cinglés de Fayan à vendre ou s'ils mouraient de grippe aviaire, ce qui n'aurait rien d'étonnant, vu ses saloperies de cous nus qui couraient partout sur la route et qu'il refusait d'enfermer.
Agacée, elle chassa de son esprit les sujets contrariants et revint à ses moutons, ses ouailles, ses administrés.

" J'attire également votre attention, monsieur, sur le fait que non content de son concubinage non déclaré, cette personne semble n'avoir besoin de rien, possède une voiture et habille fort convenablement ses enfants qui fréquentent l'école du village.
Elle a un âne attelé avec lequel elle promène régulièrement ses enfants, donnant ainsi une impression d'oisiveté ne justifiant en rien cette allocation que vous lui versez… "
Non, trop anecdotique. Elle raya l'histoire de l'âne et termina sa lettre sur un ton franchement plus positif.
" Il me semble que nous ne rendons pas service à cette famille en l'assistant alors qu'elle me semble parfaitement apte à exercer un travail qui lui rendrait sa dignité perdue."
Ça, c'était bien ! Cela irait droit au cœur des gouvernants actuels qui cultivaient le social comme jadis la charité. Aujourd'hui, elle n'avait plus besoin de s'afficher à gauche, Dieu merci. Il faut toujours marcher avec son temps. Mais même à l'époque précédente, ce Jospin avait dit : "Les Français ne sont pas prêts," à propos de l'augmentation qu'il avait promise pour le RMI. Alors ne soyons pas plus catholiques que le Pape, n'est-ce pas ?

Elle sécha sa lettre d'un coup de buvard énergique, la mit sous enveloppe, referma son stylo avec soin et se leva avec la certitude du devoir accompli.

Adieu Mounaque- Dessin Edith Gorren

Pour François Castaing, tout avait commencé le jour où son copain Jacquot Bordessoules, adjoint au maire de Saint-Pardon du Croc et fermier principal du château, avait cassé le phare du Hollandais sur la vicinale reliant le village de Saint-Pardon du Croc à celui de Cudzac-Biganas. C'était une petite route peu fréquentée, sinueuse, entre bois et champs, agrémentée des derniers vallons bordant la forêt des Landes Girondines, dans le Bazadais. Cette région de métamorphoses est le lieu enchanteur où la Grande Lande, Lana-Gran, fatiguée d'être étale depuis tant de siècles et de kilomètres, devient Girondine et s'échoue sur les prémices de la Garonne, comme la mer sur les ondulations de la plage ; petit à petit son sable devient argile, ses pins, chênes et châtaigniers, et ses habitants ce qu'ils peuvent. Tout dépend d'eux.

Tranquille, sans savoir combien le destin peut être imprévisible, voir ironique, François arpentait le bitume de sa campagne à lui, avec l'innocence d'une nature épanouie. Grand chasseur devant l'éternel, il était vêtu d'une tenue verte de camouflage et de grosses rangers dont l'aspect militaire tranchait avec la bonhomie du visage buriné tout rond aux yeux doux, ses cheveux châtain coiffés d'une casquette plate et patinée identique aux autres casquettes plates et patinées qui garantissent l'homogénéité de l'espèce. Seuls les chasseurs se reconnaissent entre eux et c'est le principal parce que savoir distinguer le bon cassayre du mauvais évite de se faire flinguer par erreur.

Il prit un raccourci qui traversait les friches de Matoujalou, où la nature redevenait souveraine. Les coquelicots commençaient à mettre une touche rouge dans l'herbe folle, les anciens champs, débarrassés des produits sélectifs, arboraient un laisser-aller joyeux. François trouvait triste l'abandon de cette propriété mais profitait de cette nature débridée, si belle, si opulente. Il n'aimait pas les herbicides qui tuent les couleurs. Ce qu'il aimait, c'était les talus et le pied des chênes recouverts d'or par la ficaire dont les feuilles ont la forme d'un cœur, l'éclat des pissenlits mêlés à la douceur des pâquerettes au milieu des rangs de vignes. Et surtout, voir sa femme revenir du pré avec un bouquet de cardamine aux corolles parme, qu'elle mettait dans un vase sur la cheminée, signe de printemps. La chasse était fermée mais tant pis, il était heureux, la forêt l'avait rempli de bonheur et son chien Pifre gambadait devant lui, la truffe au sol, suivant quelque piste à lui seul accessible. Pifre, qui signifie "fifre," parce qu'il chouinait des airs à pleurer dès qu'on le laissait tout seul enfermé mais c'était un bon chien, un champion régional, un pointer sérieux au travail, avec un flair du tonnerre de Dieu. Tout à l'heure, il avait levé un faisan qui les attendait stupidement dans un fossé, mais l'oiseau avait mis si longtemps à s'élever qu'on se demandait si un hiver passé dehors au sortir de son poulailler avait suffi à le rendre vraiment sauvage. Cela en était décourageant. François préférait le sanglier, un adversaire de taille avec lequel on prend de vrais risques, ou la palombe fugitive qu'on guette si longtemps pour la manquer, mais quelle régalade du tonnerre de Diu et quelle échappée du monde, pourvu que le gouvernement ne la leur supprime pas, celle-là ! Toute l'année, ces grands garçons attendaient le moment de se rendre dans leurs cabanes préférées pour boire et manger les mets les plus délicieux au pays du rien qu'entre eux. Ce matin, François avait inspecté sa palombière et en bon paloumayre, noté les déprédations occasionnées par l'un de ces fouisseurs à groin, il faudrait y remettre un rang de fougères bien dru et cela irait. Il en parlerait avec Jacquot, son complice en la matière, qui était le plus habile aux appeaux ; à la fête de la place de Bazas, il présentait les meilleures démonstrations de dressage avec ses oiseaux qui volaient d'un perchoir à l'autre à la demande. Sauf cette année, because la même saloperie aviaire insaisissable qu'on Les soupçonnait, là-haut, d'avoir inventé pour achever l'agriculture. Il demanderait peut-être même à Bertram de Poulizac, fils de madame le maire, de venir les aider car il ne rechignait pas à la tâche, il donnait toujours un coup de main l'été et participait à la chasse quand le temps était venu. Un bon vivant, fameux tireur et pas fier pour un moussu du château.
La friche que longeait François, en bordure de forêt, était très appréciée des chevreuils roux qui y abondaient et autant il aimait à les regarder, avec leur grâce inégalable, leurs derrières blancs disparaissant comme une nuée, autant il rêvait de chasses moins réglementées car les occasions manquées étaient innombrables ! Ses collègues imputaient aux chevreuils et sangliers tous les maux de la terre, lui se contentait d'avouer qu'un bon cuissot mariné au vin du pays l'emportait au septième ciel, merci à Diu !

Les pins étaient nimbés de brume car il avait beaucoup plu cette semaine, ils avaient annoncé qu'il repleuvrait encore, la terre en avait besoin. L'hiver avait été rude, comme pour engloutir ceux qui n'en pouvaient plus de payer le chauffage et cela n'en finissait plus. Pourtant, le pollen des pins avait déjà couvert le pays de son voile d'or, pour avertir la terre qu'il lui fallait mettre fin à son hibernation abusive. La forêt saupoudrait ainsi tout de qui était à portée de son coup de vent annuel, jusqu'aux rues de Bordeaux dont les rigoles charriaient cet imperceptible présent aux allures de souffre. Et malgré cela, le soleil ne daignait pas offrir un renouveau salvateur.

Ça n'était pas normal, pensa François Castaing.

Photo Marc-Alexis Morelle

S'il n'y avait plus de saison, c'était la faute aux trous du cul dans le ciel. Faut dire que l'ozone en tenait une bonne couche.
François pensait qu'on détruisait la terre et les bêtes, il avait toujours donné les céréales qu'il cultivait à ses vaches bazadaises, mais comment le prouver ? Les autres mentaient tous, moitié victimes, moitiés partenaires. Comment leur en vouloir, les empoisonneurs leur en avaient tant raconté, si puissants qu'on ne les nommait pas, alors que les politiques eux-mêmes passaient à la casserole !
Mais ce qui choquait le plus François, c'était d'avoir vu à la télévision les charniers de millions de bêtes tuées par les gouvernements ces dernières années. Un jour, si ça continuait, ils s'attaqueraient à tous les oiseaux sur terre et dans les cieux, une tâche qui était à l'envers de celle du Créateur. Comment était-ce possible ? Avait-on le droit de perpétrer de telles horreurs ? Dieu finirait par nous punir.
Brusquement il y eut une éclaircie.
Dans les genêts en fleurs qui envahissaient la friche, apparut un friselis de toiles d'araignée, comme une dentelle d'or constellée de perle, rien de plus beau. François manqua de glisser dans une fondrière tellement il regardait le miracle de la lumière. Et voilà, ses godasses étaient pleines d'eau ! La Sylvie avait raison une fois de plus en lui disant de mettre les bottes en caoutchouc mais on les portait tellement cette année qu'on avait les pieds en forme de champignon. Et pas comestible, ça, non. Quand il reprit le goudron, ses chaussures chuintèrent avec une gaieté moqueuse. Mais la joie d'être si prêt du but lui fit ignorer cette macération, sa pensée aussitôt pleine d'un autre champignon, celui dont sa reine se servait pour exalter l'omelette.
"Aux cèpes, je suis certain qu'elle l'a préparée aux cèpes."
Ils étaient riches encore d'une cinquantaine de bocaux de cèpes cueillis de ses propres mains dans les coins les plus secrets de leur forêt et l'omelette de Sylvie Castaing était célèbre dans tout le pays.

C'est à cet instant précis que deux véhicules venant en sens inverses tentèrent de se croiser sous ses yeux de témoin involontaire. Connaissant l'état des bas-côtés rendus glissants par cette suite ininterrompue d'intempéries, il craignit le pire, un grand malheur possible qui ferait tout manquer. Car après l'omelette, il y avait le sacro-saint rôti de bœuf issu de leur propre élevage et celui-là, macaréou, quand on ne le mangeait pas chaud, c'était comme si on était passé à côté du Bon Dieu.

Au son du verre brisé, François su que son intuition ne l'avait pas trompé.

 modif | admin • màj : 20 février 2009 à 11h57